George Cloo­ney à la dé­fense de Dar­win

Les cé­lé­bri­tés de­vraient-elles mettre leur pou­voir d’in­fluence au ser­vice de la culture scien­ti­fique ?

Québec Science - - ÉDITORIAL - MA­RIE LAM­BERT-CHAN @MLam­bertC­han

L a tac­tique est bien connue : pour pro­mou­voir un pro­duit ou une cause, en­rô­lez une vedette. Cette stra­té­gie de mar­ke­ting éprou­vée s’ap­pli­que­rait même à la théo­rie de l’évo­lu­tion, se­lon une re­cherche de l’Uni­ver­si­té de Ni­pis­sing, en On­ta­rio. Au cours d’une sé­rie d’ex­pé­ri­men­ta­tions, les au­teurs ont mon­tré que les par­ti­ci­pants adhé­raient da­van­tage à la sé­lec­tion na­tu­relle des es­pèces après avoir lu un texte fic­tif dans le­quel l’acteur George Cloo­ney di­sait y sous­crire − et ce, peu im­porte leur âge ou leur croyance re­li­gieuse. À l’in­verse, leur opi­nion était peu in­fluen­cée par des propos si­mi­laires at­tri­bués à un bio­lo­giste ré­pu­té. Au­tre­ment dit, l’ex­per­tise ne fait pas le poids de­vant le ve­det­ta­riat.

Les cher­cheurs concluent ain­si que les cé­lé­bri­tés pour­raient jouer un rôle non né­gli­geable dans le ren­for­ce­ment de la culture scien­ti­fique, sur­tout à une époque po­la­ri­sée où la science est ins­tru­men­ta­li­sée à des fins par­ti­sanes.

Per­met­tez-moi tou­te­fois de dou­ter de l’ef­fet à long terme du pro­cé­dé. S’il est vrai que la culture scien­ti­fique a be­soin d’un sé­rieux coup de pouce (un son­dage Lé­ger, réa­li­sé en 2016, rap­por­tait que 43 % des Ca­na­diens es­timent que la science est une opi­nion et 33 % se consi­dèrent comme in­com­pé­tents en science), le re­cours à un porte-pa­role hy­per po­pu­laire ne peut suf­fire à ren­ver­ser la ten­dance.

Au mieux, il s’agit d’un coup d’éclat aux re­tom­bées éphé­mères, car il y a fort à pa­rier que les vo­lon­taires de l’étude se rap­pellent da­van­tage le cha­ris­ma­tique George Cloo­ney que la théo­rie de l’évo­lu­tion. « Les cé­lé­bri­tés doivent faire preuve de pru­dence en ma­tière de cam­pagne de soutien, car elles risquent de de­ve­nir l’his­toire au dé­tri­ment de la cam­pagne », écri­vait jus­te­ment Geof Ray­ner, un cher­cheur lon­do­nien, dans un com­men­taire pu­blié en 2012 dans le British Me­di­cal Jour­nal au su­jet de leur par­ti­ci­pa­tion à des mes­sages de san­té pu­blique.

Par ailleurs, quand il est ques­tion de science, les ve­dettes sont ca­pables du meilleur comme du pire. Au bout du spectre, on trouve Gwy­neth Pal­trow. L’ac­trice re­con­ver­tie en gou­rou du bien-être s’en­fonce dans la pseu­dos­cience de­puis plu­sieurs an­nées, en­traî­nant pos­si­ble­ment avec elle des mil­liers d’ad­mi­ra­teurs.

Malgré leurs bonnes in­ten­tions, d’autres cé­lé­bri­tés ont pro­vo­qué des re­mous in­at­ten­dus. En 2013, An­ge­li­na Jo­lie a ré­vé­lé qu’elle avait su­bi une double mas­tec­to­mie après avoir dé­cou­vert qu’elle était por­teuse de la mutation du gène BRCA. Si des cher­cheurs ont ob­ser­vé que cette sor­tie avait pous­sé des femmes à s’in­for­mer da­van­tage sur les tests gé­né­tiques, d’autres ont si­gna­lé que la com­pré­hen­sion de ces exa­mens ne s’était pas fran­che­ment amé­lio­rée. Pis, plu­sieurs femmes se se­raient sou­mises à ces tests in­uti­le­ment. Chez nous, les nom­breux ar­tistes qui ont si­gné le « Pacte pour la tran­si­tion » éner­gé­tique ont sus­ci­té au­tant d’ap­plau­dis­se­ments que de grin­ce­ments de dents. Des cri­tiques ont poin­té le manque de co­hé­rence, voire d’au­then­ti­ci­té, de cer­taines ve­dettes qui se sont en­ga­gées à ré­duire leur em­preinte éco­lo­gique tout en étant les têtes d’af­fiche de pu­bli­ci­tés de voi­tures.

Au lieu de mi­ser sur une cé­lé­bri­té pour faire la pro­mo­tion de la culture scien­ti­fique, peut-être vau­drait-il mieux s’at­ta­quer à ceux qui dé­tournent la science pour se­mer la mé­fiance et la dis­corde, comme l’ont fait des trolls russes en dis­sé­mi­nant des mes­sages an­ti­vac­cins sur Twit­ter ? Un ar­ticle pu­blié en oc­tobre der­nier dans Pro­cee­dings of the Na­tio­nal Aca­de­my of Sciences af­firme que le prin­ci­pal obs­tacle à une meilleure dif­fu­sion de la science est « la dis­po­ni­bi­li­té im­mé­diate d’in­for­ma­tions trom­peuses et biai­sées dans les mé­dias, sou­vent in­sé­rées dé­li­bé­ré­ment par des ac­teurs sans scru­pules aux in­ten­tions non avouées ». Bien qu’on per­çoive entre les lignes leur dé­cou­ra­ge­ment de­vant l’im­men­si­té de la tâche, les au­teurs sug­gèrent de mettre en place un vaste ré­seau qui sur­veille­rait les mé­dias so­ciaux pour an­ti­ci­per et contre­car­rer ces opé­ra­tions de dés­in­for­ma­tion.

Bref, pour le mo­ment, le meilleur rôle que George Cloo­ney puisse jouer reste au ci­né­ma.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.