SEULE DANS LA MAI­SON EN FEU

Clark s’en­gouffre pour la troi­sième fois dans la mai­son en feu, igno­rant la brû­lure de ses yeux et de ses pou­mons. Cette fois, il n’a pas droit à l’échec.

Sélection - - La Une - PAR NI­CHO­LAS HUNE-BROWN IL­LUS­TRA­TION DE TA­VIS CO­BURN

IL FAIT CHAUD ET LE TEMPS EST CLAIR à Sweet­grass First Na­tion, le 31 août 2015. Ma­sey Whi­te­calf, 16 ans, veut conduire ; elle vient d’ob­te­nir son per­mis et s’im­pa­tiente. Ses pa­rents, Clark Whi­te­calf et Sa­man­tha Moc­ca­sin-Whi­te­calf, sont moins en­thou­siastes. Il se fait tard et ils ne sont pas cer­tains que Ma­sey soit prête à prendre le vo­lant la nuit. Mais elle in­siste jus­qu’à ce qu’ils cèdent – vers 21 h 30, la fa­mille monte en­fin dans sa ca­mion­nette.

La com­mu­nau­té crie de Sweet­grass est si­tuée à l’ouest de North Bat­tle­ford, en Sas­kat­che­wan. En­vi­ron 650 per­sonnes vivent dans ces prai­ries on­doyantes plan­tées de bos­quets de trembles. En 2017, le ma­ga­zine Ma­clean’s a dé­cla­ré que North Bat­tle­ford était la ville la plus dan­ge­reuse du Ca­na­da en rai­son de son taux de cri­mi­na­li­té. Pour­tant, la fa­mille Moc­ca­sin Whi­te­calf se sent chez elle à Sweet­grass. Sa­man­tha tra­vaille à la gar­de­rie voi­sine ; Clark fait par­tie de l’équipe de construc­tion qui a ré­no­vé la cli­nique mé­di­cale. Ils ont éle­vé cinq en­fants dans la com­mu­nau­té, les ont em­me­nés dan­ser en hi­ver et mar­cher à Drum­ming Hill ou Sli­ding Hill en été. «Tous ces lieux ont des his­toires, af­firme Sa­man­tha, ori­gi­naire des pre­mières na­tions des Saul­teaux, non loin de là. J’ai ap­pris à ai­mer cet en­droit. »

Ce soir, les rues de Sweet­grass sont dé­sertes. Clark et Sa­man­tha prennent place à cô­té de Ma­sey à l’avant, tan­dis que leur ca­dette, Hai­ley, 15 ans, s’ins­talle à l’ar­rière. Clark se concentre sur la route, je­tant par­fois un re­gard au comp­teur de vi­tesse. Ma­sey conduit. Sa soeur et sa mère dis­cutent et rient, elle leur crie de se taire pour pou­voir se concen­trer. « Tu dois être ca­pable de re­gar­der au­tour de toi quand tu conduis », la ta­quine sa mère. C’est sans doute ain­si que l’ado­les­cente est la pre­mière à re­mar­quer une lu­mière va­cillante dans les té­nèbres.

« Je crois que la mai­son de So­nya est en feu », dit-elle. Clark étire le cou pour aper­ce­voir le ha­lo orange au som­met de la col­line. Il prend ra­pi­de­ment le vo­lant et ac­cé­lère vers la lu­mière. Au bout d’une pe­tite al­lée, un pa­villon de plain-pied se dresse, seul dans un

champ, des flammes jaillis­sant de la fe­nêtre de la cui­sine, des pa­naches de fu­mée s’éle­vant dans le ciel. La mai­son ap­par­tient à So­nya Fi­ne­day, une amie de la fa­mille, et à son ma­ri, Joe. Le couple a des en­fants ado­les­cents, mais Clark n’est pas cer­tain qu’ils vivent avec eux en ce mo­ment. Sur la pe­louse, pour­tant, se tient la preuve in­quié­tante que quel­qu’un se trouve à la mai­son : la ru­ti­lante nou­velle ca­mion­nette de la fa­mille.

Dans la brise tiède, la vieille mai­son brûle ra­pi­de­ment. Le temps que les pom­piers de Sweet­grass ar­rivent, Clark sait qu’il n’en res­te­ra plus que des cendres. Si quel­qu’un est à l’in­té­rieur, le temps est comp­té. Il bon­dit hors du vé­hi­cule et s’élance en di­rec­tion du bâ­ti­ment em­bra­sé.

CLARK WHI­TE­CALF S’EST tou­jours mis en dan­ger sans ré­flé­chir, c’est un trait de ca­rac­tère qui lui a dé­jà at­ti­ré des en­nuis. Il a gran­di à Sweet­grass et a fré­quen­té l’école de Cut Knife, une ville voi­sine. Il aime les sen­sa­tions fortes – un ga­min obs­ti­né qui re­fu­sait d’écou­ter sa mère et sa grand-mère. À l’école pri­maire, il a long­temps su­bi le ra­cisme. « On m’a trai­té de bé­bé de gou­dron, se sou­vient-il. Et je pense que j’en ai eu as­sez. » Il dit s’être tel­le­ment ba­gar­ré que les élèves du se­con­daire ont com­men­cé à ve­nir le voir pour se me­su­rer à lui.

À 13 ans, on a en­voyé Clark au pen­sion­nat in­dien Co­wes­sess, dans la val­lée Qu’Ap­pelle. C’est une ex­pé­rience dont il ne parle pas, une pé­riode trau­ma­tique de sa vie à la­quelle il re­fuse de pen­ser. Lors­qu’il est ren­tré chez lui un an plus tard, Clark a com­men­cé à boire et à fu­mer. Il a quit­té sa fa­mille, dé­mé­na­gé à Sas­ka­toon et s’est ma­rié alors qu’il était en­core ado­les­cent. Il a eu quatre en­fants avec sa pre­mière femme, au­jourd’hui dé­cé­dée.

Clark ne connaît pas la peur. Il a tra­vaillé comme clown de ro­déo pour payer les fac­tures, se je­tant dans l’arène pour af­fron­ter les énormes bêtes en les at­tra­pant par les cornes une fois leur ca­va­lier éjec­té. Il a fait par­tie de l’« équipe de net­toyage », spé­cia­li­sée dans les feux de fo­rêt ; il s’en­vo­lait dans le nord et pas­sait des jours à er­rer dans les pay­sages de cendres in­can­des­centes pour éteindre des in­cen­dies lo­ca­li­sés.

En 1997, à 24 ans, Clark est re­ve­nu à Sas­ka­toon où il a ren­con­tré Sa­man­tha Moc­ca­sin, alors âgée de 18 ans. Elle était belle et gen­tille, et ils sont de­ve­nus amis. Et puis un soir, Clark lui a de­man­dé s’ils pou­vaient être plus. « Il

EN SUR­VO­LANT LE PLUS GRAND IN­CEN­DIE DE

FO­RÊT QU’IL AIT JA­MAIS VU, CLARK A COM­PRIS CE DONT LE FEU ÉTAIT

VRAI­MENT CA­PABLE.

y a eu un si­lence em­bar­ras­sant, se sou­vient Sa­man­tha. J’ai un peu ri. Je ne sa­vais pas quoi ré­pondre. »

Elle a fi­ni par ac­cep­ter. Las­sés de la vie ur­baine, ils ont dé­mé­na­gé à Sweet­grass, où Ma­sey est née moins d’un an plus tard. Le couple est tou­jours en­semble.

Main­te­nant dans la qua­ran­taine, Clark s’est adou­ci. Mais s’il est à la mai­son le soir avec ses amis, il ra­conte sa jeu­nesse in­tré­pide. Un jour, il s’est en­vo­lé vers le nord, à l’époque de sa car­rière dans l’équipe de net­toyage, et a sur­vo­lé le plus grand in­cen­die de fo­rêt qu’il ait ja­mais vu de sa vie – les flammes dé­vo­raient les arbres et consu­maient tout sur leur pas­sage. Ce jour-là, il a com­pris ce dont le feu était vrai­ment ca­pable. Il n’a ja­mais ou­blié cette vi­sion de dé­so­la­tion.

AR­RI­VÉS DE­VANT la mai­son des Fi­ne­day, Clark et Sa­man­tha tam­bou­rinent à la porte. « So­nya ! Joe ! » Comme ils n’en­tendent rien d’autre que le cré­pi­te­ment des flammes, Clark en­fonce la porte. Il est aus­si­tôt re­pous­sé par un tor­rent de fu­mée.

À la re­cherche d’une autre en­trée, il court jus­qu’à la porte ar­rière et l’en­fonce à son tour. Une fois à l’in­té­rieur, il aper­çoit la cui­sine, où l’in­cen­die semble s’être dé­cla­ré. La fu­mée est dense et les flammes, qui lèchent dé­jà le pla­fond, bloquent sa pro­gres­sion.

De­vant la mai­son, Sa­man­tha et Ma­sey conti­nuent de crier tan­dis que Hai­ley ap­pelle les se­cours. «Il y a quel­qu’un à la mai­son ? » hurle Sa­man­tha. Dans le chaos, un gros chat roux ti­gré est ap­pa­ru. Il semble af­fo­lé, miaule en fai­sant des al­lers­re­tours qui convainquent Sa­man­tha qu’il y a quel­qu’un.

« Entre avec moi, Ma­sey, je dois voir s’il y a quel­qu’un à l’in­té­rieur », criet-elle. Elles se mettent à plat ventre et rampent dans la mai­son en res­pi­rant dif­fi­ci­le­ment. « Il y a quel­qu’un ? ! » hurle Sa­man­tha. Puis elle en­tend une faible toux ve­nant du sa­lon.

Sa­man­tha et Ma­sey res­sortent en ram­pant. Sa­man­tha tremble, et ses deux filles sont en larmes. « Clark, im­plore-t-elle lorsque son ma­ri ap­pa­raît à l’angle de la mai­son, il y a quel­qu’un à l’in­té­rieur. »

Il fonce par la porte d’en­trée. La fu­mée est noire et épaisse, un lourd ri­deau qui s’étend du pla­fond presque jus­qu’au plan­cher. Il se laisse tom­ber sur le ventre. Il en­tend une voix fé­mi­nine ap­pe­ler fai­ble­ment, mais ne par­vient pas à dis­cer­ner d’où elle vient.

LA FU­MÉE EST

NOIRE ET ÉPAISSE, UN RI­DEAU QUI

S’ÉTEND DU PLA­FOND PRESQUE

JUS­QU’AU PLAN­CHER.

Puis, de là où il est, il aper­çoit un bras pâle pendre du ca­na­pé.

Il ti­tube en avant et sai­sit le bras de la jeune fille. Il tire fort, mais l’hor­rible sen­sa­tion de dé­chi­rer la peau du membre le fait tom­ber par terre. Il re­tourne de­hors en chan­ce­lant pour rem­plir ses pou­mons d’air frais. Un an plus tôt, Clark s’est frac­tu­ré le ti­bia, ce qui lui a va­lu de mul­tiples vis dans le pied et une re­com­man­da­tion du mé­de­cin de ne pas trop ap­puyer des­sus. À cet ins­tant, tou­te­fois, il est in­sen­sible à la dou­leur. Il prend quelques grandes res­pi­ra­tions, puis re­tourne en ram­pant dans la mai­son en feu.

Clark at­teint le ca­na­pé à tâ­tons. En at­tra­pant l’autre bras de la jeune fille, il a la même hor­rible sen­sa­tion de la peau glis­sant de la chair. Une fois de plus, il bat en re­traite jus­qu’à la porte pour re­prendre son souffle. Ses yeux et ses pou­mons brûlent, mais il les ignore. Il re­plonge à l’in­té­rieur et, cette fois, il sait exac­te­ment où il va.

EN VOYANT SON MA­RI s’ap­prê­ter à char­ger de nou­veau vers le ter­rible in­cen­die, Sa­man­tha fond en larmes. Les flammes montent de plus en plus haut, le feu dé­vore la mai­son. J’es­père qu’il va res­sor­tir.

Clark pro­gresse ra­pi­de­ment dans le bâ­ti­ment ; il re­trouve son che­min jus­qu’au ca­na­pé, at­trape la jeune fille sous les ais­selles et la tire au sol, puis il traîne son corps à plat ventre à tra­vers la mai­son. En at­tei­gnant la porte et l’air libre, il tré­buche et dé­vale les marches du porche.

Sa­man­tha re­con­naît aus­si­tôt Jo­lei Far­ness, la fille de 18 ans de So­nya. Elle porte un dé­bar­deur et un short ; son vi­sage et son corps sont noir­cis par la fu­mée, et elle gît, inerte. Elle a le même âge que ses filles.

Sa­man­tha a sui­vi des cours de pre­miers se­cours et de ré­ani­ma­tion car­dio­res­pi­ra­toire, mais elle pa­nique. « Elle ne res­pire pas ! Elle ne res­pire pas ! »

Clark prend Jo­lei dans ses bras et la tourne sur le cô­té. Mi­ra­cu­leu­se­ment, elle se met à tous­ser. Elle ouvre les yeux et re­garde de tous cô­tés, af­fo­lée. « Res­tet-il quel­qu’un dans la mai­son ? » lui de­mande Sa­man­tha. « Non ! »

Les flammes se pro­pagent ra­pi­de­ment, s’ap­pro­chant dan­ge­reu­se­ment de la ci­terne de pro­pane dans le jar­din. « Éloi­gnez-vous », dit Clark. Ma­sey et Sa­man­tha sou­lèvent Jo­lei pour l’ai­der à mar­cher jus­qu’à la mai­son de son oncle, de l’autre cô­té de la route.

LES FLAMMES SE PRO­PAGENT RA­PI­DE­MENT,

S’AP­PRO­CHANT DAN­GE­REU­SE­MENT DE LA CI­TERNE DE PRO­PANE

DANS LE JAR­DIN.

À la lu­mière, elle exa­mine les brû­lures de Jo­lei. La chair de ses bras est rouge et à vif ; elle gé­mit de dou­leur. Sa­man­tha y verse de l’eau froide en at­ten­dant les se­cours.

À la mai­son des Fi­ne­day, Clark conti­nue de s’ac­ti­ver tan­dis que le feu consume le bâ­ti­ment. Il éloigne les ton­deuses ap­puyées contre la mai­son et dé­place la ca­mion­nette… qui fi­ni­ra mal­gré ce­la par prendre feu.En­vi­ron une heure plus tard, ce qui lui semble une éter­ni­té, les pom­piers vo­lon­taires de la ré­serve ar­rivent pour tout ar­ro­ser. Puis, c’est le tour de la po­lice et des am­bu­lan­ciers. Mais à ce stade, les flammes ont trop pro­gres­sé : « Les pom­piers étaient in­utiles, se sou­vient Clark. Ce n’était plus qu’un tas de cendres. »

JO­LEI SE RÉ­VEILLE le len­de­main dans un hô­pi­tal de Sas­ka­toon, cou­verte de ban­dages pour pro­té­ger ses brû­lures au deuxième et troi­sième de­gré. On l’a in­tu­bée ; in­ha­ler tant de fu­mée lui a cau­sé une per­fo­ra­tion du pou­mon. Les in­fir­mières lui ex­pliquent qu’elle a failli mou­rir : « Si j’y étais res­tée une mi­nute de plus, je se­rais morte », ra­conte la jeune femme.

La GRC lui ap­prend qu’il s’agis­sait d’un feu de cuis­son, mais ses sou­ve­nirs de la soi­rée sont flous. Elle se sou­vient être ren­trée seule à la mai­son, s’être al­lon­gée avec sa ta­blette pour consul­ter les ré­seaux so­ciaux avant de s’en­dor­mir ; puis, s’être ré­veillée en hur­lant de dou­leur alors que Sa­man­tha ver­sait de l’eau fraîche sur ses brû­lures. À l’hô­pi­tal,

elle tente de com­prendre ce qui s’est pas­sé, mais tout semble ir­réel. A-t-elle vrai­ment sur­vé­cu ? Et si Ma­sey Whi­te­calf n’avait pas vou­lu al­ler conduire ?

Clark par­tage sa confu­sion. Lors­qu’on le lui de­mande, il est in­ca­pable d’ex­pli­quer pour­quoi il a ris­qué sa vie en se pré­ci­pi­tant dans un in­cen­die à trois re­prises. Seuls quelques cli­chés lui viennent à l’es­prit : sau­ver la fille n’était pas une dé­ci­sion, mais un ins­tinct aus­si na­tu­rel que de res­pi­rer. « Je n’ai même pas pen­sé au dan­ger, dit-il. J’ai ré­agi. J’ai fait ce que j’avais à faire. »

Le ré­cit du sau­ve­tage se ré­pand, sou­li­gnant chaque fois un peu plus le cou­rage de Clark. Lors de la cé­ré­mo­nie des prix de bra­voure de la So­cié­té ca­na­dienne pour les causes hu­ma­ni­taires à Re­gi­na, le lieu­te­nant-gou­ver­neur de la Sas­kat­che­wan lui re­met une mé­daille d’ar­gent. En dé­cembre 2016, Clark re­çoit aus­si la mé­daille Car­ne­gie de l’hé­roïsme, un prix amé­ri­cain re­mis aux ci­vils ayant fait preuve d’une bra­voure hors du com­mun. À ce jour, il en est le seul lau­réat au­toch­tone.

Trois mois après l’in­cen­die, Clark rend vi­site à un ami. Il entre et aper­çoit une ado­les­cente, as­sise sur une chaise. Il lui faut un mo­ment pour com­prendre qu’il s’agit de Jo­lei Far­ness.

C’est leur pre­mière ren­contre de­puis le drame, et il com­mence à me­su­rer l’am­pleur de son ac­tion. Cette jeune fille ne vi­vrait plus s’il n’avait pas ris­qué sa vie cette nuit-là.

Ils s’étreignent. Jo­lei re­mer­cie Clark et lui montre les ci­ca­trices sur ses bras. Mo­ment étrange pour l’un comme pour l’autre. Com­ment re­mer­cier quel­qu’un qui vous a sau­vé la vie ? Com­ment re­ce­voir cette gra­ti­tude ? Ils ont par­ta­gé un mo­ment trau­ma­ti­sant, mais de­meurent des in­con­nus. « J’étais em­bar­ras­sé, mais tel­le­ment fier», ra­conte Clark.

Clark Whi­te­calf re­ce­vant un prix de bra­voure de la So­cié­té ca­na­dienne pour les causes hu­ma­ni­taires du lieu­te­nant-gou­ver­neur de la Sas­kat­che­wan en 2016.

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