LE SOL­DAT QUÉ­BÉ­COIS QUI NE VOU­LAIT PAS DE FU­SIL

En 1952, Al­phonse Pel­le­tier était prêt à al­ler en Co­rée, mais re­fu­sait de prendre les armes

Sélection - - La Une - PAR STÉ­PHA­NIE VERGE PHO­TO­GRA­PHIE DE RICH­MOND LAM

Àquelques se­maines des com­bats, Al­phonse Pel­le­tier a pris conscience qu’il ne pour­rait ja­mais tuer un homme. Le sol­dat du Royal 22e Ré­gi­ment s’était en­rô­lé dans l’Ar­mée ca­na­dienne le 28 no­vembre 1949, à l’âge de 19 ans. Ce jour-là, il ne pen­sait pas aux fu­sils, à la guerre ou à la pé­nin­sule co­réenne, qu’il pou­vait à peine ima­gi­ner. Il cher­chait des amis, une fa­mille, une en­ti­té à la­quelle ap­par­te­nir.

L’ar­mée avait don­né à ce jeune homme so­li­taire un es­pace de vie. Après deux an­nées et de­mie de for­ma­tion et d’en­sei­gne­ment, il s’y sen­tait chez lui. Sa conscience le for­çait main­te­nant à ris­quer de perdre tout ce­la.

CRÉÉ EN 1914, le 22e est la seule uni­té ca­na­dienne-fran­çaise ayant com­bat­tu dans la Pre­mière Guerre mon­diale. Près de 40 ans plus tard, il est en­voyé en Asie de l’Est avec deux autres ré­gi­ments d’in­fan­te­rie ca­na­diens pour dé­fendre la Co­rée du Sud dé­mo­cra­tique contre les en­va­his­seurs nord­co­réens et chi­nois. Sur­nom­mé « Van doos» (la pro­non­cia­tion an­glaise de « vingt-deux »), le ré­gi­ment est re­con­nais­sable à son in­signe de cas­tor et à sa de­vise, Je me sou­viens. Ses membres sont re­nom­més pour leur bra­voure, mais aus­si, comme c’est sou­vent le cas, pour leur amour du cha­hut.

Le jeune Al­phonse Pel­le­tier est aus­si étran­ger qu’on puisse l’être à ce pen­chant ta­pa­geur. Der­nier-né d’une fa­mille de six gar­çons de Trois-Pis­toles, il a connu une en­fance in­stable, entre la mai­son de ses grands-pa­rents ma­ter­nels, après la mort de son père, l’or­phe­li­nat, après l’hos­pi­ta­li­sa­tion de sa mère pour amné­sie, et le col­lège agri­cole, à 12 ans. À l’âge de 16 ans, Al­phonse tra­vaille dans une ferme pen­dant un été, puis, l’hi­ver ve­nu, de­vient aide-cui­si­nier dans un camp de bû­che­rons. Cette exis­tence iti­né­rante et so­li­taire le pousse à cher­cher de la com­pa­gnie. La ca­ma­ra­de­rie et le sou­tien qu’il a trou­vés à l’or­phe­li­nat lui manquent. « Il me sem­blait que, dans la vie, on a be­soin d’ap­par­te­nir à un groupe. C’est pour­quoi je me suis en­ga­gé », ra­conte Al­phonse. Pour lui, c’est aus­si simple que ça.

En peu de temps, le jeune homme svelte au vi­sage an­gé­lique re­çoit le so­bri­quet af­fec­tueux de « Ti Père », en rai­son de ses ma­nières sé­rieuses et de son peu d’in­cli­na­tion pour l’al­cool et le jeu. Le jour de la solde, avant de se mettre à boire et à jouer aux cartes, ses com­pa­gnons lui confient cha­cun 20 $. Si­ro­tant tran­quille­ment un so­da, Al­phonse garde cet ar­gent jus­qu’au ma­tin, puis le leur re­met dis­crè­te­ment dans la pâle lu­mière du jour. « J’avais une bonne ré­pu­ta­tion. J’avais des amis, dit-il. M’en­ga­ger m’avait fait énor­mé­ment de bien. »

Membre du 1er ba­taillon du 22e, Al­phonse s’en­traîne comme pa­ra­chu­tiste et ob­tient son bre­vet en juin

1950. On le charge d’en­sei­gner les mêmes tech­niques aux re­crues, avant de l’en­voyer à Van­cou­ver suivre une nou­velle for­ma­tion, puis à Seat­tle, où un ba­teau doit le me­ner en Co­rée avec sa co­horte, en 1952.

À me­sure que l’heure du dé­part ap­proche, Al­phonse de­vient sou­cieux. « J’ai com­men­cé à beau­coup ré­flé­chir. Se ser­vir d’une arme pour at­teindre une cible est une chose, ce n’est pas un pro­blème. Mais vi­ser et ti­rer sur une per­sonne, la tuer, c’est très dif­fé­rent. »

Il com­mence par confier ses in­quié­tudes à ses frères d’armes, qui l’aiment bien et le res­pectent. Son pro­blème mo­ral semble sin­cère. Mais ils connaissent aus­si le prix qu’il fau­dra payer : re­fu­ser de suivre les ordres, c’est la pri­son as­su­rée. Al­phonse, qui ne l’ignore pas, sait aus­si qu’il ne pour­ra pas in­dé­fi­ni­ment dis­si­mu­ler ses convic­tions à ses su­pé­rieurs. Quand il leur ex­pose son pro­blème, la ren­contre se conclut comme pré­vu.

LE RÈ­GLE­MENT veut que, si au­cune ac­cu­sa­tion n’est por­tée contre lui après 24 h, un sol­dat dé­te­nu doit être li­bé­ré. Al­phonse le rap­pelle au sergent de ser­vice le ma­tin sui­vant. Mais son sé­jour en pri­son a aus­si don­né à ses su­pé­rieurs le temps de dis­cu­ter de son cas. Leur conclu­sion est que le sol­dat in­su­bor­don­né de­vra com­battre. Et pour bien le lui faire com­prendre, ils lui en­voient l’in­ter­ces­seur le plus per­sua­sif.

L’au­mô­nier mi­li­taire adopte d’em­blée la ligne dure. Il traite le jeune homme de lâche, de traître… Com­ment peut-il lais­ser tom­ber ses ca­ma­rades ? Al­phonse connaît bien l’au­mô­nier, qu’il a ai­dé à ser­vir la messe, et qui l’a re­çu en confes­sion. Il lui ré­pond donc avec fran­chise : « Vous, se­riez­vous ca­pable de tuer, mon père ? » Tout comme la vo­ca­tion du prêtre, la foi ca­tho­lique d’Al­phonse lui in­ter­dit de tuer.

La conver­sa­tion est brève. Ébran­lé, l’au­mô­nier en­voie Al­phonse dé­fendre sa cause de­vant le com­man­dant du ba­taillon.

Le lieu­te­nant-co­lo­nel Louis Fré­mont Tru­deau a pris les com­mandes du 22e en 1949, après avoir pas­sé six

« SE SER­VIR D’UNE ARME SUR UNE CIBLE, C’EST UNE CHOSE. MAIS VI­SER ET TI­RER SUR UNE PER­SONNE, LA TUER, C’EST DIF­FÉ­RENT. »

ans en Grande-Bre­tagne puis dans la dure cam­pagne ita­lienne de la Deuxième Guerre mon­diale. Quand il ren­contre le sol­dat in­su­bor­don­né, sa pre­mière ques­tion est : « Est-ce parce que tu as peur ? »

« Mon com­man­dant, dit Al­phonse, avec tout le res­pect que je vous dois, je sais qu’on ne part pas à la guerre en chan­tant. On ne s’en va pas faire la fête. Je n’ai pas plus peur que vous. Ma peur est exac­te­ment comme la vôtre. »

Le com­man­dant le dé­vi­sage un mo­ment, puis conti­nue : « Vou­lez-vous ve­nir en Co­rée ?

— Bien sûr. Ces hommes sont mes ca­ma­rades et mes amis. Mais je ne tue­rai pas. »

Le com­man­dant nomme alors Al­phonse bran­car­dier. Sur le champ de ba­taille, le sol­dat lais­se­ra son fu­sil au cam­pe­ment. De toute ma­nière, en plus des bles­sés et du ma­té­riel mé­di­cal qu’il de­vra trans­por­ter, il ne pour­ra pas le por­ter.

CHAQUE BRAN­CAR­DIER et chaque chauf­feur est at­ta­ché à une am­bu­lance, une Jeep cou­verte de toile avec un com­par­ti­ment ar­rière de la lon­gueur d’une ci­vière et de la lar­geur de deux. Quand Al­phonse at­ter­rit à In­cheon, en Co­rée du Sud, en avril 1952, il se pré­pare à re­joindre ses po­si­tions. Il est en réunion avec son ho­mo­logue du 2e ba­taillon, qu’il de­vra rem­pla­cer, quand un ap­pel ar­rive. Le chauf­feur et le bran­car­dier dé­marrent. À peine huit mi­nutes plus tard, on de­mande une autre am­bu­lance. La pre­mière a été tou­chée, et son équipe a pé­ri sous le mor­tier. Al­phonse ap­prend une

im­por­tante le­çon : on peut mou­rir même le der­nier jour de son ser­vice.

Mais lui ne meurt pas. Il ac­com­plit son an­née de ser­vice en Co­rée, trans­por­tant des pa­tients du front jus­qu’aux tentes mé­di­cales, soi­gnant les bles­sures sur le champ de ba­taille et ré­cu­pé­rant les corps. Son sou­ve­nir le plus te­nace de cette époque concerne un sol­dat por­té dis­pa­ru. L’homme était par­ti en pa­trouille de nuit dans le no man’s land, et n’était ja­mais re­ve­nu. Un mois plus tard, une autre pa­trouille, aler­tée par l’odeur, dé­couvre son ca­davre. C’est Al­phonse qui ira ré­cu­pé­rer la dé­pouille. « Il était res­té là tout le mois de juillet, dans la cha­leur, sous la pluie tor­ren­tielle et tout le reste. Quand vous trans­por­tez un corps comme ça, vous vous dites que vous n’ou­blie­rez ja­mais ces images, ces odeurs. »

L’ou­bli est ve­nu, avec le temps, en fer­mant la porte sur son ex­pé­rience. «J’ai tou­jours été un peu se­cret, dit Al­phonse, au­jourd’hui âgé de 88 ans, avec un doux sou­rire. D’autres pré­fèrent par­ler, moi je me contente de faire mes af­faires dans mon coin. »

« Heu­reu­se­ment, nous avons as­sez de place pour ce pe­tit coin », ajoute Ro­sa­line, son épouse de­puis 54 ans. Elle ne conteste pas la na­ture dis­crète de son ma­ri. Mais contrai­re­ment à ce qu’il dit, elle croit que ses mau­vais sou­ve­nirs de la guerre sont tou­jours pré­sents.

« Il était tran­quille, sauf pen­dant son som­meil.C’était alors comme si tout de­vait sor­tir. Ce­la a du­ré des di­zaines d’an­nées. Il ruait dans mon dos ; une fois, il m’a frap­pée au vi­sage. Je lui di­sais : “Al­phonse, tu es à la guerre avec moi. C’est comme si tu étais sur le champ de ba­taille.” Et les cris, tou­jours la nuit. Le ma­tin, je lui de­man­dais ce qui était ar­ri­vé, et il n’en avait au­cune idée. »

Après avoir été ho­no­ra­ble­ment li­bé­ré, le 13 août 1953, Al­phonse Pel­le­tier a tra­vaillé la plus grande par­tie de sa vie adulte comme re­pas­seur dans l’in­dus­trie du vê­te­ment. Il a épou­sé Ro­sa­line au prin­temps 1964. Ils se sont ins­tal­lés à Sher­brooke, et ils ont eu trois gar­çons et une fille. Quand les en­fants étaient jeunes, Al­phonse les ame­nait aux cé­ré­mo­nies du jour du Sou­ve­nir et leur don­nait un sem­blant de le­çon de

« QUAND VOUS TRANS­POR­TEZ UN CORPS, VOUS VOUS DITES QUE VOUS N’OU­BLIE­REZ

JA­MAIS CES IMAGES, CES ODEURS. »

pa­ra­chu­tisme dans la cave, mais il leur par­lait très ra­re­ment de la guerre.

Ce­la pei­nait le ca­det, Louis-Ma­rie, tou­jours avide d’en sa­voir plus sur les cou­ra­geux ex­ploits de son père. Un jour, il lui a de­man­dé qui avait ga­gné la guerre. « Nous es­pé­rions tel­le­ment qu’il nous di­rait que c’était lui, dit Louis-Ma­rie en riant. Mais il nous a dit que les vrais ga­gnants avaient été les ban­quiers. Quelle ré­ponse moche ! Mais il n’avait pas tort. »

À l’âge de 48 ans, Al­phonse est de­ve­nu bran­car­dier à l’hô­pi­tal SaintVincent-de-Paul. Il ai­mait le tra­vail : c’était mieux payé que pres­ser des vê­te­ments, et il pou­vait se rendre utile de la même ma­nière qu’à la guerre, sans trou­bler sa conscience. Il a gar­dé cet em­ploi sept ans, jus­qu’à ce que ses pro­blèmes de dos et de ge­noux le contraignent à la re­traite.

AL­PHONSE SE SOU­VIENT des hommes avec les­quels il a fait son ser­vice, qui sont au­jourd’hui morts, ou qu’il a per­dus de vue. Il pense en­core à un jeune spé­cia­liste, un signaleur qui jouait à la rou­lette russe pour com­battre le stress et l’en­nui de la vie en zone de com­bat. Un jour, la balle s’est re­trou­vée dans la mau­vaise chambre, et Al­phonse a été ap­pe­lé pour ra­mas­ser son corps.

À Sher­brooke, il y a un al­bum sou­ve­nir de l’an­née qu’Al­phonse a pas­sée en Asie. Res­té à l’écart pen­dant des an­nées, il est main­te­nant ran­gé dans une bi­blio­thèque. On y trouve des pho­tos de la vie au front, d’en­fants co­réens ti­mides et de jeunes sol­dats sou­riants, à peine sor­tis de l’en­fance eux-mêmes. Il y a un des­sin au crayon d’Al­phonse à 23 ans, réa­li­sé par un ar­tiste de rue le 29 avril 1953, lors d’un pas­sage au Ja­pon, pen­dant son voyage de re­tour au Ca­na­da. L’al­bum contient aus­si ses cer­ti­fi­cats de re­con­nais­sance pour ser­vices dis­tin­gués, ain­si qu’une pro­cla­ma­tion of­fi­cielle, si­gnée par le mi­nistre co­réen des Pa­triotes et des An­ciens com­bat­tants, conser­vée dans une che­mise de plas­tique. Of­ferte aux vé­té­rans qui ont com­bat­tu en Co­rée, elle re­mer­cie Al­phonse Pel­le­tier pour sa contri­bu­tion à « res­tau­rer et pré­ser­ver la li­ber­té et la dé­mo­cra­tie ». Elle le re­mer­cie aus­si et sur­tout d’avoir été un « am­bas­sa­deur pour la paix ».

IL SE SOU­VIENT DE CE JEUNE SIGNALEUR QUI

JOUAIT À LA ROU­LETTE RUSSE POUR COM­BATTRE LE STRESS ET L’EN­NUI DE LA VIE.

Al­phonse Pel­le­tier (ac­crou­pi, à droite) et le reste de l’équipe mé­di­cale en Co­rée, en juin 1952.

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