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Pierre Pou­lin

Magazin'Art - - Sommaire - Hé­lè­ne­ca­ro­line Four­nier

La pe­tite his­toire de l'art brut

Le terme « art brut » a été uti­li­sé en 1945 par l'ar­tiste peintre fran­çais Jean Du­buf­fet pour dé­si­gner les oeuvres de per­sonnes exemptes de cul­ture ar­tis­tique. Il pro­lon­geait ain­si les dé­cou­vertes et les tra­vaux du Dr. Hans Prinz­horn réa­li­sés dans les an­nées 1920 sur « l'art des fous » (aus­si ap­pe­lé l'art asi­laire) et l'étude du Dr. Wal­ter Mor­gen­tha­ler consa­crée en 1921 à un in­ter­né psy­chia­trique, Adolf Wöl­fli, le plus em­blé­ma­tique re­pré­sen­tant de l'art brut. Très vite, en par­cou­rant les ins­ti­tuts psy­chia­triques de Suisse et de France, il s'est consti­tué une vaste col­lec­tion d'oeuvres qui se­ra ad­mi­nis­trée par la Com­pa­gnie de l’art brut, à la­quelle An­dré Bre­ton se­ra as­so­cié pen­dant un mo­ment.

Jean Du­buf­fet a or­ga­ni­sé en 1947 et en 1951 plu­sieurs ex­po­si­tions pour pré­sen­ter les oeuvres de sa col­lec­tion. En 1951, la Com­pa­gnie de l’art brut a été trans­fé­rée aux États-unis. En 1962, la col­lec­tion a été ra­pa­triée en France. Après maintes pé­ri­pé­ties, en 1976, la col­lec­tion a été fi­na­le­ment envoyée à Lau­sanne où elle se trouve de­puis, ré­per­to­riée sous le nom de Col­lec­tion de l’art brut.

L'art brut est de­ve­nu un mou­ve­ment d'art of­fi­ciel réa­li­sé par des in­di­vi­dus tels que des pen­sion­naires d'asiles psy­chia­triques, des au­to­di­dactes iso­lés, des mé­diums, des mar­gi­naux de toutes sortes (pri­son­niers, re­clus, mys­tiques, anar­chistes, ré­vol­tés, etc.), tous vierges de cul­ture ar­tis­tique, réa­li­sant des oeuvres de leur propre fond, en de­hors des normes es­thé­tiques aca­dé­miques.

Jean Du­buf­fet en­ten­dait par ce terme un art spon­ta­né, sans pré­ten­tion cultu­relle et sans dé­marche in­tel­lec­tuelle ; un art dont l'opé­ra­tion ar­tis­tique est pure, brute, ré­in­ven­tée à par­tir des propres im­pul­sions des créa­teurs. Jean Du­buf­fet a sou­vent re­dé­fi­ni l'art brut, cher­chant à le dis­tin­guer de l'art naïf et/ou de l'art d'en­fants.

L'art sin­gu­lier (ou post-art brut) a vu le jour en 1978 lors d'une ex­po­si­tion in­ti­tu­lée Les Sin­gu­liers de l’art, or­ga­ni­sée au Mu­sée d'art mo­derne de la ville de Pa­ris. Ces ar­tistes dits sin­gu­liers re­ven­di­quaient la spon­ta­néi­té face à l'in­tel­lec­tua­lisme des ar­tistes éta­blis, mais ne fai­saient pas par­tie de la ca­té­go­rie des in­di­vi­dus à l'ori­gine de l'art brut.

L'art brut, sin­gu­lier, in­clas­sable (l'art hors-normes) s'est donc pro­pa­gé chez les ar­tistes sains de corps et d'es­prit dont la par­ti­cu­la­ri­té pre­mière est de créer des oeuvres spon­ta­nées, brutes, im­pul­sives, sans consi­dé­ra­tion es­thé­tique.

L'art brut, un émergent dans le mar­ché de l'art

Il est au­jourd'hui pa­ra­doxal que l'art brut, en marge du monde de l'art, émerge dans le mar­ché de l'art. Rat­tra­pé par l'his­toire, dé­fen­du par des pro­fes­sion­nels re­con­nus, sor­ti du champ stric­te­ment mu­séal, l'art brut est de­ve­nu de plus en plus en vogue au­près des ama­teurs d'art et des col­lec­tion­neurs, no­tam­ment à New York, ville-phare de l'art.

La pro­fes­sion­na­li­sa­tion du mar­ché de l'art brut passe par l'out­si­der Art Fair. Cette foire, bien im­plan­tée à New York, existe de­puis 1992 (dont trois édi­tions ont no­tam­ment eu lieu à Pa­ris). Ch­ris­tie's, la plus puis­sante mai­son de ventes au monde, pro­gram­mait en jan­vier 2016 sa toute pre­mière vente en­tiè­re­ment dé­diée à l'art brut, sous le titre Li­be­ra­tion Through Ex­pres­sion: Out­si­der and Ver­na­cu­lar Art. Grâce à cette pe­tite ré­vo­lu­tion sur le mar­ché de l'art, le mar­ché de l'art brut a dé­col­lé à New York ain­si qu'à Pa­ris.

Ces hors-normes de l'art – ces ar­tistes « out­si­ders » – ne cherchent pas à être re­con­nus comme des ar­tistes éta­blis dans le monde de l'art, mais font dé­sor­mais par­tie de cet uni­vers, por­tés par une vé­ri­table ap­pé­tence de la part de col­lec­tion­neurs amé­ri­cains et eu­ro­péens de plus en plus nom­breux à in­ves­tir dans ce genre par­ti­cu­lier.

Pierre Pou­lin, brut, sin­gu­lier, in­clas­sable

Pierre Pou­lin, né en 1958 au Ca­na­da est l'un des rares ar­tistes ca­na­diens pra­ti­quant l'art brut ré­fé­ren­cés sur le mar­ché de l'art. Sa car­rière a dé­bu­té en tant qu'ath­lète, en ski acro­ba­tique, à l'âge de 16 ans. Entre les an­nées 1979 et 1984, il a été vain­queur de six Coupe du Monde en ski acro­ba­tique (style libre) et a par­ti­ci­pé à de nom­breux autres cham­pion­nats de haut ni­veau. Pierre Pou­lin fait donc par­tie des lé­gendes ca­na­diennes du ski acro­ba­tique. Il est en­suite de­ve­nu un coach émé­rite en fai­sant rem­por­ter une mé­daille d'or à l'équipe des femmes de la Suède ain­si qu'une autre mé­daille dans le ski de bosses pour les hommes.

De­puis ses dé­buts en pein­ture en 1992, Pierre Pou­lin a été in­fluen­cé par l'ar­tiste Bengt Lind­ström (1925-2008) qui a été un peintre, puis­sant et sau­vage, aux cou­leurs flam­boyantes. On re­trouve beau­coup de cette in­fluence créa­tive dans le cor­pus de Pierre Pou­lin qui s'est lais­sé im­pré­gner par ce grand créa­teur sué­dois. Il est éga­le­ment très proche du Groupe Co­bra, né après la Se­conde Guerre mon­diale, qui a été un mou­ve­ment ré­vo­lu­tion­naire et in­ter­na­tio­nal qui se dé­fi­nis­sait, se­lon le poète sur­réa­liste belge Ch­ris­tian Do­tre­mont, comme « une col­la­bo­ra­tion or­ga­nique ex­pé­ri­men­tale qui évite toute théo­rie sté­rile et dog­ma­tique ». Le Groupe Co­bra dé­fen­dait une pein­ture de vé­ri­té qui ne de­vait rien à

l'in­tel­lec­tua­lisme, mais à la « forme vi­vante » qui trou­vait ra­cine no­tam­ment dans l'art brut de Jean Du­buf­fet.

Pierre Pou­lin, étu­diant la force de la lu­mière et des sym­boles, a créé de nom­breuses oeuvres in­tenses, com­plexes et hau­te­ment ins­pi­rées qu'il a ex­po­sées dès 1996 à Mont­réal et à Qué­bec. Dans les an­nées 1996 à 2000, il était à la Ga­le­rie Har­ri­son, si­tuée au Centre de com­merce mon­dial de Mont­réal. En 1997, il ex­po­sait au Centre de dif­fu­sion ar­tis­tique du Vieux-port de Qué­bec. Entre 2006 et 2009, il a ex­po­sé à To­ron­to et aux États-unis, no­tam­ment en Flo­ride et en Vir­gi­nie. En 2006, il est en­tré dans la pres­ti­gieuse Col­lec­tion du Cirque du So­leil de Guy La­li­ber­té. Au cours des an­nées, les col­lec­tion­neurs ont été nom­breux à ac­qué­rir son tra­vail, dont le Bal­let de Qué­bec, fon­dé par Ch­ris­tiane Bé­lan­ger, au Centre Uriel, dif­fu­seur spé­cia­li­sé en danse clas­sique à Qué­bec, qui pos­sède en ses murs une vaste col­lec­tion d'oeuvres d'art et qui sou­haite, dans un ave­nir rap­pro­ché, créer éven­tuel­le­ment un mu­sée dé­dié aux oeuvres de l'ar­tiste.

2015 fut une an­née char­nière pour Pierre Pou­lin : il est de­ve­nu ar­tiste per­ma­nent à la Ga­le­rie Zen, si­tuée à Lac-beau­port en ban­lieue de Qué­bec, là où il vit de­puis 1990. Cette même an­née, deux do­cu­men­taires té­lé­vi­suels ont été réa­li­sés et pro­duits sur lui et sur son tra­vail. Tou­jours en 2015, il a réa­li­sé une sé­rie de pein­tures pour le double vain­queur de la Coupe du Monde en ski acro­ba­tique Yves La Roche – un vieil ami – avec qui il a choi­si cha­cune des oeuvres qui al­laient illus­trer son livre in­ti­tu­lé So­lide comme La Roche, pu­blié à l'au­tomne 2015, qui re­late la vie et le ter­rible ac­ci­dent de cet ath­lète qui, comme Pierre Pou­lin, a mar­qué son époque.

Dans la fou­lée, il s'est aus­si fait re­mar­quer par une théo­ri­cienne de l'art qui, de­puis, s'in­té­resse de près à son tra­vail et qui l'a ex­po­sé en 2016 dans une ex­po­si­tion in­ter­na­tio­nale au Ca­na­da pour pré­sen­ter ce cou­rant d'art, mal­heu­reu­se­ment méconnu du pu­blic qué­bé­cois, et qui l'ex­po­se­ra en 2017 dans d'autres ex­po­si­tions in­ter­na­tio­nales. Près de 25 ans après ses dé­buts en arts vi­suels, Pierre Pou­lin a ac­cé­dé à un autre ni­veau dans sa car­rière d'ar­tiste peintre : il est dé­sor­mais in­dexé sur Art­price, lea­der mon­dial de l'in­for­ma­tion sur le mar­ché de l'art où il vend ses oeuvres de­puis 2016.

Pierre Pou­lin sculpte les lignes, avec force, dans un geste brut, de fa­çon non pré­mé­di­tée. Les formes – même les plus simples – dans leurs cou­leurs vives se posent et se trans­posent sur la toile. La ma­tière pic­tu­rale, riche et abon­dante, se sculpte et fait naître une vive émo­tion. L'ex­pres­sion, née de l'in­té­rieur, s'ex­té­rio­rise, se pro­pulse comme un cri du coeur sur le sup­port. Sport et pein­ture sont in­ti­me­ment liés entre eux. Pierre Pou­lin ne peint pas des « choses » ; il peint la vie qu'il ac­com­pagne de sym­boles et de mes­sages co­dés, ca­chés, par­fois su­per­po­sés les uns sur les autres. Ses per­son­nages et sil­houettes ont une sen­si­bi­li­té et une per­son­na­li­té. « La pein­ture de Pierre Pou­lin, c’est avant tout une force vive et une té­mé­ri­té des cou­leurs, » a-t-on écrit. Sa force ré­side dans l'ex­pres­sion du sen­sible de la vie, se­lon une in­ter­pré­ta­tion toute per­son­nelle. L'ar­tiste conduit le pu­blic dans le vif de l'ac­tion des sauts pé­rilleux de haute vol­tige. Son uni­vers ar­tis­tique est fait de li­ber­té, au­tant dans l'au­dace des su­jets que dans l'au­dace des cou­leurs qu'il uti­lise. Sa pein­ture re­flète vrai­ment sa per­son­na­li­té co­lo­rée.

Bon voyage, tech­niques mixtes sur toile, par­tiel­le­ment gla­cé à l’époxy, 48 x 36 po

Sha­ma­nic Spi­rit II, tech­niques mixtes sur toile, 36 x 48 po

Cir­cus of the mind, tech­niques mixtes sur toile, ver­nis à l’époxy, 56 x 101 po

Ma­gnus Opus, tech­niques mixtes sur toile, 91 x 105 po

La Gar­dienne des se­crets, tech­niques mixtes sur toile, 48 x 36 po

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