L’ORDRE MARCAND

Photo | Societe - - Publireportage - [Georges Vignaux / Phi­lo­sophe] [Pierre Fraser / So­cio­logue]

Au sens où l’en­tend Mi­chel Fou­cault, l’Ordre mar­chand doit être consi­dé­ré comme un ré­gime de vé­ri­tés ou dis­cours, c’est-à-dire que ce der­nier est en me­sure d’édic­ter des règles et des contraintes dans la fa­çon de faire des af­faires. Ce dis­cours mar­chand, de­puis la sur­ve­nue de la mon­dia­li­sa­tion et de l’or­di­na­teur per­son­nel au mi­lieu des an­nées 1980, s’est im­po­sé non seule­ment comme la fa­çon de faire des af­faires, mais c’est sur­tout im­po­sé comme mo­dèle de struc­ture so­ciale où l’État doit in­ter­ve­nir le moins pos­sible.

Le so­cio­logue amé­ri­cain Charles Wright Mills avait bien sai­si la chose à pro­pos de l’Ordre mar­chand : des « dé­ci­sions prises par une poi­gnée d’en­tre­prises pri­vées in­fluencent non seule­ment l’éco­no­mie mon­diale, mais aus­si les évé­ne­ments po­li­tiques. […] Der­rière cette évo­lu­tion se cache une ex­tra­or­di­naire tech­no­lo­gie, car en tant qu’ins­ti­tu­tions, elles ont ab­sor­bé cette tech­no­lo­gie et la di­rigent, même si c’est elle qui fa­çonne et rythme leur évo­lu­tion1. » Et en ce qui concerne la tech­no­lo­gie, les in­dus­tries de la Si­li­con Val­ley, de­puis trente ans, nous ont fait l’écla­tante dé­mons­tra­tion que les tech­no­lo­gies nu­mé­riques sont sus­cep­tibles de trans­for­mer en pro­fon­deur la so­cié­té.

L’Ordre mar­chand dé­tient un pou­voir à nul autre pa­reil qu’il a réus­si à dé­cen­tra­li­ser avec la plus grandes des ef­fi­ca­ci­tés dans les mains de cha­cun d’entre nous avec, dans un pre­mier temps, l’or­di­na­teur per­son­nel, et dans un se­cond temps, avec le té­lé­phone in­tel­li­gent. Au­jourd’hui, le pou­voir des tech­no­lo­gies nu­mé­riques trans­cende tout. Il est à ce point ef­fi­cace et in­fluent qu’il ar­rive, sans coer­ci­tion au­cune, à nous faire in­té­grer de nou­velles normes so­ciales au-de­là même de notre propre per­cep­tion, ce qui nous oblige à nous dis­ci­pli­ner sans au­cune contrainte vo­lon­taire de la part des autres. Et c’est là où ré­side toute la ma­gie de cette so­cié­té tech­no­li­bé­rale qui se met ac­tuel­le­ment en place : per­sonne ne nous contraint à quoi que ce soit dès que vient le temps de consom­mer.

__________ Mills, C. W. (1969),

L’élite du pou­voir,

Pa­ris : Fran­çois Mas­pé­ro, p. 11.

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