Le Cap à sec

De­puis quelques mois, le spectre d’un apo­ca­lyp­tique « Jour zé­ro » plane sur Le Cap, ce jour où les ré­serves d’eau po­table se­ront à sec. Les ha­bi­tants de cette ville d’Afrique du Sud concertent leurs ef­forts pour éviter le pire.

Québec Science - - SOMMAIRE - Par Syl­vie St-Jacques

De­puis quelques mois, le spectre d’un apo­ca­lyp­tique « Jour zé­ro » plane sur Le Cap, ce jour où les ré­serves d’eau po­table se­ront à sec.

Les étés ont ten­dance à être secs, au Cap. Mais, en ce mois de mars 2018 qui marque la fin de la sai­son chaude, la spec­ta­cu­laire ville d’Afrique du Sud, pho­to­gra­phiée des mil­liers de fois pour ses jar­dins fleu­ris et ses col­lines ver­doyantes, dé­ploie une dé­so­la­tion dé­ser­tique. Pis­cines vides, pe­louses jau­nies, vé­gé­ta­tion morte sur la mon­tagne de la Table, dés­in­fec­tant pour les mains dans les toi­lettes pu­bliques où les ro­bi­nets sont condam­nés, etc. Le manque d’eau se ma­ni­feste par­tout où le re­gard se pose.

Même dans la salle de bain de notre au­berge de So­mer­set West. Une chau­dière pour ré­cu­pé­rer l’eau grise a été dé­po­sée sous le pom­meau de douche avec, bien en vue, l’ins­crip­tion « Deux mi­nutes maxi­mum ». « Ma fille Amy me de­man­dait hier si elle al­lait pou­voir prendre un bain bien­tôt. J’ai dû lui ré­pondre que non, pas avant long­temps », se dé­sole Ja­net Lubbe, la pro­prié­taire des lieux.

De­puis jan­vier der­nier, les quelque 3,8 mil­lions de Ca­pé­to­niens ont com­plè­te­ment ré­vi­sé leur consom­ma­tion d’eau cou­rante. Ils ont pris au sé­rieux l’aver­tis­se­ment de la mai­resse Pa­tri­cia De Lille qui a évo­qué la fer­me­ture com­plète des ro­bi­nets dans l’éven­tua­li­té où un plan dra­co­nien d’éco­no­mie d’eau n’était pas ap­pli­qué.

Ré­si­lients, les ré­si­dants de la Mo­ther Ci­ty se sont mis au ré­gime sec pour res­pec­ter la nou­velle li­mite de consom­ma­tion d’eau de 50 L par jour et par per­sonne : ré­duc­tion du temps pas­sé sous la douche, abais­se­ment de la pres­sion dans les tuyaux, ser­vice du sou­per dans des as­siettes de car­ton, même dans les grands res­tau­rants, et ac­ti­va­tion de la chasse de la toi­lette une seule fois par jour. De­puis fé­vrier 2018, des amendes men­suelles de 5000 à 10000rands (entre 500 et 1 000 $) me­nacent les foyers qui dé­passent leur al­lo­ca­tion en eau. La ville a même pu­blié une « Liste de la honte » pour ex­po­ser au grand jour les ex­cès des usa­gers dé­lin­quants du sys­tème mu­ni­ci­pal!

Ré­sul­tat, le jour où les ré­serves d’eau po­table se­ront à sec – bap­ti­sé « Jour zé­ro » – pré­vu d’abord pour avril 2018, ne de­vrait pas sur­ve­nir avant 2019. La ville du Cap uti­lise ces jours-ci moins de la moi­tié de l’eau qu’elle consom­mait en 2015, soit 529 mil­lions de litres par jour (contre 1,2 mil­liard de litres), comme le rap­porte le site d’in­for­ma­tion mis à jour quo­ti­dien­ne­ment par la ville. Mais, pour échap­per au fa­meux Jour zé­ro, la consom­ma­tion quo­ti­dienne de­vra être ré­duite à 450 mil­lions de litres par jour (ré­sul­tat d’un ré­gime à 50 L par per­sonne). Un tour de force; rap­pe­lons que le Ca­na­dien moyen consomme à lui seul 330 L d’eau par jour.

LES RÉ­SER­VOIRS ONT SOIF

Pour­quoi Le Cap, une ville d’abon­dance et pos­sé­dant quan­ti­té de sources d’eau, a-t-elle at­teint ce point cri­tique ? Une par­tie de la ré­ponse re­pose au fond du Thee­wa­tersk­loof, un im­mense ré­ser­voir ni­ché dans les mon­tagnes à une cen­taine de ki­lo­mètres à l’est, dans la ville de Fran­sch­hoek. En temps nor­mal, le ré­ser­voir four­nit un peu plus de la moi­tié de l’eau dont Le Cap a be­soin. En ga­rant notre voi­ture en bor­dure du Thee­wa­tersk­loof, nous consta­tons le dé­sastre : ce qui était, il y a deux ou trois ans, un vaste lac d’eau claire est de­ve­nu un dé­sert sa­blon­neux, vi­dé à 90 %. Les autres ré­ser­voirs qui ali­mentent le ré­seau mu­ni­ci­pal sont à peu près dans le même état.

En 2014, soit bien avant que la crise ne com­mence, des cher­cheurs de l’Ins­ti­tute for Se­cu­ri­ty Stu­dies, Steve Hed­den et Jak­kie Cilliers, met­taient en garde les dé­ci­deurs du pays contre la sur­ex­ploi­ta­tion de la res­source. « Si la de­mande en eau conti­nue d’ex­cé­der les ré­serves, les

res­sources d’Afrique du Sud conti­nue­ront d’être sur­ex­ploi­tées. Ce­la au­ra des consé­quences sé­rieuses sur la résilience en­vi­ron­ne­men­tale des éco­sys­tèmes aqua­tiques et sur la fia­bi­li­té des ré­serves en eau pour la consom­ma­tion hu­maine », écri­vaient-ils dans une étude mo­dé­li­sant di­vers scé­na­rios pour le fu­tur.

Les consé­quences ima­gi­nées dans leur étude se sont fi­na­le­ment ma­ni­fes­tées en ac­cé­lé­ré. De­puis 2015, la tem­pé­ra­ture moyenne en Afrique du Sud a aug­men­té de 1°C. Au Cap, les pluies se sont ra­ré­fiées au cours de la même pé­riode, alors que la de­mande en eau de la po­pu­la­tion a ex­plo­sé, no­tam­ment à cause des in­ves­tis­seurs im­mo­bi­liers, des mi­grants à la re­cherche d’un tra­vail, des tou­ristes en quête de splen­deurs et des snow­birds ve­nus d’Eu­rope.

Ce que vit la ville peut être qua­li­fié de « sé­che­resse hy­drau­lique » , créée par un dés­équi­libre entre la de­mande et les ré­serves d’eau dis­po­nibles, in­dique Mark New, di­rec­teur du Afri­can Cli­mate and De­ve­lop­ment Ini­tia­tive, à l’uni­ver­si­té du Cap. Dif­fi­cile de dé­ter­mi­ner si Le Cap a dé­jà tra­ver­sé une telle sé­che­resse. « Cer­tains pré­tendent qu’il faut re­mon­ter en 1850 pour trou­ver une si­tua­tion si­mi­laire où, pen­dant au moins trois ans, les pré­ci­pi­ta­tions ont été aus­si faibles », confie le cher­cheur que nous ren­con­trons dans le quar­tier New­lands, non loin d’une source pu­blique où des cen­taines de ci­toyens font chaque jour la file pour rem­plir des bi­dons de 25 L. Les res­tric­tions im­po­sées sur la consom­ma­tion cou­rante poussent les ci­toyens à trou­ver d’autres sources que leur ro­bi­net pour éviter les amendes. Et cer­tains Ca­pé­to­niens, mal­gré les ef­forts de dis­sua­sion de la ville à cet égard, font des ré­serves d’eau en pré­vi­sion du pire.

Mark New nous fait voir un ta­bleau sta­tis­tique des der­nières dé­cen­nies, qui illustre com­ment les cycles cli­ma­tiques ont chan­gé et rendent les pré­dic­tions mé­téo dif­fi­ciles. « Sur le plan mon­dial, 2017 a été re­con­nue comme l’an­née la plus chaude de l’his­toire. Dans le pas­sé, nous avons vu des pé­riodes de trois ou quatre ans où les pluies étaient rares dans la ré­gion du Cap, mais ce n’était ja­mais aus­si grave qu’en ce mo­ment. À l’heure ac­tuelle, nous es­sayons de com­prendre com­ment le ré­chauf­fe­ment climatique in­fluence de tels phé­no­mènes. »

EN AT­TEN­DANT LA PLUIE

Pour échap­per au sombre destin du Jour zé­ro et re­trou­ver sa na­ture luxu­riante, Le Cap a sur­tout be­soin de beau­coup de pluie. En réa­li­té, la ré­gion au­rait be­soin d’au moins trois hi­vers de pré­ci­pi­ta­tions plus éle­vées que la nor­male pour ré­hy­dra­ter ses sols et rem­plir ses ré­ser­voirs. Et même si les Ca­pé­to­niens ju­bi­laient d’être ar­ro­sés par des averses abon­dantes au dé­but de l’hi­ver 2018 (qui cor­res­pond à notre été), ce qui a eu pour ef­fet d’éle­ver le ni­veau d’eau des ré­ser­voirs à une ca­pa­ci­té de 30 %, d’autres pro­blèmes pointent. « Entre-temps, plu­sieurs en­droits ont été brû­lés par des feux de brousse. Et les pre­mières pluies pour­raient gé­né­rer de l’éro­sion et des glis­se­ments de ter­rain », pré­dit Mark New.

Toute la so­cié­té est en crise. « On se re­trouve à un point où l’éco­no­mie est fra­gi­li­sée et les taux de chô­mage sont en hausse », ob­serve le géo­logue sud-afri­cain An­tho­ny Tur­ton qui ac­cuse la mu­ni­ci­pa­li­té du Cap d’être res­pon­sable d’une ges­tion dé­fi­ciente.

Ce pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té de l’ÉtatLibre es­time que, à l’ave­nir, la ville doit im­plan­ter un en­semble de so­lu­tions pour sou­te­nir ses ré­serves, en plus de comp­ter sur les ef­forts des in­di­vi­dus. Le géo­logue prône une meilleure ré­cu­pé­ra­tion des eaux, un peu à l’image de la ville de Perth, en Australie, qui a im­plan­té des sys­tèmes so­phis­ti­qués de réuti­li­sa­tion des eaux d’égout. An­tho­ny Tur­ton mi­lite aus­si en fa­veur de pro­jets de des­sa­le­ment de l’eau de mer, qui, d’ailleurs, com­mencent à voir le jour au Cap. Rap­pe­lons que la ville offre une ma­gni­fique vue sur deux océans !

En re­vanche, tous ces fo­reurs qui percent le sol à qui mieux mieux et trouent l’aqui­fère l’in­quiètent au plus haut point. Ils creusent des puits pro­fonds pour les ci­toyens bien nan­tis dé­si­reux de se dé­con­nec­ter du ré­seau mu­ni­ci­pal afin d’ar­ro­ser leur pe­louse à leur guise. L’eau sou­ter­raine n’est pour­tant pas une so­lu­tion du­rable. « À un mo­ment, la de­mande va ex­cé­der les ré­serves », tranche M. Tur­ton.

Pour Jo­die Miller, géo­logue à l’uni-

ver­si­té de Stel­len­bosch, cette ruée vers les res­sources sou­ter­raines hy­po­thèque gra­ve­ment les ré­serves d’eau et les éco­sys­tèmes hu­mides du Cap. « Avec au­tant de trous de fo­reurs, je me dis qu’on est en train d’as­sé­cher le sous-sol. Ce n’est pas sou­te­nable », dit la cher­cheuse en géo­chi­mie iso­to­pique, qui s’in­té­resse à la si­tua­tion de l’eau au Cap de­puis 2008.

Non loin des vi­gnobles in­vi­tants et des de­meures cos­sues avides d’eau, il y a Khaye­lit­sha, Lan­ga, Gu­gu­le­thu, des town­ships où les ha­bi­tants vivent sans eau cou­rante ni toi­lette à la mai­son. Même s’ils consti­tuent le quart de la po­pu­la­tion du Cap, les ré­si­dants de ces quar­tiers in­for­mels ne consomment que 4,5% de l’eau du sys­tème mu­ni­ci­pal.

« Pour plu­sieurs Ca­pé­to­niens, chaque jour est un Jour zé­ro », ex­plique Jo­die Miller qui pré­cise que, dans l’éven­tua­li­té d’un vé­ri­table ré­gime sec, les ro­bi­nets des town­ships ne se­ront pas fer­més. « Les risques de trans­mis­sion de ma­la­dies y se­raient beau­coup trop éle­vés dans ces en­droits », in­dique la scien­ti­fique, qui a ins­tal­lé un sys­tème d’éco­no­mie d’eau à sa mai­son de Paarl, dans la ré­gion mé­tro­po­li­taine du Cap, où elle vit avec ses deux fillettes, son ma­ri et le chien de la fa­mille.

ME­NACE GLO­BALE

Des villes comme São Pau­lo et Bra­si­lia, au Bré­sil, et Ga­bo­rone, au Bots­wa­na, ont aus­si tra­ver­sé des crises si­mi­laires dans les der­nières an­nées, ré­sul­tat de sé­che­resses sé­vères, ain­si que d’in­fra­struc­tures et de ges­tion in­adé­quates. Au prin­temps der­nier, la plu­part des ro­bi­nets de la ville de Shim­la, en Inde, n’ont pas pu don­ner une seule goutte d’eau pen­dant 15 jours. Une si­tua­tion sans pré­cé­dent. « Non seule­ment man­quer d’eau po­table nuit à la san­té hu­maine, mais ce­la peut aus­si im­pac­ter l’ac­ti­vi­té éco­no­mique, dé­clen­cher des conflits et chas­ser les gens de chez eux », énonce un rap­port de jan­vier 2018 du Fo­rum éco­no­mique mon­dial.

Le Fo­rum classe d’ailleurs la crise de l’eau au cin­quième rang des plus grands risques pour les 10 pro­chaines an­nées, der­rière les armes de des­truc­tion mas­sive, les évé­ne­ments cli­ma­tiques ex­trêmes, les ca­tas­trophes na­tu­relles et l’échec de l’adap­ta­tion aux chan­ge­ments cli­ma­tiques. Des mé­ga­poles comme Mexi­co et même Londres se­raient sus­cep­tibles de vivre un Jour zé­ro, en cas de faibles pluies et d’une ges­tion dé­fi­ciente de la res­source.

Le cas de l’Afrique du Sud fas­cine d’ailleurs la pla­nète en­tière; il a fait les man­chettes un peu par­tout. Si les ef­forts d’éco­no­mie d’eau des ci­toyens ont per­mis au Cap de se sous­traire au Jour zé­ro pour le mo­ment, il faut dire que d’autres fac­teurs ont contri­bué à ce sur­sis. Un im­por­tant don d’eau – 10 mil­liards de litres – d’un groupe de fer­miers de la pro­vince du Cap-Oc­ci­den­tal a per­mis de don­ner un ré­pit à la ville.

Il reste à voir si la crise se ré­sor­be­ra. Et si les villes du monde en­tier en ti­re­ront des le­çons.

Les ré­si­dants du Cap sont au ré­gime sec: la consom­ma­tion in­di­vi­duelle d'eau est li­mi­tée à 50 L par jour, par per­sonne. Au même mo­ment, un Ca­na­dien moyen consomme à lui seul 330 L d'eau par jour.

À gauche, le ré­ser­voir de Thee­wa­tersk­loof, vi­dé à 90%. En temps nor­mal, il four­nit un peu plus de la moi­tié de l'eau dont le Cap a be­soin. Ci-contre, des cen­taines de ci­toyens font la file chaque jour devant des sources pu­bliques pour rem­plir des bi­dons de 25 L.

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