CONSOM­MER FA­ÇON TER­ROIR

Photo | Societe - - Scènes De Rue - [Isa­belle Fraser / Doc­to­rante en études an­ciennes1] [Pierre Fraser / So­cio­logue]

a consom­ma­tion res­pon­sable, pour une cer­taine por­tion de la po­pu­la­tion qui a les moyens de se le per­mettre, s’ins­crit à l’in­té­rieur de quatre grandes mou­vances : (i) l’éco­lo­gisme, avec l’idée de dé­ve­lop­pe­ment du­rable, d’ali­men­ta­tion bio et de com­merce de proxi­mi­té ; (ii) l’au­then­ti­ci­té, avec l’idée de pro­duits du ter­roir et équi­tables ; (iii) le mode de vie sain, avec l’idée qu’une saine ali­men­ta­tion se­rait ga­rante d’une es­pé­rance de san­té jus­qu’à un âge avan­cé, tant sur le plan phy­sique qu’in­tel­lec­tuel ; (iv) le travail équi­table, c’est-à-dire le juste prix payé pour le travail ef­fec­tué par un petit pro­duc­teur ou com­mer­çant. Ces quatre mou­vances forment un dis­cours po­li­tique in­ci­tant le ci­toyen à faire des choix plus éthiques en ma­tière de consom­ma­tion. Il des­sine les contours de ce type d’es­pace ali­men­taire, en pré­cise et dé­fi­nit le sens. Is­su des idéaux de la mou­vance hip­pie amé­ri­caine des an­nées 1960, du re­tour à la terre et de la pro­duc­tion ali­men­taire non in­dus­tria­li­sée, ce dis­cours sug­gère qu’une consom­ma­tion res­pon­sable dis­pose de tout le po­ten­tiel re­quis pour obli­ger le puis­sant et om­ni­pré­sent com­plexe agroalimentaire à chan­ger ses pratiques et mé­thodes, et faire en sorte qu’il de­vienne plus éthique et res­pon­sable vis-à-vis de l’en­vi­ron­ne­ment. Ce n’est ni ba­nal ni tri­vial, car ce type d’es­pace ali­men­taire dé­fi­nit des pratiques de com­men­sa­li­té spé­ci­fiques. Comme le sou­ligne le so­cio­logue Claude Fi­schler, « l’ali­men­ta­tion com­porte presque tou­jours un en­jeu mo­ral. Le choix des ali­ments et le com­por­te­ment du man­geur sont in­évi­ta­ble­ment sou­mis à des normes re­li­gieuses, mé­di­cales, so­ciales, et donc sanc­tion­nées par des ju­ge­ments. […] Le sta­tut mo­ral de cer­tains ali­ments, leurs si­gni­fi­ca­tions et leurs conno­ta­tions su­bissent de plein fouet l’ef­fet de ces évo­lu­tions2. »

Par exemple, dans la pho­to­gra­phie de gauche prise au Mal­lard Cot­tage de St-Jean (Terre-Neuve), la struc­ture même du pré­sen­toir, les ma­té­riaux uti­li­sés et les pro­duits of­ferts à la vente ren­voient di­rec­te­ment à la no­tion de ter­roir avec son cô­té rus­tique. Ce pré­sen­toir consti­tue par lui-même un dis­cours de la quête d’au­then­ti­ci­té, comme si la rus­ti­ci­té était ga­rant d’une vé­ri­té pro­fonde, sen­sible et na­tu­relle, in­time et in­tense, comme s’il était pos­sible de tra­duire la va­cui­té du dis­cours de l’au­then­ti­ci­té par de vieilles planches de bois jux­ta­po­sées les unes aux autres. De là, un en­goue­ment d’une bonne par­tie de la po­pu­la­tion pour l’at­tri­but sym­bo­lique que le ca­rac­tère rus­tique et au­then­tique ajoute à cer­tains pro­duits du ter­roir qui in­ter­pelle une nou­velle forme d’au­then­ti­ci­té liée aux pro­duits, à leur pro­ve­nance et à leur contexte de pro­duc­tion. __________

© Pho­to­gra­phie, Isa­belle Fraser, 2017.

Fi­schler, C. (2001), L’hom­ni­vore, Pa­ris : Édi­tions Odile Ja­cob, p. 275.

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