L'ÉNIG­MA­TIQUE SUAIRE DE TU­RIN

L'au­then­ti­ci­té du lin­ceul qui au­rait en­ve­lop­pé Jé­sus sou­lève des dé­bats pas­sion­nés.

Québec Science - - DOSSIER SPÉCIAL - Par Etienne Masse

En 2015, 2 mil­lions de pè­le­rins ont vi­si­té Tu­rin, en Italie, pour se re­cueillir de­vant un lin­ceul ex­po­sé de fa­çon ex­cep­tion­nelle pen­dant deux mois. Qu’a de par­ti­cu­lier ce mys­té­rieux drap de lin ? Il se­rait ni plus ni moins ce­lui qui a en­ve­lop­pé Jé­sus de Na­za­reth après sa cru­ci­fixion. On y voit d’ailleurs deux em­preintes rous­sies, une de face et une de dos, du corps – et du vi­sage – d’un homme coif­fé d’une cou­ronne d’épines.

Des di­zaines d’études chi­miques, bio­lo­giques et phy­siques ont été me­nées sur ce qu’on ap­pelle le « suaire de Tu­rin », une étoffe de

4 m de long, dont l’au­then­ti­ci­té sou­lève des dé­bats pas­sion­nés. En juin 2017, par exemple, une étude pu­bliée dans la re­vue PLOS One par des scien­ti­fiques de l’uni­ver­si­té de Pa­doue ré­vé­lait la pré­sence sur le suaire de na­no­par­ti­cules de créa­ti­nine et d’oxyde de fer. Se­lon les au­teurs, celles-ci in­diquent que la per­sonne qui a été re­cou­verte de ce lin­ceul a été tor­tu­rée, « for­te­ment po­ly­trau­ma­ti­sée ». Mais s’agit-il de Jé­sus ?

Bien que de nom­breux croyants en soient convain­cus, plu­sieurs études re­fusent de leur don­ner rai­son. En 1988, des ana­lyses au car­bone 14 me­nées par plu­sieurs équipes in­dé­pen­dantes ont dé­mon­tré que le tis­su da­tait en fait du Moyen Âge. Une es­ti­ma­tion qui con­corde avec les don­nées his­to­riques, le lin­ceul ayant été men­tion­né pour la pre­mière fois dans un vil­lage en France en 1357, après avoir sur­gi d’on ne sait où. Il a en­suite été trans­fé­ré à Tu­rin en 1578.

Le « mys­tère » au­rait donc pu s’ar­rê­ter là, mais quelques scien­ti­fiques ont cri­ti­qué la da­ta­tion. En 2014, une équipe de l’École po­ly­tech­nique de Tu­rin a même avan­cé qu’un séisme, sur­ve­nu alors que le Ch­rist était en­core en vie, au­rait à l’époque li­bé­ré un flux de neu­trons qui a faus­sé les me­sures me­nées presque 2 000 ans plus tard.

Se­lon l’his­to­rien Di­dier Mé­hu, pro­fes­seur à l’Uni­ver­si­té La­val, nul doute que le suaire pro­vient du XIVe siècle : « Pour faire une in­ter­pré­ta­tion scien­ti­fique va­lable, il faut com­bi­ner plu­sieurs ar­gu­ments. On ne trouve au­cune trace du suaire dans l’his­toire avant le XIVe siècle. S’il avait été connu avant, on en au­rait en­ten­du par­ler, l’Église au­rait conser­vé trace de son exis­tence. » Quant aux in­dices re­la­tifs à de la tor­ture, ils ne prouvent rien. « De la tor­ture au XIVe siècle, il y en avait beau­coup ! » ajoute ce spé­cia­liste du Moyen Âge. Certes, les traces peuvent être le signe d’une cru­ci­fixion, mais elles peuvent aus­si être in­ter­pré­tées au­tre­ment, si la tor­ture a eu lieu pen­dant l’In­qui­si­tion, par exemple.

« La ques­tion qui reste, c’est : “Qu’est-ce que c’est que ce truc ?” Ces traces de sang, elles ne sont pas ap­pa­rues toutes seules ! Pas plus que l’image qui s’y trouve » s’ex­clame Di­dier Mé­hu. Le « voile » n’est donc pas tout à fait le­vé. « La fas­ci­na­tion sus­ci­tée par le suaire est un mys­tère en soi ! » es­time l’his­to­rien qui croit que toutes les lec­tures et re­lec­tures ont éle­vé au rang de vé­ri­table re­lique ce qui n’est peut-être qu’un simple bout de tis­su, qu’il ait re­cou­vert le Ch­rist ou non. lQS

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