Tra­quer les can­cers si­len­cieux

Québec Science - - LES 10 DÉCOUVERTES DE L’ANNÉE - Par Renaud Ma­nu­guer­ra­Ga­gné

EN­SEMBLE, LES CAN­CERS DE L’UTÉ­RUS ET DE L’OVAIRE SONT LES TROI­SIÈMES POUR CE QUI EST DE L’IN­CI­DENCE ET DE LA MOR­TA­LI­TÉ CHEZ LES FEMMES. EN­CORE AU­JOURD’HUI, ILS SONT DIF­FI­CILES À DÉ­PIS­TER AVANT QU’IL SOIT TROP TARD… MAIS LES CHOSES POUR­RAIENT BIENTÔT CHAN­GER.

Lors­qu’on de­mande à Lu­cy Gil­bert son avis sur le trai­te­ment ac­tuel des can­cers de l’uté­rus et de l’ovaire, la di­rec­trice du ser­vice de gy­né­co­lo­gie on­co­lo­gique du Centre uni­ver­si­taire de san­té McGill (CUSM) est ca­té­go­rique : « C’est in­ac­cep­table qu’en 2018 nous ayons le même taux de gué­ri­son qu’il y a 25 ans ! Très peu de sec­teurs ont aus­si peu évo­lué. » Sa ré­ac­tion n’a rien d’éton­nant. À l’heure ac­tuelle, il n’existe au­cun test de dé­pis­tage fiable pour ces can­cers chez les femmes qui n’en pré­sentent pas les symp­tômes. Et même lorsque ces symp­tômes ap­pa­raissent, ils de­meurent vagues et fa­ci­litent peu le diag­nos­tic. « Ce sont des pro­blèmes di­ges­tifs ou uri­naires, pas gy­né­co­lo­giques, pour­suit la mé­de­cin. Le temps que la pa­tiente soit re­di­ri­gée en gy­né­co­lo­gie, le can­cer a le temps de se dé­ve­lop­per. »

Dans ces cas-là, il est pos­sible d’éva­luer les risques avec une écho­gra­phie ou par des tests san­guins. Tou­te­fois, ces der­niers ne per­mettent pas de diag­nos­tic clair et ils en­traînent beau­coup de faux po­si­tifs.

« Après avoir ex­pli­qué la si­tua­tion aux pa­tientes, on leur pro­pose l’abla­tion de l’uté­rus et des ovaires, dit le Dr Kris Jar­don, cher­cheur et gy­né­co­logue-on­co­logue au CUSM. C’est uni­que­ment après qu’on pour­ra confir­mer s’il y avait un can­cer. Ce­lui-ci est alors sou­vent à un stade avan­cé et a pro­gres­sé, ce qui né­ces­site un trai­te­ment par chi­mio­thé­ra­pie. »

Ces in­ter­ven­tions offrent un taux de sur­vie de seule­ment 40 % − un chiffre qui a peu bou­gé au cours des der­nières dé­cen­nies. Pour les deux mé­de­cins, la so­lu­tion

se­rait de dé­pis­ter la ma­la­die à un stade pré­coce. Et après des an­nées de tra­vail, ils touchent presque au but.

Leurs tra­vaux ont me­né à l’éla­bo­ra­tion d’un test bap­ti­sé « PapSEEK », qui consiste en l’ana­lyse gé­né­tique d’un pré­lè­ve­ment de cel­lules de la pa­roi uté­rine, une pro­cé­dure sem­blable au test Pap lors d’un exa­men gy­né­co­lo­gique. Le PapSEEK per­met de dé­tec­ter la pré­sence de mu­ta­tions dans les cel­lules de l’ovaire et de l’en­do­mètre.

À ce jour, 18 gènes ont été as­so­ciés de fa­çon si­gni­fi­ca­tive aux can­cers de l’uté­rus et de l’ovaire. Ils rendent pos­sible le re­pé­rage des cel­lules anor­males avant que la ma­la­die s’ag­grave… mais en­core faut-il pré­le­ver des cel­lules à proxi­mi­té de la tu­meur.

C’est ici que les cher­cheurs de l’Institut de re­cherche du CUSM ont eu l’idée d’em­ployer la brosse Tao. « Cette brosse per­met de pré­le­ver des cel­lules di­rec­te­ment dans l’uté­rus, au plus près de la tu­meur, sans qu’elle soit conta­mi­née par d’autres cel­lules du col », ex­plique le Dr Jar­don.

En com­pa­rant les échan­tillons ob­te­nus chez des pa­tientes qui avaient dé­jà re­çu un diag­nos­tic de can­cer avec ceux recueillis chez des femmes en san­té, les cher­cheurs sont par­ve­nus à dé­tec­ter jus­qu’à 93 % des cas de can­cers de l’uté­rus et 45 % de ceux de l’ovaire, et ce, sans au­cun faux po­si­tif. Une pre­mière pour une tech­nique non in­va­sive ! L’équipe a fait connaître ses ré­sul­tats dans la re­vue Science Trans­la­tio­nal Me­di­cine.

Malgré ce suc­cès, il reste bien du tra­vail à ac­com­plir. « La dé­tec­tion d’une ou deux mu­ta­tions sur les 18 gènes ne veut pas dire que vous avez un can­cer, men­tionne la Dre Gil­bert. Ces mu­ta­tions peuvent ap­pa­raître dans d’autres si­tua­tions, sur­tout chez les femmes plus âgées. La pro­chaine étape consis­te­ra à mettre au jour une si­gna­ture gé­né­tique spé­ci­fique à ces can­cers pour re­pé­rer les femmes qui ont vrai­ment be­soin d’une chi­rur­gie. »

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Ont aus­si par­ti­ci­pé à la découverte: Xing Zeng, Jo­ce­lyne Ar­se­neau et Li­li Fu, du CUSM, ain­si que des cher­cheurs de la Johns Hop­kins Uni­ver­si­ty School of Me­di­cine, de l’Uni­ver­si­té de Gö­te­borg, du Rig­shos­pi­ta­let de Co­pen­hague et de l’Hô­pi­tal uni­ver­si­taire d’Odense.

Une brosse Tao, un ins­tru­ment grâce au­quel on peut pré­le­ver des cel­lules di­rec­te­ment dans l’uté­rus, au plus près de la tu­meur, sans conta­mi­na­tion par d’autres cel­lules du col.

La Dre Lu­cy Gil­bert en­tou­rée de ses col­lègues les Drs Xing Zeng et Kris Jar­don, qui ont col­la­bo­ré étroi­te­ment à l’éla­bo­ra­tion du test PapSEEK.

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