Les corps ano­rexiques, la peur de gros­sir et le contrôle dras­tique du corps ?

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Concer­nant les corps dé­viants « ano­rexiques », de pre­nants stig­mates les culpa­bi­lisent éga­le­ment, car nos so­cié­tés d’abon­dance peinent à conce­voir de tels troublent ali­men­taires. Ce­pen­dant, pour dé­pas­ser cette idée de souf­france et de « pa­tho­lo­gie » de l’ano­rexie, il convient de s’in­té­res­ser à ce mé­ca­nisme par­ti­cu­lier en es­sayant de di­mi­nuer l’as­pect mo­ral au­quel ren­voie la ma­la­die. C’est pour­quoi le terme de « car­rière ano­rexique »33 est utile pour com­prendre l’en­ga­ge­ment dans ce corps dé­viant, en in­sis­tant sur la no­tion de choix des ac­teurs.

Même si l’en­ga­ge­ment de l’ano­rexie pour­rait s’ap­pa­ren­ter de seules res­tric­tions ali­men­taires prô­nées par les po­li­tiques pu­bliques, cette car­rière est beau­coup plus com­plexe que l’on pour­rait le pen­ser. Aus­si, les psy­chiatres et mé­de­cins mettent en exergue le fait que l’ano­rexie com­mence par un ré­gime avant que le pa­tient ne tombe dans l’ano­rexie men­tale. Pour­tant Mu­riel Dar­mont n’ob­serve pas une telle « dé­grin­go­lade » : elle men­tionne même des no­tions de « contrôle » et de « maî­trise » re­don­dantes dans les in­ter­views. Les per­sonnes font le choix de s’en­ga­ger et de se main­te­nir dans un ré­gime, en pa­ral­lèle d’un su­rin­ves­tis­se­ment sco­laire et spor­tif. Mal­gré l’avis de leur en­tou­rage, le diag­nos­tic des mé­de­cins et psy­cho­logues, les per­sonnes dé­cident de la dé­fi­ni­tion à don­ner à leur corps, « elles dé­fi­nissent une si­tua­tion où elles sont l’ins­tance lé­gi­time de leur corps »34. L’une d’elle dé­clare : « tout le monde me di­sait que j’étais maigre, mais je ne trou­vais pas que j’étais maigre »35. Dans une autre dé­cla­ra­tion, l’ac­teur as­sume la ca­té­go­ri­sa­tion de « maigre » qui de­vient une spé­ci­fi­ci­té, une sub­jec­ti­vi­té : «dans l’ano­rexie, c’est vrai­ment…une case : je veux être là ; je veux être très maigre, sque­let­tique, je veux être ça … je veux que les gens m’aiment comme ça »36.

L’ano­rexie men­tale est en lien avec notre su­jet pour deux rai­sons prin­ci­pales : tout d’abord, l’en­ga­ge­ment dans la car­rière ano­rexique se voit liée à une peur de gros­sir et à une vo­lon­té de s’en­ga­ger dans un ré­gime pour mai­grir (confor­mé­ment aux re­pré­sen­ta­tions né­ga­tives du corps gras). En­suite, on pour­rait re­le­ver que cet en­ga­ge­ment va de pair avec une vo­lon­té, qui s’étend au-de­là du seul mode ali­men­taire, d’avoir un contrôle du corps, et de sa vie, pous­sé à son pa­roxysme — on peut sou­le­ver à cet égard la dif­fi­cul­té phy­sique à ré­duire de ma­nière conti­nue son poids, ou la connais­sance des ali­ments et de leurs ca­lo­ries.

De là, on pour­rait se de­man­der si le su­rin­ves­tis­se­ment dra­co­nien de ces corps ano­rexiques ne se­rait pas le lieu gê­nant37 qui ré­vèle l’au­to contrôle ac­cru des corps à tra­vers les normes de poids.

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