Fa­ti­gués d’être épui­sés

Le syndrome de la fa­tigue chro­nique, une ma­la­die ima­gi­naire ? C’est ce qu’on a trop long­temps af­fir­mé au su­jet cet état réel­le­ment dé­bi­li­tant. Au­jourd’hui, de nou­velles études et des pa­tients com­ba­tifs com­mencent à chan­ger la donne.

Québec Science - - News - Par Re­naud Ma­nu­guer­ra-Ga­gné

Le syndrome de la fa­tigue chro­nique est loin d’être un mal ima­gi­naire comme le prouvent de nou­velles études et des pa­tients com­ba­tifs.

« Vous al­lez sa­voir ce que c’est d’être un homme de 80 ans! » Lâ­chée par son mé­de­cin pen­dant une consul­ta­tion, cette toute pe­tite phrase a chan­gé la vie de Be­noît-Marc Boyer. À 37 ans, le prêtre et avo­cat tra­vaillait sans re­lâche. C’était dans une autre vie : « Je me suis cou­ché un soir et le len­de­main je me suis ré­veillé vi­dé. Ça m’a frap­pé “comme une tonne de briques”. Je de­vais m’ap­puyer aux murs pour me dé­pla­cer. » Les prises de sang et les tests ne donnent pour­tant au­cun ré­sul­tat. Bien qu’il ait re­cou­vré, de­puis, un cer­tain de­gré d’au­to­no­mie, il com­bat un état d’épui­se­ment per­pé­tuel qui l’ac­com­pagne encore, 14 ans plus tard.

Pour Clau­dine Prud’homme, la ma­la­die a dé­bu­té de fa­çon plus gra­duelle. « Ça s’est dé­clen­ché avec un mal de gorge, à l’au­tomne 2007, ra­conte la vé­té­ri­naire, mère de deux en­fants. On ve­nait de vivre une pé­riode très stres­sante. J’ai conti­nué mon tra­vail à temps par­tiel, mais mes der­nières consul­ta­tions étaient im­pos­sibles à faire. J’écri­vais tout, car je ne me rap­pe­lais de rien. Même monter l’es­ca­lier était une épreuve. » Elle a dû quit­ter son em­ploi et n’y est tou­jours pas re­tour­née, neuf ans plus tard.

En­vi­ron 20 % des per­sonnes at­teintes ne sont même pas en me­sure de quit­ter leur mai­son et passent le plus clair de leur temps au lit.

Leur mal ? Le « syndrome de la fa­tigue chro­nique », aus­si ap­pe­lé « en­cé­pha­lo­myé­lite my­al­gique », un trouble que la science peine à com­prendre. « C’est pro­ba­ble­ment l’une des der­nières énigmes non ré­so­lues de la mé­de­cine », in­dique d’em­blée Alain Mo­reau, cher­cheur spé­cia­liste des ma­la­dies mus­cu­lo-sque­let­tiques au CHU Sainte-Jus­tine, qui mène des tra­vaux sur les causes de l’en­cé­pha­lo­myé­lite my­al­gique. À tel point qu’une par­tie de la com­mu­nau­té mé­di­cale et scien­ti­fique met en doute l’exis­tence même du syndrome.

Des vies vo­lées

Pour­tant, les symp­tômes sont bien réels. Se­lon Sta­tis­tique Ca­na­da, en­vi­ron 400 000 Ca­na­diens se­raient concer­nés (la pré­va­lence es­ti­mée est d’en­vi­ron de 0,5 % à 2 %), en ma­jo­ri­té des adultes entre 30 et 50 ans, et sur­tout des femmes. Tous se plaignent d’un état d’épui­se­ment phy­sique que ni le re­pos ni le som­meil ne per­mettent d’éli­mi­ner. Être de­bout, mar­cher ou aller à l’épi­ce­rie sont toutes des tâches qui peuvent de­man­der des jours de ré­cu­pé­ra­tion. La concen­tra­tion et la mé­moire sont elles aus­si af­fec­tées. Par­ler ou être en groupe épuise ra­pi­de­ment les ma­lades. Lire, écrire ou re­gar­der une série té­lé­vi­sée de­vient une épreuve. « Un jour, une pa­tiente m’a écrit un cour­riel de une page. Ce mes­sage lui a de­man­dé une se­maine de tra­vail », confie Alain Mo­reau.

La ma­la­die évo­lue en deux phases. Au dé­but, les symp­tômes sont fou­droyants et les ma­lades sont cloués au lit. Avec le temps, cer­tains pa­tients re­trouvent des forces, mais ne re­tournent ja­mais à leur ni­veau d’éner­gie d’an­tan. Les symp­tômes peuvent s’at­té­nuer par mo­ments, mais ils ré­ap­pa­raissent tou­jours. « Les jours où ça va mal sont comme les trois pre­miers mois, ex­plique Be­noît-Marc Boyer. Alors, tout est dif­fi­cile. Les ac­ti­vi­tés de la jour­née se li­mitent à se la­ver et es­sayer de man­ger, mais même la four­chette semble pe­ser des tonnes. Ça me prend trois jours pour revenir à la nor­male ». Il y a pire : se­lon l’As­so­cia­tion qué­bé­coise de l’en­cé­pha­lo­myé­lite my­al­gique (AQEM), en­vi­ron 20 % des per­sonnes at­teintes ne sont même pas en me­sure de quit­ter leur mai­son et passent le plus clair de leur temps au lit. À l’épui­se­ment s’ajoutent des troubles du som­meil, des dou­leurs mus­cu­laires et des symp­tômes pseu­do-grip­paux. Se­lon cer­taines études, seule­ment 5 % des in­di­vi­dus fi­nissent par gué­rir dé­fi­ni­ti­ve­ment, sans que l’on com­prenne non plus pour­quoi.

Un vide mé­di­cal

Pour ces victimes, la mé­de­cine offre encore bien peu de sa­lut. Au­cun trai­te­ment n’a fait ses preuves jus­qu’à main­te­nant et le diag­nos­tic lui-même pose pro­blème : il y a une ving­taine de dé­fi­ni­tions dif­fé­rentes de la ma­la­die ! Trop sou­vent, les mé­de­cins évoquent une ori­gine psy­cho­so­ma­tique. « Au dé­but, on m’a par­lé de dé­pres­sion, se re­mé­more Clau­dine Prud’homme. Alors, j’ai consul­té un psy­cho­logue, je me ques­tion­nais et je me créais des pro­blèmes à force de cher­cher une cause de dé­pres­sion. » Il faut dire qu’il n’existe au­cun exa­men bio­lo­gique pour confir­mer le diag­nos­tic. Ce­lui-ci re­pose sur plu­sieurs cri­tères, dont le prin­ci­pal est la pré­sence d’un épui­se­ment ex­trême, après un ef­fort, per­sis­tant plus de six mois. C’est seule­ment quand tout le reste a été écar­té que les mé­de­cins concluent à l’en­cé­pha­lo­myé­lite my­al­gique.

Pour­quoi un tel flou ? Parce que les causes de la ma­la­die res­tent né­bu­leuses, mal­gré le fait que l’on connaisse ce mal de­puis plus de 30 ans. Ori­gine vi­rale, gé­né­tique, neu­ro­lo­gique, mus­cu­laire, im­mu­ni­taire : toutes les hy­po­thèses ont été émises, mais au­cune ne fait encore consen­sus. Bien pis, cette confu­sion a frei­né les ef­forts de re­cherche. Aux États-Unis, le bud­get to­tal al­loué par les Na­tio­nal Ins­ti­tutes of Health (NIH) pour étu­dier l’en­cé­pha­lo­myé­lite my­al­gique n’était que de 7,5 mil­lions de dol­lars US, en 2016, et pas­se­ra à 15 mil­lions de dol­lars US, en 2017. À titre com­pa­ra­tif, le bud­get pour la sclé­rose en plaques, qui tou­che­rait presque deux fois moins d’Amé­ri­cains se­lon les der­nières sta­tis­tiques, est de 98 mil­lions de dol­lars US. Pen­dant ce

temps, au Ca­na­da, une de­mande de fi­nan­ce­ment re­grou­pant des spé­cia­listes de par­tout au pays a été re­fu­sée en 2016 par les Ins­ti­tuts de re­cherche en san­té, sous pré­texte qu’il ne s’agi­rait pas d’une vé­ri­table ma­la­die. « Ce­la a sus­ci­té beau­coup de frus­tra­tion, au­tant au­près des as­so­cia­tions de pa­tients que dans le mi­lieu de la re­cherche, ex­plique Annie Tour­ville de l’AQEM. De­puis, nous avons eu la chance de dis­cu­ter avec des re­pré­sen­tants des Ins­ti­tuts et ces derniers nous ont as­su­ré qu’ils sou­tien­draient la re­cherche vi­sant à com­prendre les fon­de­ments bio­lo­giques de cette ma­la­die. »

Les pa­tients au front

Ce manque de don­nées, as­sor­ti d’un biais orien­té vers une ori­gine psy­cho­so­ma­tique de la ma­la­die, a me­né à des pu­bli­ca­tions qui ont nui aux pa­tients pen­dant de longues an­nées. Celle qui a fait cou­ler le plus d’encre est l’étude PACE, pa­rue en 2011 dans le pres­ti­gieux jour­nal mé­di­cal The Lan­cet. Elle concluait qu’une com­bi­nai­son d’exer­cice phy­sique gra­duel et de thé­ra­pie cog­ni­tive pou­vait amé­lio­rer les condi­tions de vie des ma­lades, dont l’état se­rait per­pé­tué par la crainte d’une re­chute. Ra­pi­de­ment, des pa­tients s’élèvent contre ces ré­sul­tats, cla­mant que l’exer­cice gra­duel ag­grave dra­ma­ti­que­ment leurs symp­tômes. Les cri­tiques à l’en­droit de l’étude s’ac­cu­mulent : sé­lec­tion des su­jets ba­sée sur une dé­fi­ni­tion in­com­plète de la ma­la­die; pro­to­cole écar­tant les pa­tients les plus ma­lades; uti­li­sa­tion de don­nées sub­jec­tives. En outre, les par­ti­ci­pants sa­vaient quel trai­te­ment ils re­ce­vaient, ou­vrant grand la porte à un ef­fet pla­ce­bo. Pis encore, les cher­cheurs au­raient chan­gé cer­tains cri­tères d’éva­lua­tion en cours d’étude.

Un tri­bu­nal britannique a fi­na­le­ment or­don­né la pu­bli­ca­tion des don­nées brutes en sep­tembre 2016. De­puis, des ana­lyses pré­li­mi­naires ont dé­mon­tré que la com­bi­nai­son d’exer­cice phy­sique et de thé­ra­pie cog­ni­tive n’en­traîne au­cune amé­lio­ra­tion si­gni­fi­ca­tive de l’état des pa­tients. « La quan­ti­té d’er­reurs dans l’éla­bo­ra­tion de cette étude et l’in­ter­pré­ta­tion zé­lée des ré­sul­tats laissent croire à un tra­vail d’ama­teur », af­firme Bruce Le­vin, pro­fes­seur de bio­sta­tis­tiques à l’uni­ver­si­té Co­lum­bia, qui a ré­vi­sé les don­nées. Mal­gré tout, plu­sieurs membres de la com­mu­nau­té mé­di­cale conti­nuent d’ap­pli­quer les re­com­man­da­tions de l’étude PACE qui sont non seule­ment in­ap­pro­priées, mais au­raient même des ef­fets dé­lé­tères. « Si une étude re­con­nue dit que l’exer­cice gra­duel fonc­tionne, les mé­de­cins vont le pres­crire et les com­pa­gnies d’as­su­rance vont l’exiger, re­marque Annie Tour­ville. C’est très né­faste pour les pa­tients (voir l’en­ca­dré ci-contre). »

La quête d’un bio­mar­queur

Heu­reu­se­ment, ces der­nières an­nées, de réels pro­grès ont été faits dans les la­bo­ra­toires du monde en­tier, no­tam­ment quant à la quête de bio­mar­queurs fiables, une sorte de « si­gna­ture » que l’on pour­rait dé­tec­ter chez toutes les per­sonnes at­teintes. Et qui per­met­trait, du même coup, de mieux com­prendre les mé­ca­nismes de la ma­la­die.

Des ré­sul­tats pu­bliés en dé­cembre 2016 par une équipe nor­vé­gienne sug­gèrent ain­si que l’ab­sence d’éner­gie chez les pa­tients se­rait liée à une dys­fonc­tion des mi­to­chon­dries. Ces « cen­trales éner­gé­tiques », pré­sentes au coeur des cel­lules, uti­lisent le glu­cose comme car­bu­rant pour four­nir de l’ATP, une forme d’éner­gie es­sen­tielle à toute ac­ti­vi­té cel­lu­laire. Or, chez les per­sonnes at­teintes du syndrome, les mi­to­chon­dries pei­ne­raient à conver­tir le glu­cose : elles uti­li­se­raient donc des « car­bu­rants » de re­change, comme les graisses ou les acides ami­nés. En com­pa­rant le sang de 200 ma­lades à ce­lui de 100 su­jets contrôle, les cher­cheurs ont en ef­fet re­mar­qué que le taux de cer­tains acides ami­nés – ceux qui peuvent être uti­li­sés par les mi­to­chon­dries – était anor­ma­le­ment bas dans le sang des ma­lades, prin­ci­pa­le­ment chez les femmes. Lorsque les mi­to­chon­dries car­burent aux acides ami­nés, elles re­lâchent de l’acide lac­tique, ce qui cau­se­rait des dou­leurs mus­cu­laires. Et elles sont bien moins ef­fi­caces (d’où le manque d’éner­gie).

Si l’hy­po­thèse se confirme, il res­te­ra à com­prendre ce qui dé­clenche un tel dys­fonc­tion­ne­ment éner­gé­tique. Pour les au­teurs de l’étude, il pour­rait s’agir d’un trouble au­to-im­mun qui sur­vient lorsque le sys­tème de dé­fense se re­tourne contre l’or­ga­nisme. En 2015, l’équipe a en ef­fet confir­mé que le ri­tuxi­mab, un mé­di­ca­ment s’at­ta­quant aux lym­pho­cytes B, des cel­lules im­mu­ni­taires, pour­rait ré­duire ou éli­mi­ner cer­tains symp­tômes de la ma­la­die. Une étude cli­nique est en cours et les ré­sul­tats de­vraient être pu­bliés d’ici quelques mois.

Autre in­dice, des études ré­centes ont dé­mon­tré que cer­taines mo­lé­cules im­pli­quées dans l’in­flam­ma­tion (telles que

l’in­ter­fé­ron gam­ma) n’étaient pas ex­pri­mées de fa­çon nor­male chez les ma­lades. De telles ano­ma­lies ont jus­te­ment dé­jà été liées à cer­taines ma­la­dies au­to-im­munes, et se­raient aus­si im­pli­quées dans des pro­blèmes neu­ro­lo­giques aus­si di­vers que l’alz­hei­mer ou la dé­pres­sion.

La piste d’un vi­rus ou d’une bac­té­rie est aus­si en­vi­sa­gée, puisque de nom­breux pa­tients dé­ve­loppent les symp­tômes à la suite d’un épi­sode in­fec­tieux. « Af­fec­tée par le même vi­rus, une per­sonne pour­rait vivre une conva­les­cence nor­male, tan­dis qu’une autre pour­rait prendre deux à trois mois à s’en re­mettre et souf­frir de fa­tigue chro­nique par la suite », ex­plique Alain Mo­reau. À ce jour, au­cun agent in­fec­tieux n’a tou­te­fois été di­rec­te­ment im­pli­qué dans le dé­clen­che­ment de la ma­la­die.

Le rôle des bac­té­ries a tou­te­fois sus­ci­té un re­gain d’in­té­rêt, der­niè­re­ment. Cette fois, du cô­té du mi­cro­biote, car des troubles in­tes­ti­naux ont été ob­ser­vés chez plu­sieurs ma­lades. Le lien entre ces bac­té­ries « amies » et le fonc­tion­ne­ment du sys­tème ner­veux cen­tral em­balle les cher­cheurs. Deux études pu­bliées en 2013 ont dé­mon­tré un re­cul des symp­tômes chez 40 % à 50 % des pa­tients sou­mis à un trans­fert de ma­tière fé­cale afin de chan­ger leur mi­cro­biote.

Ce­la étant, au­cune de ces hy­po­thèses ne s’ap­plique à l’en­semble des ma­lades. L’en­cé­pha­lo­myé­lite my­al­gique pour­rait donc être une ma­la­die mul­ti­fac­to­rielle qui réunit plu­sieurs af­fec­tions dis­tinctes me­nant à des symp­tômes sem­blables chez les pa­tients, un phé­no­mène qui a dé­jà été ob­ser­vé pour d’autres ma­la­dies comme le glau­come ou les troubles du spectre de l’au­tisme.

Ces dé­cou­vertes pour­raient tou­te­fois être le dé­but d’un re­nou­veau dans l’his­toire d’une ma­la­die sou­vent éti­que­tée comme étant ima­gi­naire. Mais la route se­ra longue avant que les ma­lades puissent bé­né­fi­cier de trai­te­ments ef­fi­caces. Be­noît-Marc Boyer s’y est ré­si­gné : « J’ai plu­tôt ten­dance à croire que je vais res­ter comme ça jus­qu’à la fin de mes jours, sou­pire-t-il. C’est sûr, je rêve de re­com­men­cer mon tra­vail ou sim­ple­ment d’être avec les gens, mais je pense à ceux qui l’ont plus dur que moi, qui sont pri­son­niers de leur mai­son, cloués à leur lit. C’est eux qu’il ne faut pas ou­blier. »

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