FO­LIE

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L’ar­chi­tec­ture de ces bâ­ti­ments, ar­ti­cu­lée au­tour du Plan Kirk­bride ima­gi­né par le psy­chiatre amé­ri­cain Tho­mas Sto­ry Kirk­bride, où « chaque éta­blis­se­ment était ali­gné sur une seule et même dis­po­si­tion phy­sique : un bâ­ti­ment cen­tral, ce­lui de l’ad­mi­nis­tra­tion, flan­qué de pa­villons res­sem­blant à des oi­seaux en vol. Les pa­tients les plus per­tur­ba­teurs (clas­sés comme « ex­ci­tés ») étaient main­te­nus dans les chambres les plus éloi­gnées du bâ­ti­ment cen­tral. Si leur si­tua­tion dé­mon­trait des signes d’amé­lio­ra­tion, ils étaient alors au­to­ri­sés à oc­cu­per des chambres plus rap­pro­chées du bâ­ti­ment cen­tral. Fi­na­le­ment, plus le pa­tient était en me­sure de se rap­pro­cher du bâ­ti­ment cen­tral, plus il était sus­cep­tible d’être fi­na­le­ment « gué­ri » et être ain­si li­bé­ré. Chaque bâ­ti­ment ne de­vait ja­mais dé­pas­ser trois étages, his­toire de maxi­mi­ser la cir­cu­la­tion d’un air frais et constam­ment re­nou­ve­lé. Chaque dé­tail de cette théo­rie de l’ar­chi­tec­ture comme thé­ra­pie était vou­lu et in­ten­tion­nel afin de fa­vo­ri­ser la ré­cu­pé­ra­tion. » Mal­heu­reu­se­ment, « ces ins­ti­tu­tions étaient in­évi­ta­ble­ment des­ti­nés à de­ve­nir des en­tre­pôts hu­mains, l’in­ef­fi­ca­ci­té de ce trai­te­ment idéa­li­sé étant pa­tent. En l’es­pace d’à peine trois dé­cen­nies, le nombre de pa­tients ad­mis dans ces ins­ti­tu­tions aug­men­ta de plus de dix fois, trans­for­mant ain­si ces lieux en de vé­ri­tables en­fers. Tout au cours du XXe siècle, avec une meilleure com­pré­hen­sion de la ma­la­die men­tale, avec l’ar­ri­vée des an­xio­ly­tiques et des an­ti­dé­pres­seurs, et avec la mise en place du concept de la dés­ins­ti­tu­tio­na­li­sa­tion au cours des an­nées 1970, la né­ces­si­té de tels éta­blis­se­ments est de­ve­nue nulle et non ave­nue, en­traî­nant ain­si leur fer­me­ture les uns après les autres. » C’est ce dont rend compte Matt van der Velde son ou­vrage Aban­don­ned Asy­lums. Mais plus en­core, ce que nous montre et ré­vèle Matt van der Velde à tra­vers ses pho­to­gra­phies, qu’il faut dé­fi­ni­ti­ve­ment qua­li­fier de puis­santes, c’est toute la thèse de Fou­cault à pro­pos du pou­voir psy­chia­trique, car c’est bel et bien d’un pou­voir dont il s’agit et ces asiles aban­don­nés en sont bel et bien la dé­mons­tra­tion la plus élo­quente. Comme le sou­ligne Fou­cault : « En gros, le pou­voir psy­chia­trique dit ce­ci : la ques­tion de la vé­ri­té ne se­ra ja­mais po­sée entre moi et la fo­lie, pour une rai­son très simple, c’est que moi, psy­chiatre, je suis dé­jà une science. […] c’est à moi et à moi seul, en tant que science, de dé­ci­der si ce que je dis est vrai ou de cor­ri­ger l’er­reur com­mise. Je suis dé­ten­teur de […] tous les cri­tères de la vé­ri­té. Et c’est d’ailleurs en ce­la […] que je peux m’ad­joindre à la réa­li­té et à son pou­voir et im­po­ser à tous ces corps dé­ments et agi­tés le sur­pou­voir que je vais don­ner à la réa­li­té. Je suis le sur­pou­voir de la réa­li­té dans la me­sure où je dé­tiens par moi-même et d’une fa­çon dé­fi­ni­tive quelque chose qui est la vé­ri­té par rap­port à la fo­lie. » Et ce sur­pou­voir de la réa­li­té s’est in­car­né, aux XIXe et XXe siècles, dans une ar­chi­tec­ture, celle de Tho­mas S. Kirk­bride. Au­jourd’hui, ce sur­pou­voir trouve sa voie dans toute une bat­te­rie de mé­di­ca­ments spé­cia­le­ment con­çus pour re­cap­tu­rer un quel­conque neu­ro­trans­met­teur qui ne fait pas cor­rec­te­ment son travail.

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