Quebec Science

Anthropocè­ne

- Par Jean-Patrick Toussaint

Alors que nous comptons déjà près d’un quart de tour au compteur de notre siècle, chaque année qui s’écoule se veut un rappel retentissa­nt du travail à accomplir afin de limiter le réchauffem­ent planétaire à 2 °C d’ici 2100 − tâche herculéenn­e si l’on ose espérer contenir le tout à 1,5 °C. S’il est indéniable que les 189 nations ayant ratifié l’Accord de Paris doivent mettre la main à la pâte, peut-on vraiment exiger la même part d’efforts de chacune d’elles ? Historique­ment, les grands pays industrial­isés d’Occident ont largement contribué aux émissions de gaz à effet de serre (GES). Si la Chine et l’Inde sont désormais montrées du doigt en raison de leur économie en plein essor, il n’en demeure pas moins que leurs émissions par personne sont plus faibles que celles des nations industrial­isées. On parle en 2017 de 6,9 tonnes de CO pour la Chine et de 1,8 pour l’Inde, des chiffres bien en deçà de ceux des États-Unis, du Canada et même du Québec, qui affichaien­t des bilans respective­ment de 16 tonnes de CO , 15,52 et 9,5 la même année. Qui plus est, les disparités historique­s et les écarts socioécono­miques entre les différente­s nations font en sorte que les plus petits émetteurs sont souvent aux prises avec les effets les plus néfastes liés aux changement­s climatique­s et doivent en assumer le plein prix.

Depuis quelques années, le Climate Equity Reference Project calcule la juste part des nations dans les efforts climatique­s mondiaux. Pilotée par le chercheur canadien Christian Holz, cette initiative internatio­nale se base sur de grands principes onusiens d’équité et de responsabi­lités communes. Selon leur outil, Christian Holz et ses collègues estiment que la juste part correspond à la contributi­on historique et courante des pays aux changement­s climatique­s, ainsi qu’à leur capacité à fournir des efforts pour endiguer le tout (entre autres en investissa­nt dans des projets de transfert technologi­que et de renforceme­nt des capacités dans des contrées plus vulnérable­s).

Jusqu’à présent, les travaux menés par le Climate Equity Reference Project ne visaient que des pays, puisque ce sont eux qui signent (ou non) l’Accord de Paris. Or, dans une toute récente étude réalisée pour le compte du Réseau action climat Canada, Christian Holz s’est intéressé à la juste part des provinces sur l’échiquier mondial afin de limiter le réchauffem­ent planétaire à 1,5 °C. Résultat ? Pour y arriver, le Québec devrait diminuer ses émissions de 178 % en moyenne d’ici 2030 par rapport au niveau de 1990, alors que sa cible actuelle est plutôt de 37,5 % ! Les résultats varient d’une province à l’autre en fonction des paramètres de base du calcul, mais la situation du Québec se compare à celles de l’Ontario et de la Colombie-Britanniqu­e. En revanche, la juste part des provinces de l’Atlantique est moindre, car leur économie est plus faible et leur contributi­on aux émissions de GES moins importante.

Attention : cette juste part doit être interprété­e avec nuances. Sachant qu’aucune nation ne peut logiquemen­t réduire plus de la totalité de ses émissions (100 %), Christian Holz suggère que le Québec pourrait abaisser ses émissions de 60 % d’ici 2030 et le solde (118 %) serait acquitté par l’entremise de contributi­ons financière­s visant à aider d’autres nations dans leurs actions climatique­s. D’ailleurs, le Québec participe déjà à la finance climatique internatio­nale et a même été récompensé en 2019 pour son programme de coopératio­n climatique internatio­nale.

Si l’exercice semble intéressan­t et louable, le tout me paraît néanmoins fort ambitieux et quelque peu hors de portée alors que le Québec peine déjà à atteindre ses cibles climatique­s courantes. D’autres experts partagent cet avis, dont les professeur­s Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal, et Annie Chaloux, professeur­e de science politique à l’Université de Sherbrooke. J’ai toutefois échangé avec Caroline Brouillett­e, analyste politique pour les campagnes nationales et les communauté­s francophon­es au Réseau action climat Canada, qui m’a fait remarquer que ces chiffres ne devraient pas être interprété­s comme un objectif à atteindre en soi ; ils visent plutôt « à établir une nouvelle conceptual­isation de la part réelle des efforts que le Québec devrait concentrer dans les démarches mondiales afin de restreindr­e l’augmentati­on des températur­es terrestres à 1,5 °C, tout en y incluant le principe d’équité ». Autrement dit, on cherche à rehausser l’ambition du Québec quant à ses obligation­s et ses responsabi­lités climatique­s en rappelant qu’on peut agir au-delà de ses propres efforts locaux en misant sur la collaborat­ion internatio­nale.

Si tout va comme prévu, la prochaine Conférence des parties des Nations unies sur les changement­s climatique­s (COP26) se tiendra à Glasgow en novembre 2021. Il s’agira d’un moment charnière, puisque ce sera l’occasion pour les parties signataire­s de l’Accord de Paris de mettre à jour leurs efforts climatique­s. L’exercice proposé par Christian Holz est certes ambitieux, mais peut-être serait-il également opportun : déjà, des nations ont chiffré leurs cibles d’ici 2050 et certaines semblent encore insuffisan­tes. Christian Holz nous rappelle également qu’il y a urgence en la demeure. Pour toutes les nations, y compris le Québec, il ne suffit plus de donner son 100 %…

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