Métro Montréal

QUAND LA FICTION REJOINT LA RÉALITÉ

L’auteur Jean-Philippe Baril Guérard explore un de ses thèmes de prédilecti­on, le pouvoir qui corrompt, dans Haute démolition. On y suit un jeune humoriste en mal d’amour qui veut devenir célèbre.

- MARIE-LISE ROUSSEAU mlrousseau@journalmet­ro.com

C’est l’histoire de Raph Massi, jeune humoriste simultaném­ent en pleine ascension et en pleine dérape. Plus il s’approche du succès tant espéré, plus le bonheur lui glisse entre les doigts. Dans son roman Haute démolition, Jean-Philippe Baril Guérard explore un de ses thèmes de prédilecti­on, le pouvoir qui corrompt, tout en soulevant des questions fichtremen­t d’actualité sur le milieu de l’humour.

La réalité dépasse souvent la fiction. En trame de fond de Haute démolition, une dénonciati­on d’inconduite sexuelle vise un humoriste qui espère pouvoir revenir rapidement sous les projecteur­s.

Le parallèle avec le débat entourant le retour de Maripier Morin est inévitable. «La scène à Tout le monde en parle !» s’exclame l’auteur en éclatant de rire, faisant référence au récent passage de la comédienne sur le plateau de Guy A. Lepage et au passage de son roman où son protagonis­te est invité à la même émission pour commenter une affaire semblable.

L’actualité a rattrapé JPBG en pleine rédaction, en juillet dernier, alors que plusieurs artistes, dont l’humoriste Julien Lacroix, ont été visés par des allégation­s d’agression sexuelle et de harcèlemen­t.

Sans modifier son récit déjà bien entamé, cet événement l’a obligé à prendre «un pas de recul». C’est pourquoi son quatrième roman paraît ce printemps plutôt qu’à l’automne dernier, tel que prévu initialeme­nt. «C’est sûr que ça donne un vernis de pertinence au livre», dit-t-il à propos de cette coïncidenc­e.

Avant d’être un roman sur les dénonciati­ons Haute démolition est d’abord une immersion dans la vie d’un jeune humoriste en mal d’amour qui veut percer. «Ce qui m’intéressai­t, c’était plus le climat, la compétitio­n et comment la célébrité peut corrompre », décrit l’écrivain.

Mais en 2021, impossible d’écrire sur le milieu artistique sans aborder ces questions tellement elles sont devenues incontourn­ables, estime-t-il. «De près ou de loin, c’est partout depuis 2017. Ce nuage plane sur toutes les formes de travail que je fais artistique­ment depuis un petit bout – et tant mieux, c’est vraiment cool.»

Une histoire de rupture

Haute démolition, c’est aussi en grande partie une histoire de rupture amoureuse. Le parcours de Raph Massi nous est d’ailleurs raconté au « tu » par Laurie, personnage avec qui il développe une relation personnell­e et profession­nelle. « J’ai eu le déclic en regardant Marriage Story. J’avais envie d’explorer cette idée de la collaborat­ion artistique qui se mêle à la relation amoureuse, et éventuelle­ment, comment une rupture peut rebrasser les cartes et créer beaucoup d’animosité», détaille-t-il.

Ce procédé narratif également employé dans son roman Royal (2016) permet de se détacher du personnage principal et de poser un regard critique sur ses actions. Ce qui est une des grandes forces de l’écriture mordante de JPBG.

«C’est ce que j’aime du "tu", dit-il. Il y a aussi une ironie: cette femme qui raconte l’histoire, on sait très peu comment elle se sent. Parce qu’au final, Raph se câlisse de ce qu’elle pense. Le focus, c’est lui et sa souffrance à lui. »

Cette souffrance à lui est à l’origine de sa «haute démolition». En même temps qu’il devient accro à la drogue qu’est l’amour du public, il devient accro à la drogue tout court (même celle de dépanneur) et à l’alcool (et pas qu’aux vodkas pickles). Peu à peu, il sombre dans la dépression.

Une «ironie tellement cruelle» que l’auteur souhaitait creuser et dont il a fait lui-même l’expérience à plus petite échelle. «Il y a quelque chose de vraiment ironique de devoir être un entertaine­r, d’être payé pour divertir le monde, de leur apporter de la joie, quand soi-même, on ne va vraiment pas bien. » En 2014, JPBG a joué dans la pièce

Cyrano de Bergerac au TNM. «On racontait une des plus grandes histoires d’amour du corpus français et moi, je venais de me faire crisser là, résume-t-il sans détours. En salle de répétition, tout le monde capotait sur les scènes jouées par Patrice Robitaille et Magalie Lépine-Blondeau. Moi, j’avais le goût de me frapper la tête sur les murs.»

La face (de moins en moins) cachée du milieu de l’humour

Jean-Philippe Baril Guérard a développé de l’affection pour Raph Massi malgré son comporteme­nt souvent détestable. «J’ai beaucoup de sympathie pour les gens qui peuvent devenir des trous de cul à cause du pouvoir», dit-il.

L’humour étant l’industrie culturelle la plus lucrative du Québec, l’auteur qui met souvent en scène des personnage­s qui doivent renoncer à leurs principes pour réaliser leurs rêves y a trouvé un univers riche.

« Quand tu deviens big, et donc payant pour ton entourage profession­nel, ce n’est pas dans leur intérêt de te perdre. J’ai l’impression que ça se peut que, pour ça, des gens arrêtent de confronter ou de remettre en question certains artistes.»

Dans le roman, le discours d’un grand producteur au jeune protagonis­te alors en pleine détresse illustre une critique souvent formulée à l’endroit du milieu, comme quoi les humoristes seraient d’abord traités comme des entreprise­s et non comme des humains.

«Quand tu es une épave qui a de la misère à se sortir de sa loge parce que tu es en dépression, comment tu deales avec ça? se demande JPBG, qui n’a pas trouvé de réponse précise aux nombreuses questions qu’il soulève. Ça peut être difficile de rester une personne de qualité dans ces circonstan­ces.»

Jean-Philippe Baril Guérard a lui-même travaillé dans le milieu de l’humour, notamment en assurant la mise en scène de trois spectacles lors du festival Juste pour rire en 2018. Une expérience qui a permis à cet homme de théâtre de développer du respect pour cette forme d’expression, qu’il snobait autrefois.

En 2019, l’auteur a même fait un saut sur scène, à l’invitation du magazine Nouveau projet, pour lequel il a dressé un fascinant compte rendu de son expérience de stand-up au Terminal, lieu récurrent de son roman.

«Ça, c’était vraiment malade! J’ai ADORÉ faire ça», s’enthousias­me-t-il. C’est d’ailleurs en se préparant pour cette aventure qu’il a su que le milieu de l’humour serait au coeur de ce nouveau roman.

Après cette expérience d’écriture, l’auteur, scénariste, metteur en scène, comédien et chroniqueu­r compte-t-il porter le chapeau d’humoriste dans un proche avenir? «Oh que j’aimerais te dire non! lance-t-il en éclatant de rire. Mais malheureus­ement, le problème est que j’ai eu tellement eu de fun à faire ça.»

«Je fais du parachute dans la vie – je trouve ça fucking excitant faire du parachute! –, mais il n’y a rien de plus excitant que de monter sur scène et de mettre du monde dans sa poche», ajoute-t-il en riant de plus belle.

Le créateur a la «manie de tomber amoureux» de ses sujets, ajoute-t-il, au point où il s’est même demandé s’il ne devrait pas étudier en droit (Royal) ou encore travailler dans le milieu de la tech (Manuel de la vie sauvage).

En attendant une hypothétiq­ue performanc­e d’humour sur scène – on l’imaginerai­t bien au Zoofest –, il n’y a rien comme se plonger dans son écriture grinçante et hyperréali­ste.

«T’SAIS, LA SOIF DE SUCCÈS… JE N’ÉCRIS PAS POUR QUE PERSONNE NE ME LISE. C’EST SÛR QUE L’ACCÈS AU PUBLIC, JE LE VEUX. LE BESOIN DE VALIDATION, JE L’AI. COMME ARTISTE, ON L’A TOUS.»

JEAN-PHILIPPE BARIL GUÉRARD

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/ JOSIE DESMARAIS/METRO
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