HEI­DI RATHJEN: LA PA­TIENCE POUR ARME

Le 6 dé­cembre 1989, sa vie au­rait pu s’ar­rê­ter bru­ta­le­ment. Après la tra­gé­die de Po­ly­tech­nique, Hei­di Rathjen n’a ces­sé de la ré­in­ven­ter.

Sélection - - La Une - PAR AN­DRÉ LA­VOIE PHO­TO DE MAUDE CHAU­VIN

TERRÉE DANS UN LO­CAL pen­dant 45 in­ter­mi­nables mi­nutes, l’étu­diante en gé­nie Hei­di Rathjen n’a rien vu du car­nage com­mis par Marc Lé­pine, qui a as­sas­si­né 13 de ses com­pagnes de classe et une se­cré­taire. Mais elle a tout en­ten­du : les dé­fla­gra­tions des balles du Ru­ger Mi­ni-14 uti­li­sé par le meur­trier, les cris de pa­nique et de dou­leur, etc. De­puis ce jour, celle qui se des­ti­nait à une car­rière d’in­gé­nieur a chan­gé de tra­jec­toire ; co­fon­da­trice et di­rec­trice pen­dant six ans de la Coa­li­tion pour le contrôle des armes et, sous le gou­ver­ne­ment Har­per, co­fon­da­trice et tou­jours porte-pa­role du groupe de pres­sion Po­ly se sou­vient. Pour cette femme dé­ter­mi­née et prag­ma­tique, chan­ger les men­ta­li­tés passe par les pres­sions po­li­tiques, et un dis­cours sou­te­nu par la science et les faits. Tout ce­la avec une bonne dose de pa­tience.

Beau­coup de tue­ries se sont pro­duites au Ca­na­da, et plus en­core aux États-Unis, de­puis le drame de Po­ly­tech­nique. Quels sen­ti­ments éprou­vez-vous de­vant toutes ces tra­gé­dies ?

Ça change avec le temps. Au dé­but, ça m’af­fec­tait beau­coup, car on a une autre pers­pec­tive quand on tra­verse soi-même ces évé­ne­ments, et sur­tout lorsque l’on cô­toie les vic­times et les fa­milles éprou­vées. Mais je l’ai consta­té dès le dé­part et en­suite avec les tra­gé­dies de l’Uni­ver­si­té Concor­dia en 1992 et du Col­lège Daw­son en 2006 : la meilleure chose à faire, c’est de lut­ter pour que ces gens ne soient pas morts en vain, pour sau­ver plus de vies que celles qui ont été en­le­vées, et ça passe par des ac­tions vi­sant à pous­ser les gou­ver­ne­ments à chan­ger les lois.

En 1990, vous avez cru que six mois de mi­li­tan­tisme suf­fi­raient, et que vous al­liez re­tour­ner à votre car­rière. En 2012, mal­gré cer­tains pro­grès, le re­gistre fé­dé­ral des armes à feu a été abo­li, et ce­lui du Qué­bec a été mis en place dé­but 2018 après une âpre ba­taille. Le lob­by des armes semble co­riace.

C’est d’au­tant plus frus­trant que ses ar­gu­ments sont ex­trê­me­ment sim­plistes, su­per­fi­ciels et dé­ma­go­giques. S’il y a une tuerie avec une arme lé­gale en­re­gis­trée, c’est la preuve que l’en­re­gis­tre­ment des armes ne fonc­tionne pas. Et une tuerie avec une arme non en­re­gis­trée, c’est aus­si la preuve que ce ré­gime ne fonc­tionne pas ! Donc, avec ce lob­by, on ne peut ja­mais ga­gner.

Dans votre livre, 6 dé­cembre, co­écrit avec Charles Mont­pe­tit (Libre Ex­pres­sion, 1999), vous dé­cri­vez l’in­ti­mi­da­tion dont vous avez été vic­time, les me­naces de mort sur votre ré­pon­deur, dé­to­na­tions de fu­sils à l’ap­pui. Avec les ré­seaux so­ciaux, ce genre de har­cè­le­ment a-t-il pris de nou­velles formes ?

« La lutte pour le contrôle des armes, c’est un com­bat entre la science et l’idéo­lo­gie. »

Les mes­sages hai­neux se sont mul­ti­pliés, fa­vo­ri­sés par l’ano­ny­mat que pro­cure in­ter­net. Ça pro­vient d’une com­mu­nau­té par­ti­cu­lière, qui vit dans une bulle, culti­vant des po­si­tions ex­tré­mistes, au point de trou­ver que c’est une bonne idée de te­nir une ma­ni­fes­ta­tion proarmes sur la Place du 6-dé­cembre-1989. Elle ne voyait même pas que c’était un dé­sastre en ma­tière de re­la­tions pu­bliques ! Or, la ma­jo­ri­té des pro­prié­taires d’armes sont d’ac­cord pour un contrôle

rai­son­nable – l’in­ter­dic­tion des armes d’as­saut, par exemple. Ils peuvent se plaindre des coûts d’en­re­gis­tre­ment, mais com­prennent que l’on vit en so­cié­té. Ce n’est pas parce que je suis pour les per­mis de con­duire que je suis contre les conduc­teurs : j’en fais par­tie !

Beau­coup de gens l’ignorent, mais vous tra­vaillez à temps plein, loin des mé­dias, pour contrer le ta­ba­gisme de­puis que vous avez co­fon­dé, il y a 22 ans , la Coa­li­tion qué­bé­coise pour le contrôle du ta­bac. Deux causes pour vous très dif­fé­rentes ?

Dans la lutte an­ti­ta­bac, c’est un com­bat entre la science et les pro­fits des grandes com­pa­gnies ; dans la lutte pour le contrôle des armes, c’est un com­bat entre la science et l’idéo­lo­gie. Et quand on parle d’idéo­lo­gie, c’est comme par­ler de re­li­gion, de dogme : nous sommes de­vant un noyau dur qui ne veut pas chan­ger de po­si­tion.

De­puis 28 ans, mise à part une courte pé­riode à l’em­ploi de Bell Ca­na­da, vous n’avez ja­mais tra­vaillé comme in­gé­nieur. Ima­gi­nez­vous par­fois votre vie sans votre pas­sage à Po­ly­tech­nique, et sur­tout le drame dont vous avez été té­moin ?

Mes an­nées d’études à Po­ly­tech­nique ont été par­mi les plus belles de ma vie : je n’ai que de bons sou­ve­nirs. Je suis une simple ci­toyenne as­so­ciée à une tra­gé­die, et j’ai la chance d’avoir une tri­bune. Ces cir­cons­tances ont fait que j’ai pu dé­cou­vrir mes ca­pa­ci­tés en ma­tière de mo­bi­li­sa­tion ci­toyenne, et d’ac­com­plir mon tra­vail avec des gens réel­le­ment dé­voués. Tout ce qui nous mo­tive, c’est de dé­fendre l’in­té­rêt pu­blic : ré­duire le ta­ba­gisme et ré­duire les dé­cès par armes à feu. Rien d’autre.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.