Mer­ci pour Lau­ra

Après le dé­cès de sa femme, un jeune veuf re­con­nais­sant écrit au per­son­nel mé­di­cal qui a pris soin d’elle

Sélection - - Sommaire - PAR PE­TER DEMAR­CO

Un jeune veuf re­con­nais­sant écrit au per­son­nel mé­di­cal qui a pris soin de sa femme.

JE RA­CON­TAIS À MES AMIS et à ma fa­mille la se­maine où vous avez pris soin de ma femme, Lau­ra Le­vis. C’étaient les der­niers jours de sa courte vie. Je par­lais des mé­de­cins, des in­fir­miers, des pneu­mo­logues, des tra­vailleurs so­ciaux et même des membres du per­son­nel d’en­tre­tien qui s’étaient mon­trés si at­ten­tion­nés à son égard. J’avais peut-être dé­jà men­tion­né une quin­zaine de per­sonnes lors­qu’on m’a in­ter­rom­pu.

« Com­ment fais-tu pour te sou­ve­nir de tout le monde ? m’ont-ils de­man­dé.

— Mais com­ment pour­rais-je les ou­blier ? »

Cha­cun d’entre vous s’est oc­cu­pé de Lau­ra avec pro­fes­sion­na­lisme, gen­tillesse et di­gni­té alors même qu’elle était in­cons­ciente. Quand elle a eu be­soin d’in­jec­tions, vous lui avez pré­sen­té vos ex­cuses pour le lé­ger pin­ce­ment, qu’elle vous en­tende ou non im­por­tait peu. Quand vous écou­tiez son coeur ou

ses pou­mons au sté­tho­scope et que sa blouse com­men­çait à glis­ser, vous la re­pla­ciez avec res­pect. Vous l’avez cou­verte non seule­ment lorsque sa tem­pé­ra­ture cor­po­relle bais­sait, mais aus­si lors­qu’il fai­sait juste un peu fris­quet et que vous pen­siez qu’elle se­rait mieux.

Vous avez re­mar­qua­ble­ment pris soin de ses pa­rents, en les ai­dant à s’ins­tal­ler sur l’étrange fau­teuil de sa chambre, en leur ap­por­tant de l’eau fraîche presque toutes les heures et en ré­pon­dant avec une pa­tience in­croyable à cha­cune de leurs ques­tions mé­di­cales. Vous avez fait en sorte que le père de Lau­ra, lui-même mé­de­cin comme vous le sa­vez, se sente par­tie des soins pro­di­gués à sa fille. Un geste qui, pour lui, n’a pas de prix.

En­suite, il y a eu la fa­çon dont vous m’avez trai­té. Com­ment au­rais-je pu trou­ver la force de tra­ver­ser cette se­maine sans vous ?

Com­bien de fois, me trou­vant en pleurs dans la chambre, la tête en­fouie au creux de sa main, avez-vous dis­crè­te­ment pour­sui­vi vos tâches ? Com­bien de fois m’avez-vous ai­dé à ap­pro­cher le fau­teuil de son lit, par­mi les fils et les tubes, pour ga­gner quelques di­zaines de cen­ti­mètres ?

Com­bien de fois avez-vous vé­ri­fié si j’avais be­soin de boire ou de man­ger, de vê­te­ments propres ou d’une douche chaude, d’ex­pli­ca­tions à pro­pos d’un acte mé­di­cal ou sim­ple­ment d’une per­sonne à qui par­ler ?

Com­bien de fois m’avez-vous pris dans vos bras et con­so­lé alors que je m’ef­fon­drais, ou m’avez-vous in­ter­ro­gé sur Lau­ra, sur sa vie, pris le temps de re­gar­der ses pho­tos ou lu ce que j’avais mis à son su­jet sur Fa­ce­book ? Com­bien de fois m’avez-vous an­non­cé de mau­vaises nou­velles avec com­pas­sion et tris­tesse dans le re­gard ?

Les in­fir­mières ont dé­pla­cé Lau­ra dans son lit pour

me lais­ser me blot­tir contre elle une der­nière fois.

Lorsque j’ai eu be­soin d’un or­di­na­teur pour en­voyer un cour­riel urgent, vous avez ren­du ce­la pos­sible. Quand j’ai fait en­trer clan­des­ti­ne­ment un vi­si­teur bien par­ti­cu­lier, Co­la, notre chat bi­co­lore, pour qu’il lèche une der­nière fois le vi­sage de Lau­ra, vous n’avez « rien vu ».

Un après-mi­di, vous m’avez lais­sé carte blanche pour faire en­trer plus de 50 proches de Lau­ra dans l’uni­té de soins in­ten­sifs. Amis, col­lègues de tra­vail, co­pains, membres de la fa­mille… C’était un dé­fer­le­ment d’amour sur fond de mor­ceaux de gui­tare, de

chants d’opé­ra et de danse. Une ré­vé­la­tion de l’in­ten­si­té avec la­quelle ma femme avait tou­ché les gens. Ce fut la der­nière belle soi­rée de notre ma­riage, pour tous les deux, et elle n’au­rait ja­mais eu lieu sans votre sou­tien.

Il y a un autre mo­ment – une heure, en fait – que je n’ou­blie­rai ja­mais.

Le der­nier jour, alors que nous at­ten­dions l’opé­ra­tion pour le don d’or­gane, je ne sou­hai­tais qu’une chose : pas­ser du temps seul avec elle. Mais la fa­mille et les amis ne ces­saient de ve­nir lui dire un der­nier adieu et l’heure pas­sait. À 16 h, fi­na­le­ment, tout le monde est par­ti, j’étais émo­tion­nel­le­ment et phy­si­que­ment épui­sé. J’ai de­man­dé à ses in­fir­mières, Don­na et Jen, si elles pou­vaient m’ai­der à pla­cer ce fau­teuil si in­con­for­table, le seul dis­po­nible, à nou­veau près de Lau­ra.

Elles ont eu une meilleure idée. Elles m’ont de­man­dé de quit­ter la chambre un mo­ment. Quand je suis re­ve­nu, elles avaient dé­pla­cé Lau­ra à la droite de son lit pour que je puisse me glis­ser près d’elle une der­nière fois. Je leur ai de­man­dé si elles pou­vaient nous lais­ser une heure, elles ont ac­quies­cé puis fer­mé les ri­deaux, la porte et les lu­mières.

Je me suis blot­ti contre elle. Je lui ai mur­mu­ré à quel point elle était belle en ca­res­sant ses che­veux et son vi­sage. En ra­bais­sant sa blouse un tout pe­tit peu, j’ai em­bras­sé ses seins et po­sé mon vi­sage sur sa poi­trine, la sen­tant se sou­le­ver à chaque res­pi­ra­tion, écou­tant les bat­te­ments de son coeur. C’était notre der­nier mo­ment de ten­dresse entre ma­ri et femme et il a été plus na­tu­rel, pur et apai­sant que tout ce que j’avais éprou­vé au­pa­ra­vant. Je me suis en­dor­mi.

Je me sou­vien­drai de cette der­nière heure pas­sée avec elle pour le reste de mes jours. C’était le plus beau des ca­deaux et je dois re­mer­cier Don­na et Jen de me l’avoir of­fert.

C’est vous tous que je dois re­mer­cier.

Avec mon éter­nelle gra­ti­tude et mon ami­tié,

Pe­ter DeMar­co

Lau­ra Le­vis a été aux soins in­ten­sifs de l’hô­pi­tal Cam­bridge Health Al­liance, à Cam­bridge, dans le Mas­sa­chu­setts. Elle est dé­cé­dée en 2016, à 34 ans.

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