LA GRAISSE

Photo | Societe - - Focus - [Georges Vignaux / Phi­lo­sophe] [Pierre Fra­ser / So­cio­logue]

Avec la pu­bli­ca­tion, au mi­lieu des an­nées 1950, des pre­miers ré­sul­tats de la Fra­min­gham Heart Stu­dy, chaque ali­ment de­vient po­ten­tiel­le­ment un vec­teur de me­naces, d’in­cer­ti­tudes et de peurs pour la san­té. Le mau­vais cho­les­té­rol, de­ve­nu l’en­ne­mi nu­mé­ro un à com­battre, est dé­cré­té res­pon­sable de plu­sieurs pro­blèmes co­ro­na­riens. La graisse, sous toutes ses formes, qu’elle s’épande dans le corps ou qu’elle loge dans cer­tains ali­ments, est tra­quée. Dans cette pers­pec­tive, le corps obèse de­vient le concen­tra­teur de toutes ces me­naces pour la san­té, car ce­lui-ci est ga­vé de ca­lo­ries et de graisses qui conduisent au dé­ve­lop­pe­ment de pro­blèmes mé­ta­bo­liques et car­dio­vas­cu­laires. Ce fai­sant, la sur­veillance qua­si sys­té­ma­tique de tout ce qui est in­gé­ré est une pra­tique à adop­ter pour contrer la prise de poids. Len­te­ment, mais sû­re­ment, la lutte contre la graisse, sous toutes ses formes, en amont comme en aval, qu’elle soit dé­jà lo­gée dans le corps ou dans le moindre ali­ment, est de­ve­nue une construc­tion so­ciale vouée à maî­tri­ser, contrô­ler, nor­ma­li­ser et ré­gu­ler sa prise.

Le corps obèse conden­se­rait donc à la fois ex­cès de graisse et op­probre. La na­ture même du corps obèse, son ex­pan­sion, son re­lâ­che­ment, sa flui­di­té, sa dé­coupe mal dé­fi­nie et sa ten­dance à ex­su­der ins­pi­re­rait le re­jet et l’aver­sion. Dès lors, le corps obèse sug­gère de se te­nir à dis­tance et de tout faire pour évi­ter d’y res­sem­bler. Con­sé­quem­ment, toute ten­ta­tive de ré­duire les di­men­sions du corps obèse en se sou­met­tant à une diète sé­vère, en fai­sant de l’exer­cice, en consom­mant des mé­di­ca­ments ou en su­bis­sant une quel­conque chi­rur­gie, ré­pond à une fi­na­li­té : contre­car­rer chez les autres cette aver­sion que pro­voque le corps obèse. Cette vo­lon­té af­fir­mée de contre­car­rer chez les autres cette aver­sion sug­gère dès lors que l’aver­sion se­rait avant tout une op­po­si­tion tran­chée entre ce qui est consi­dé­ré comme nor­mal et anor­mal, dé­li­mi­tant ain­si les fron­tières du lien so­cial. Par exemple, être mince, dans la so­cié­té du XXIe siècle, est consi­dé­ré comme nor­mal, alors qu’être obèse ou même en simple sur­poids est consi­dé­ré comme anor­mal.

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