LE CA­BI­NET DES CU­RIO­SI­TÉS

Vi­site du seul sanc­tuaire pour chim­pan­zés au pays

Québec Science - - SOMMAIRE - Par Phi­lippe Ma­rois

Vi­site du seul sanc­tuaire pour chim­pan­zés au pays

En en­trant dans le bâ­ti­ment prin­ci­pal de la Fon­da­tion Fau­na, on per­çoit de suite une odeur lé­gère qui cha­touille le nez, dif­fi­cile à dé­fi­nir. Ce n’est pas de l’urine ni de la paille mouillée… « Ça, c’est l’odeur du chim­pan­zé », cla­ri­fie Ma­ry Lee Jens­vold, di­rec­trice as­so­ciée de l’or­ga­nisme. Pas de doute, on est sur le ter­ri­toire de l’ani­mal.

En tout et pour tout, il n’y a que 12 chim­pan­zés au Ca­na­da et ils sont réu­nis sur cette an­cienne terre agri­cole à 20 mi­nutes de Mon­tréal, sur la Rive-Sud. Créé au mi­lieu des an­nées 1990 par une ex-toi­let­teuse pour chiens et son conjoint vé­té­ri­naire, cet or­ga­nisme abrite des di­zaines d’ani­maux aban­don­nés ou au­tre­fois mal­trai­tés (che­vaux, chèvres, oies, chiens, la­pins, ma­caques…). Mais les chim­pan­zés de­meurent les ve­dettes des lieux.

L’am­biance est calme lors de notre vi­site dans ce centre fi­nan­cé par des dons pri­vés. De l’autre cô­té d’une grande vitre, Ra­chel se tire un pneu et s’as­soit. Cette fe­melle de 36 ans a tou­jours été fas­ci­née par les gens écri­vant dans un ca­hier, nous dit notre guide. Pas éton­nant donc qu’elle scrute avec au­tant de cu­rio­si­té le jour­na­liste plan­té de­vant elle, en s’éti­rant le cou pour voir ce qu’il gri­bouille.

De courts « Ouh ! ouh ! ouh ! » graves et bes­tiaux ré­sonnent dans le bâ­ti­ment. Ce n’est pas un « ré­sident » qui les émet, mais plu­tôt l’une des pré­po­sées aux soins ani­ma­liers, age­nouillée pour of­frir la col­la­tion de l’après-mi­di. « Tous nos em­ployés doivent ap­prendre le com­por­te­ment des chim­pan­zés et leur ré­pondre par des gestes et des ex­pres­sions de chim­pan­zés. Le meilleur ou­til pour as­su­rer leur bien-être, c’est l’en­vi­ron­ne­ment so­cial, in­cluant leur re­la­tion avec les hu­mains qui en ont la charge », pré­cise Mme Jens­vold.

Ces chim­pan­zés n’ont pas tou­jours eu droit à au­tant d’at­ten­tions. Ils pro­viennent d’ins­ti­tuts de re­cherche bio­mé­di­cale amé­ri­cains et de zoos ca­na­diens, et conservent sou­vent d’im­por­tantes sé­quelles phy­siques et psy­cho­lo­giques de leur sé­jour dans ces éta­blis­se­ments. Par exemple, Sue El­len (la doyenne, âgée de 51 ans) s’est fait ar­ra­cher toutes les dents lors­qu’elle était ani­mal de cirque afin de ne pas mordre ses domp­teurs. Puis elle a été ven­due à un la­bo­ra­toire où on lui a ino­cu­lé le VIH. Re­gis, lui, a été anes­thé­sié près de 200 fois du­rant son en­fance, sou­vent par fu­sil hy­po­der­mique, pour su­bir nombre de biop­sies et d’opé­ra­tions.

Le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain ne fi­nance plus au­cune re­cherche me­née sur des chim­pan­zés de­puis 2015, alors qu’on en re­trou­vait 700 dans les la­bo­ra­toires. Mais trois ans plus tard, des cen­taines d’entre eux y crou­pissent tou­jours, faute de place dans les quelques sanc­tuaires exis­tants. Du cô­té du Ca­na­da, cette es­pèce n’a ja­mais vrai­ment été uti­li­sée à des fins scien­ti­fiques, bien que d’autres pri­mates, prin­ci­pa­le­ment des ma­caques, le soient.

Avec le temps, les chim­pan­zés de la Fon­da­tion Fau­na ont ré­ap­pris à faire confiance aux hu­mains. Ils ont au­jourd’hui droit à 1 115 m2 d’aires in­té­rieures : un la­by­rinthe de cor­ri­dors grilla­gés leur per­met­tant de pas­ser des di­verses salles de jeux aux pièces iso­lées, s’ils ont be­soin de calme.

À ce­la s’ajoutent deux acres de ter­rains boi­sés clô­tu­rés et une offre quo­ti­dienne d’« en­ri­chis­se­ments », un terme fourre-tout dé­si­gnant tout ob­jet ou toute ac­ti­vi­té ser­vant à di­ver­tir et oc­cu­per les chim­pan­zés : bou­teilles en plas­tique, balles de ten­nis, lu­nettes de so­leil, ma­té­riel de pein­ture, té­lé­vi­sion, etc. Re­gar­der le pe­tit écran est d’ailleurs l’une des ac­ti­vi­tés pré­fé­rées de Lou­lis, co­baye connu pour avoir ap­pris à com­mu­ni­quer en lan­gage des signes. Il adore les émis­sions de cui­sine.

L’im­por­tant, avec cette offre sti­mu­lante, est que ces pri­mates puissent faire des choix. Tout le contraire de leur vie d’avant.

« Dans le fu­tur, nous adap­te­rons les ins­tal­la­tions aux pro­blèmes de mo­bi­li­té qu’ils au­ront », as­sure Ma­ry Lee Jens­vold, si­gna­lant que ses pen­sion­naires ont de 20 à 50 ans, alors que la lon­gé­vi­té moyenne du chim­pan­zé est d’en­vi­ron 35 ans. Bref, c’est une co­horte gé­ria­trique – et la der­nière que la Fon­da­tion ac­cueille­ra. En ef­fet, les chim­pan­zés uti­li­sés en re­cherche ne peuvent plus tra­ver­ser la fron­tière ca­na­do-amé­ri­caine de­puis qu’on leur a ac­cor­dé le sta­tut d’es­père me­na­cée en 2015 (au même titre que leurs cou­sins sau­vages).

Malgré la lente at­tri­tion à ve­nir, l’équipe de la Fon­da­tion Fau­na concentre donc ses ef­forts sur la poi­gnée de chan­ceux qui ont dé­jà pu y trou­ver re­fuge.

Les chim­pan­zés pré­fèrent cir­cu­ler sur les pas­se­relles grilla­gées (elles courent sur plus de 200 m) plu­tôt que sur le sol. Puis­qu’ils ont vé­cu toute leur vie en cap­ti­vi­té, ils ne sont pas ha­bi­tués à mar­cher dans l’herbe.

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