QUAND LES CORPS S’ANIMENT

Contre toute at­tente, les membres d’un ca­davre conti­nuent de bou­ger des mois après la mort. Une dé­cou­verte qui pour­rait don­ner un sé­rieux coup de pouce aux sciences ju­di­ciaires.

Québec Science - - SOMMAIRE - Par Lau­rie No­reau

Contre toute at­tente, les membres d’un ca­davre conti­nuent de bou­ger des mois après la mort.

Sur une scène de crime, si le corps d’une vic­time semble avoir bou­gé après sa mort, les en­quê­teurs soup­çonnent en gé­né­ral une tierce per­sonne (ou un ani­mal) d’être in­ter­ve­nue… Et pour­tant, des mou­ve­ments à peine per­cep­tibles animent les morts sous l’ef­fet de pro­ces­sus in­hé­rents à la dé­com­po­si­tion.

Ce sont les tra­vaux d’Aly­son Wil­son, pu­bliés en août 2019 dans le jour­nal Fo­ren­sic Science In­ter­na­tio­nal : Sy­ner­gy, qui ont mis en lu­mière ces cu­rieux mé­ca­nismes. « Je m’at­ten­dais à cer­tains mou­ve­ments au tout dé­but du pro­ces­sus, par exemple lorsque le corps gonfle et qu’on ob­serve une ri­gi­di­té ca­da­vé­rique. Éton­nam­ment, les membres ont conti­nué à se dé­pla­cer le long du corps pen­dant toute la du­rée de mes ob­ser­va­tions », ra­conte l’au­teure prin­ci­pale et étu­diante de pre­mier cycle en sciences mé­di­cales à la Cen­tral Queens­land Uni­ver­si­ty en Aus­tra­lie.

Or, ses ob­ser­va­tions ont du­ré six mois ! La cher­cheuse a me­né son étude à l’Aus­tra­lian Fa­ci­li­ty for Ta­pho­no­mic Ex­pe­ri­men­tal Re­search (AF­TER), un lieu où des ca­davres de don­neurs sont dé­po­sés en mi­lieu na­tu­rel afin d’étu­dier la dé­gra­da­tion post mor­tem.

Grâce à des pho­to­gra­phies prises toutes les 30 mi­nutes du­rant le jour, Aly­son Wil­son a pu re­le­ver les moindres « faits et gestes » d’un corps. Entre autres, les membres su­pé­rieurs se sont agi­tés de fa­çon sur­pre­nante. Ini­tia­le­ment, les bras du don­neur ont été pla­cés le long du tronc. Au fil du temps, ceux-ci se sont dé­pla­cés vers l’ex­té­rieur. L’un deux a en­suite re­trou­vé sa po­si­tion ini­tiale, près du corps. La cher­cheuse a pour­sui­vi l’ex­pé­rience pen­dant 11 mois sup­plé­men­taires ; des mou­ve­ments étaient tou­jours vi­sibles sur les images.

Pour com­prendre le phé­no­mène, il faut je­ter un oeil du cô­té de l’en­to­mo­lo­gie. En ef­fet, l’union fait la force chez les in­sectes qui in­ves­tissent le corps après la mort. Pré­sents par mil­liers, leurs ac­ti­vi­tés bio­lo­giques peuvent faire bou­ger cer­taines par­ties du corps de quelques mil­li­mètres, voire de quelques cen­ti­mètres.

Le pro­ces­sus de dé­com­po­si­tion en­traîne aus­si un as­sè­che­ment des li­ga­ments, qui se contracten­t et font adop­ter aux ca­davres des po­si­tions anor­males, tels des pan­tins désar­ti­cu­lés. « C’est cru­cial de com­prendre ce qui se pro­duit sur un corps après le dé­cès », confirme Sha­ri Forbes, ti­tu­laire de la Chaire de re­cherche Ca­na­da 150 en tha­na­to­lo­gie fo­ren­sique de l’Uni­ver­si­té du Qué­bec à Trois-Ri­vières (UQTR).

Sha­ri Forbes suit ces dé­ve­lop­pe­ments avec grand in­té­rêt. Il faut dire qu’elle connaît in­ti­me­ment l’AF­TER, le seul en­droit du genre dans l’hé­mi­sphère Sud : c’est elle qui l’a fon­dé en jan­vier 2016. Re­cru­tée par l’UQTR en 2018, elle tra­vaille à mettre sur pied un lieu sem­blable à Bécancour, sur la rive sud du Saint-Laurent.

En sciences ju­di­ciaires, on cherche tou­jours à sa­voir si la pos­ture est le ré­sul­tat na­tu­rel de la dé­com­po­si­tion ou si le corps a été dé­pla­cé, in­dique-t-elle. « Il fau­dra ob­te­nir d’autres don­nées de ce type pour dé­ter­mi­ner si un dé­pla­ce­ment est de cause na­tu­relle, ac­ci­den­telle ou un acte in­ten­tion­nel, com­mente-t-elle. Mais à terme, ce­la ai­de­ra cer­tai­ne­ment à ou­tiller les en­quê­teurs pour éta­blir le stade de dé­com­po­si­tion et les cir­cons­tances de la mort. »

En Aus­tra­lie, le site AF­TER per­met d’étu­dier la dé­com­po­si­tion de ca­davres hu­mains en mi­lieu na­tu­rel. • IMAGE : AN­NA ZHU

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