Pro­té­ger le cer­veau contre la ma­la­ria

UNE MO­LÉ­CULE DÉ­RI­VÉE D’UNE PLANTE COM­BAT LA MA­LA­RIA SUR DEUX FRONTS : EN PLUS DE S’EN PRENDRE AU PA­RA­SITE, ELLE POURRAIT DE­VE­NIR LE PRE­MIER TRAI­TE­MENT CONTRE L’UNE DE SES COM­PLI­CA­TIONS LES PLUS DAN­GE­REUSES.

Québec Science - - LES 10 DÉCOUVERTES DE L’ANNÉE - Par Renaud Ma­nu­guer­raGa­gné

Plas­mo­dium fal­ci­pa­rum, dan­ge­reux re­pré­sen­tant de la fa­mille des pa­ra­sites qui causent la ma­la­ria, est un spé­cia­liste du sys­tème im­mu­ni­taire hu­main. Se glis­sant au coeur de nos glo­bules rouges, il in­fecte chaque an­née plus de 200 mil­lions de per­sonnes grâce au coup de pouce de cer­tains mous­tiques.

« C’est un pa­ra­site ex­trê­me­ment bien adap­té pour in­fec­ter l’hu­main, ex­plique Da­vid Lan­glais, pro­fes­seur ad­joint au Dé­par­te­ment de gé­né­tique hu­maine de l’Uni­ver­si­té McGill. Il a évo­lué à nos cô­tés sur une très longue pé­riode de temps. » L’in­fec­tion culmine avec la des­truc­tion de nos glo­bules rouges, en­traî­nant de fortes fièvres et de l’ané­mie.

Il est pos­sible de pré­ve­nir la ma­la­ria – ou pa­lu­disme – par la prise d’an­ti­pa­lu­diques; ces mêmes mé­di­ca­ments sont uti­li­sés à fortes doses pour trai­ter l’in­fec­tion.

Or, bien que les com­pli­ca­tions de la ma­la­ria soient sta­tis­ti­que­ment rares, la quan­ti­té phé­no­mé­nale de nou­velles in­fec­tions en­traîne quand même des cen­taines de mil­liers de dé­cès chaque an­née. Et la com­pli­ca­tion la plus dan­ge­reuse reste le neu­ro­pa­lu­disme, une in­flam­ma­tion ful­gu­rante du cer­veau.

« On ne sait pas pour­quoi cer­taines per­sonnes souffrent de cette com­pli­ca­tion, dit Phi­lippe Gros, cher­cheur au Dé­par­te­ment de bio­chi­mie de l’Uni­ver­si­té McGill. Des glo­bules rouges in­fec­tés semblent se coin­cer dans les vais­seaux ca­pil­laires qui ali­mentent le cer­veau et dé­clenchent une im­por­tante ré­ac­tion in­flam­ma­toire. »

En quelques heures ou quelques jours, un grave oe­dème cé­ré­bral, pour le­quel il n’existe pra­ti­que­ment au­cun trai­te­ment, ter­rasse le pa­tient. Le taux de mor­ta­li­té est de 40 % et les vic­times sont es­sen­tiel­le­ment des en­fants. De plus, jus­qu’à 30 % des sur­vi­vants en gardent des sé­quelles neu­ro­lo­giques per­ma­nentes, telles que des dé­fi­cits d’ap­pren­tis­sage ou des ré­duc­tions des fonc­tions mo­trices.

« Notre sys­tème im­mu­ni­taire est l’un des prin­ci­paux res­pon­sables de cette ré­ac­tion, in­dique Da­vid Lan­glais. Chez des sou­ris trans­gé­niques, on a dé­jà mon­tré que le re­trait de cer­tains gènes liés à l’im­mu­ni­té confé­rait une ré­sis­tance au neu­ro­pa­lu­disme. On cher­chait une mo­lé­cule ca­pable du même ré­sul­tat. »

Cette mo­lé­cule tant es­pé­rée leur a été sug­gé­rée par un de leurs col­lègues, le pro­fes­seur Jer­ry Pel­le­tier, du Dé­par­te­ment de bio­chi­mie de l’Uni­ver­si­té McGill. Ce der­nier étu­diait les ro­ca­glates, une classe de mo­lé­cules dé­ri­vées de pe­tits ar­bustes tro­pi­caux de la fa­mille des aglaïa et qui ont la ca­pa­ci­té de blo­quer la syn­thèse des pro­téines. Même s’il s’y in­té­res­sait pour leur rôle dans le trai­te­ment du can­cer, les mé­ca­nismes qu’il a cer­nés peuvent aus­si bien être en cause dans une ré­ac­tion in­flam­ma­toire que dans l’ac­ti­vi­té des pa­ra­sites res­pon­sables de la ma­la­ria.

En tes­tant cette mo­lé­cule sur leurs mo­dèles de neu­ro­pa­lu­disme, les cher­cheurs ont fait une découverte re­mar­quable : une dose unique, ad­mi­nis­trée dès l’ap­pa­ri­tion des symp­tômes, aug­men­tait de fa­çon mar­quée le taux de sur­vie des sou­ris at­teintes. Autre vic­toire : en plus de ci­bler la ré­ac­tion in­flam­ma­toire, la mo­lé­cule at­taque le pa­ra­site lui-même ! Ces conclu­sions ont été pu­bliées dans Pro­cee­dings of the Na­tio­nal Aca­de­my of Sciences en mars 2018.

« Après le trai­te­ment, le nombre de pa­ra­sites dé­croît au­tant chez les sou­ris que dans des glo­bules rouges hu­mains in­fec­tés en la­bo­ra­toire, sou­ligne Da­vid Lan­glais. Le ro­ca­glate fonc­tionne même avec des souches de pa­ra­sites ré­sis­tant ha­bi­tuel­le­ment aux mé­di­ca­ments an­ti­pa­lu­diques. On ne sait pas s’il tue le pa­ra­site ou s’il ra­len­tit sa pro­li­fé­ra­tion, mais son mode d’ac­tion dif­fère to­ta­le­ment des trai­te­ments clas­siques. »

« Il reste énor­mé­ment de tra­vail à faire avant que cette découverte de­vienne un ou­til thé­ra­peu­tique », fait ob­ser­ver Phi­lippe Gros. Tes­ter un nou­vel an­ti­pa­lu­dique est très dif­fi­cile, sur­tout lors­qu’il s’agit d’une com­pli­ca­tion po­ten­tiel­le­ment mor­telle qui touche des en­fants.

Malgré tout, les cher­cheurs sont dé­jà au tra­vail pour mettre au jour des mo­lé­cules en­core plus ef­fi­caces, dé­ri­vées des ro­ca­glates. Une avan­cée qui pourrait chan­ger le des­tin de cen­taines de mil­liers d’en­fants au cours de la pro­chaine dé­cen­nie.

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Ont aus­si par­ti­ci­pé à la découverte : Re­gi­na Cen­cic, Ne­da Mo­ra­din, James M. Ken­ne­dy, Mi­chael J. Tar­ry et Mar­tin Sch­meing, de l’Uni­ver­si­té McGill, ain­si que des cher­cheurs de l’Uni­ver­si­té de Bos­ton, dont John Por­co, et de l’Uni­ver­si­té de To­ron­to, dont Ke­vin Kain.

Les Drs Da­vid Lan­glais et Phi­lippe Gros

Un en­fant meurt du pa­lu­disme toutes les deux mi­nutes en moyenne dans le monde.

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