UNE épi­dé­mie pla­né­taire

Les al­ler­gies ali­men­taires ont connu une hausse ver­ti­gi­neuse ces der­nières dé­cen­nies. Pour­quoi ?

Québec Science - - SANTÉ - PAR MA­RINE COR­NIOU

Vous avez l’im­pres­sion que de plus en plus de per­sonnes sont al­ler­giques au­tour de vous ? Ce n’est pas une illu­sion. « Le ta­bleau est com­plè­te­ment dif­fé­rent de ce qu’il était il y a 20 ans, alors que les al­ler­gies ali­men­taires étaient plu­tôt rares. Au­jourd’hui, elles concernent la moi­tié de nos pa­tients al­ler­giques », constate Hans Oett­gen, dont le dé­par­te­ment d’al­ler­go­lo­gie de l’Hô­pi­tal pour en­fants de Bos­ton re­çoit 30 000 pa­tients par an.

Aux États-Unis, les al­ler­gies ali­men­taires chez les en­fants ont en ef­fet aug­men­té de 50 % entre 1997 et 2011. Se­lon une étude pu­bliée en no­vembre 2018 dans Pe­dia­trics, près de 8 % des en­fants amé­ri­cains ont des al­ler­gies ali­men­taires - et 40 % d’entre eux sont al­ler­giques à plu­sieurs ali­ments. Rien qu’entre 2010 et 2016 l’al­ler­gie aux ara­chides a bon­di de 21 %, se­lon l’American Col­lege of Al­ler­gy and Im­mu­no­lo­gy. La si­tua­tion est ana­logue en Eu­rope, en Aus­tra­lie et même en Asie, où les cas com­mencent à se mul­ti­plier.

Au Ca­na­da, les chiffres sont plus dif­fi­ciles à trou­ver, mais le nombre de per­sonnes à qui l’on a pres­crit un auto-in­jec­teur d’épi­né­phrine a crû de 64 % entre 2006 et 2015. Quant au nombre de Ca­na­diens qui se sont ren­dus dans une salle des urgences pour une ré­ac­tion ana­phy­lac­tique, il a dou­blé sur cette même pé­riode, se­lon l’Ins­ti­tut ca­na­dien d’in­for­ma­tion sur la san­té.

Les es­ti­ma­tions de cas, sou­vent ba­sées sur des son­dages par té­lé­phone, sont su­jettes à dé­bat, mais de 4 à 8 % des en­fants (et de 2 à 5 % des adultes) se­raient concer­nés en Amé­rique du Nord. Ils sont donc des mil­liers à vivre dans la crainte de l’in­ges­tion ac­ci­den­telle d’un frag­ment d’ara­chide ou d’un grain de mou­tarde.

UN MONDE TROP PROPRE ?

Comment ex­pli­quer l’ex­plo­sion des cas? « Leur aug­men­ta­tion a été trop ra­pide pour être due à des chan­ge­ments gé­né­tiques. L’ex­pli­ca­tion est donc for­cé­ment liée à l’en­vi­ron­ne­ment », ré­pond le Dr Oett­gen.

D’autres types d’al­ler­gies ont éga­le­ment connu une hausse au cours du der­nier siècle ; les scien­ti­fiques parlent de « trois vagues » suc­ces­sives. Dès le dé­but du 20e siècle, le « rhume des foins » a fait lar­moyer de plus en plus de per­sonnes dans la po­pu­la­tion oc­ci­den­tale. Ces al­ler­gies sai­son­nières à di­vers pol­lens n’ont ces­sé de s’ac­croître en un siècle, tou­chant au­jourd’hui de 20 % à 30 % des adultes.

À la fin des an­nées 1960, l’épi­dé­mie d’asthme a pris le re­lais, at­tei­gnant un pic vers 1995-2000, peut-on lire dans l’ou­vrage Tous al­ler­giques ?, de l’al­ler­go­logue belge Oli­vier Michel. « Cette épi­dé­mie est due, au moins en par­tie, à l’al­ler­gie aux aca­riens », note-t-il.

Quant aux al­ler­gies ali­men­taires, elles sont les der­nières à avoir pris de l’es­sor, à par­tir des an­nées 1990. Se­lon cer­tains cher­cheurs, un pla­teau au­rait été at­teint au tour­nant des an­nées 2010.

Chaque fois, ce sont les plus riches, dans les pays in­dus­tria­li­sés, qui sont tou­chés en pre­mier. Au­tre­ment dit, ceux qui ont ac­cès à une meilleure hy­giène, aux vac­cins, aux an­ti­bio­tiques et à un ré­gime ali­men­taire oc­ci­den­tal.

« Pour ces rai­sons, l’une des théo­ries les plus so­lides pour com­prendre la hausse des al­ler­gies est la théo­rie de l’hy­giène. Nous sommes ex­po­sés à moins de mi­crobes dans un en­vi­ron­ne­ment trop propre. Ré­sul­tat, notre sys­tème im­mu­ni­taire n’est pas aus­si bien en­traî­né qu’avant et il se trompe en ré­agis­sant contre les al­ler­gènes », in­dique Ha­mi­da Ham­mad, cher­cheuse à l’Uni­ver­si­té de Gand, en Bel­gique, qui étu­die jus­te­ment cette hy­po­thèse chez la sou­ris.

En 2016, une étude pa­rue dans le New En­gland Jour­nal of Me­di­cine a mon­tré que les en­fants des Amish, une com­mu­nau­té religieuse des États-Unis au mode de vie an­ces­tral, ne sont qua­si­ment pas asth­ma­tiques, con­trai­re­ment aux jeunes Hut­té­rites, dont les fa­milles sont pour­tant elles aus­si ins­tal­lées sur des terres agri­coles. La dif­fé­rence ? Alors que

les Hut­té­rites uti­lisent de la ma­chi­ne­rie mo­derne, les Amish vivent au contact du bé­tail et res­pirent donc des pous­sières de ferme plus char­gées en mi­crobes.

Ces der­niers au­raient éga­le­ment un rôle pro­tec­teur contre les al­ler­gies ali­men­taires. Ain­si, di­vers tra­vaux ré­cents dé­montrent que l’en­semble des mi­croor­ga­nismes pré­sents dans l’in­tes­tin par­ti­cipe aus­si à l’édu­ca­tion du sys­tème im­mu­ni­taire. « Le lien entre mi­cro­biote in­tes­ti­nal et al­ler­gies ali­men­taires est très clair chez les mo­dèles ani­maux, et les don­nées s’ac­cu­mulent chez l’hu­main », sou­ligne le Dr Oett­gen.

Par exemple, une vaste étude sué­doise pu­bliée en oc­tobre 2018 et me­née au­près d’un mil­lion d’en­fants sui­vis pen­dant 13 ans a ré­vé­lé que le fait de naître par cé­sa­rienne aug­men­tait de 18 % le risque d’al­ler­gies ali­men­taires. Chez ces nou­veau-nés non ex­po­sés au mi­cro­biote va­gi­nal de leur mère, le dé­ve­lop­pe­ment du sys­tème im­mu­ni­taire est al­té­ré.

D’autres fac­teurs comme la pol­lu­tion, le dé­fi­cit en vi­ta­mine D et l’ex­po­si­tion aux pes­ti­cides pour­raient contri­buer à ce dé­rè­gle­ment im­mu­ni­taire qui semble se gé­né­ra­li­ser. Si la ten­dance se main­tient, 50 % de la po­pu­la­tion mon­diale pour­rait pré­sen­ter une al­ler­gie res­pi­ra­toire, ali­men­taire ou autre d’ici 2050, se­lon l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale de la san­té.

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