Quand le stress ouvre la porte à la dé­pres­sion

POUR­QUOI STRESS CHRONIQUE ET DÉ­PRES­SION VONT-ILS SOU­VENT DE PAIR ? LA COU­PABLE EST LA PERTE D’ÉTAN­CHÉI­TÉ DE LA BAR­RIÈRE PRO­TEC­TRICE DU CER­VEAU.

Québec Science - - LES 10 DÉCOUVERTES DE L’ANNÉE - Par Martine Le­tarte

Ima­gi­nez l’ex­pé­rience : de pe­tites sou­ris noires sont pla­cées dans une cage où on les laisse se faire in­ti­mi­der par une grosse sou­ris blanche agres­sive pen­dant quelques mi­nutes chaque jour. Le reste de la jour­née, l’in­ti­mi­da­trice est te­nue à l’écart grâce à un sé­pa­ra­teur trans­pa­rent, mais les autres ron­geurs conti­nuent de la voir et de la sen­tir. Rien pour faire di­mi­nuer le stress. Et le tout dure 10 jours, pé­riode suf­fi­sam­ment longue pour en­gen­drer un stress chronique chez la sou­ris. Pas tou­jours re­po­sante, la science.

C’est par cette ex­pé­rience un peu cruelle que l’équipe de Ca­ro­line Mé­nard, cher­cheuse en neu­ros­ciences à l’Uni­ver­si­té La­val, a dé­cou­vert le mé­ca­nisme cé­ré­bral qui ex­plique pour­quoi des sou­ris sou­mises à un stress fi­nissent par ma­ni­fes­ter des symp­tômes dé­pres­sifs. Et tout in­dique que ce phé­no­mène s’ap­pli­que­rait à l’hu­main.

Notre cer­veau ren­ferme un dis­po­si­tif de pro­tec­tion re­dou­table : la bar­rière hé­ma­toen­cé­pha­lique (BHE). Son rôle est d’em­pê­cher la ma­jo­ri­té des mo­lé­cules et des mi­croor­ga­nismes pré­sents dans le sang d’at­teindre le cer­veau, en lais­sant quand même pas­ser l’oxy­gène et les nu­tri­ments. Or, chez des sou­ris ex­po­sées au stress, cette bar­rière perd de son ef­fi­ca­ci­té et per­met aux mo­lé­cules pro-in­flam­ma­toires, qui fa­vo­risent l’ap­pa­ri­tion de symp­tômes dé­pres­sifs, de se rendre au cer­veau.

Après l’ex­pé­rience, dif­fé­rents exa­mens du cer­veau des sou­ris ont ré­vé­lé chez la ma­jo­ri­té d’entre elles une po­ro­si­té plus éle­vée de leur bar­rière hé­ma­toen­cé­pha­lique. La quan­ti­té de clau­dine-5, l’une des pro­téines les plus im­por­tantes pour as­su­rer l’étan­chéi­té de la BHE, avait aus­si di­mi­nué de moi­tié chez les ron­geurs de­ve­nus stres­sés.

Et à la suite de l’épi­sode de la cage, des symp­tômes dé­pres­sifs ont été ob­ser­vés. Com­ment sait-on qu’une sou­ris est dé­pres­sive ? « On le me­sure par dif­fé­rents tests, ré­pond Ca­ro­line Mé­nard. Comme ce­lui du bé­cher d’eau. Quand on les y plonge, nor­ma­le­ment les sou­ris se dé­battent pour en sor­tir, mais les bêtes dé­pri­mées aban­donnent et se laissent flot­ter. »

Pour voir si ces ré­sul­tats étaient ap­pli­cables à l’hu­main, l’équipe a ana­ly­sé des tis­sus cé­ré­braux pro­ve­nant de banques de cer­veaux. Près des deux tiers des 63 or­ganes étu­diés avaient été pré­le­vés chez des gens qui s’étaient en­le­vé la vie. Ces der­niers pré­sen­taient un ni­veau de clau­dine-5 50 % plus bas.

Alors que la dé­pres­sion touche plus de 300 mil­lions d’in­di­vi­dus dans le monde et qu’elle est la prin­ci­pale cause d’in­va­li­di­té, cette découverte pu­bliée dans Na­ture Neu­ros­cience en no­vembre 2017 pourrait amé­lio­rer le diag­nos­tic de la ma­la­die et le sui­vi des per­sonnes dé­pres­sives, chez qui on pourrait alors sur­veiller l’étan­chéi­té de la BHE.

« On pourrait aus­si conce­voir de nou­veaux an­ti­dé­pres­seurs pour rendre cette bar­rière plus étanche, dit Ca­ro­line Mé­nard. Ac­tuel­le­ment, de 30 % à 50 % des gens dé­pres­sifs ré­pondent peu ou pas à la prise d’an­ti­dé­pres­seurs. » La cher­cheuse sou­haite éga­le­ment mieux com­prendre les rai­sons bio­lo­giques de la ré­sis­tance au stress chez les sou­ris dont la BHE est res­tée in­tacte du­rant l’ex­pé­rience.

Ca­ro­line Mé­nard, dont le la­bo­ra­toire re­groupe six femmes de dif­fé­rents pays, compte en outre ap­pli­quer le concept de di­ver­si­té chez les sou­ris. « La dé­pres­sion est deux fois plus fré­quente chez les femmes et leurs symp­tômes sont dif­fé­rents, mais les tests pré­cli­niques sont gé­né­ra­le­ment faits sur des sou­ris mâles pour évi­ter d’avoir à se sou­cier du cycle hor­mo­nal, si­gnale-t-elle. Intégrer des sou­ris fe­melles pourrait ai­der à mettre au point de meilleurs trai­te­ments contre la dé­pres­sion. » Ont aus­si par­ti­ci­pé à la découverte : Be­noît La­bon­té (Uni­ver­si­té La­val), Gus­ta­vo Tu­re­cki (Uni­ver­si­té McGill) et des cher­cheurs de l’Icahn School of Me­di­cine at Mount Si­nai (New York) et du Tri­ni­ty Col­lege (Du­blin).

Ca­ro­line Mé­nard dans son la­bo­ra­toire l'Uni­ver­si­té La­val

Les deux races de sou­ris uti­li­sées pour étu­dier l'ef­fet du stress chronique

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