La gui­tare de Noël

Of­frir un ca­deau de Noël, par­fois, c’est faire re­vivre de loin­tains sou­ve­nirs

Sélection - - Sommaire - PAR JEAN CHAVOT

Of­frir un ca­deau de Noël, par­fois, c’est faire re­vivre de loin­tains sou­ve­nirs.

MON FILS AL­LAIT bien­tôt avoir 10 ans. Il me te­nait en­core la main de temps en temps quand nous nous pro­me­nions, mais la lâ­chait quand nous croi­sions d’autres en­fants, sur­tout des filles. Cette fin d’après-mi­di là, nous avions ar­pen­té les rues éclai­rées comme en plein jour par les illu­mi­na­tions de Noël. Les pieds dans la neige noir­cie, de­vant la vi­trine du ma­ga­sin de mu­sique, sa pe­tite main s’était ou­bliée au chaud dans la mienne.

Nous re­gar­dions les gui­tares qui ru­ti­laient sur les pré­sen­toirs. Leurs longs cous en­tor­tillés de guir­landes fai­saient pen­ser à des au­truches en­ru­ban­nées (cer­taines per­sonnes n’ont au­cun res­pect pour les ins­tru­ments ni pour les ani­maux). Les pauvres étaient d’em­blée dis­qua­li­fiées ; mon fils rê­vait d’un ins­tru­ment sau­vage à domp­ter. Nous sommes en­trés dans le ma­ga­sin…

Des an­nées plus tôt, quand il n’avait pas en­core un an, nous chan­tions quelques notes le ma­tin, pour voir s’il était ré­veillé. Nous… sur­tout sa ma­man, avec sa belle voix de chan­teuse. Il ré­pon­dait par la même pe­tite mé­lo­die. C’était de­ve­nu un jeu de la va­rier, de la com­pli­quer, et de l’en­tendre la re­pro­duire ins­tan­ta­né­ment avant d’écla­ter de son dé­li­cieux rire per­lé. C’était sa fa­çon de dire « En­core ! en­core ! »

Plus grand, nous lui de­man­dions de temps en temps s’il vou­lait ap­prendre la mu­sique. Rien de plus na­tu­rel pour

nous qui étions mu­si­ciens, étant don­né – ce­la dit avec toute l’ob­jec­ti­vi­té pos­sible pour des pa­rents – ses évi­dentes dis­po­si­tions. Des pre­miers mots à l’âge de rai­son, il nous a ré­pon­du avec constance d’un «non» sec et dé­fi­ni­tif. Quand j’es­sayai de sa­voir pour­quoi, il m’ex­pli­qua qu’il n’avait « pas en­vie d’avoir à jouer de­vant 300 per­sonnes ».

Il avait as­sis­té à plu­sieurs de nos pres­ta­tions, à sa ma­man et à moi. Je me suis de­man­dé s’il avait été trau­ma­ti­sé par des spec­tacles où nous au­rions été par­ti­cu­liè­re­ment mau­vais, si le trac était conta­gieux, si son hy­per­sen­si­bi­li­té l’en avait dé­goû­té en nous voyant l’af­fron­ter, si gammes, vo­ca­lises et ré­pé­ti­tions n’étaient à son avis qu’une ma­nière ty­pique des adultes de s’oc­cu­per – comme un gagne-pain – ou s’il avait toute autre bonne rai­son qu’il était inu­tile d’ex­po­ser à mon es­prit bor­né de grande per­sonne.

Heu­reu­se­ment, il avait un pe­tit ca­ma­rade de classe qui sui­vait des cours de pia­no et jouait di­vi­ne­ment bien « La pan­thère rose ». Il l’avait im­mé­dia­te­ment mé­mo­ri­sée. Pour la re­pro­duire, il a dé­cou­vert l’exis­tence du pia­no de la mai­son. Pen­dant de longues se­maines, il l’a jouée à toutes les hau­teurs, dans tous les tons, la tête en bas, de dos, les yeux fer­més… Un jour, à notre grand sou­la­ge­ment, peut-être parce qu’il avait épui­sé toutes les va­ria­tions pos­sibles, il a dé­cla­ré : « Je veux ap­prendre la mu­sique.» Nous avons ré­pon­du : « Bien » tout aus­si so­bre­ment, de peur qu’il change d’avis.

« Tu veux ap­prendre le pia­no ? — Non, la gui­tare.

— Comme pa­pa ?

— Non (dit avec un cer­tain dé­dain). — Alors pour­quoi la gui­tare, et pas le pia­no ?

— Parce que j’aime bien le rap­port cor­po­rel à l’ins­tru­ment. »

Nous nous sommes re­gar­dés sa ma­man et moi : il ne nous avait pas ha­bi­tués à un tel ni­veau de lan­gage. Nous n’en sau­rions pas plus ce jour-là, mais l’af­faire était en­ten­due. Je lui ai ache­té une gui­tare et nous l’avons ins­crit à sa de­mande au conser­va­toire, comme son co­pain pia­niste.

Sans rien re­nier de Fer­nan­do Sor ni de Villa-Lo­bos, il a bien­tôt eu l’en­vie très com­pré­hen­sible de jouer des mu­siques plus proches de lui, sur une gui­tare qu’il choi­si­rait lui-même, avec la­quelle il pour­rait en­tre­te­nir le « rap­port cor­po­rel» idéal. C’est pour la dé­ni­cher qu’en cette veille de Noël nous sommes en­trés dans le ma­ga­sin de mu­sique.

Un ven­deur nous a ac­cueillis comme s’il condes­cen­dait à s’oc­cu­per de nous entre une tour­née avec les Stones et une séance avec Char­lie Par­ker. Il ne s’adres­sait qu’à moi, c’est-à-dire au dé­ten­teur de la carte ban­caire. Je le ren­voyais d’un signe du men­ton à mon gar­çon : le client c’était lui. Le ven­deur en a dé­duit que je n’y connais­sais rien, et le pe­tit non plus, évi­dem­ment.

Il nous a ap­por­té une gui­tare « su­per pour les so­los », a-t-il dit, une autre avec des in­crus­ta­tions de nacre, puis toutes les cas­se­roles hors de prix qu’il n’avait pas réus­si à vendre. Mon fils ne trou­vait pas son bon­heur. Il n’osait pas jouer de­vant des in­con­nus. « Je peux re­gar­der tout seul ? » a-t-il de­man­dé. Dé­goû­té que des go­gos pa­reils fassent les dif­fi­ciles, le ven­deur l’a lais­sé s’en­fon­cer dans les en­trailles du ma­ga­sin.

En l’at­ten­dant, j’ai re­pen­sé à ma pre­mière gui­tare. J’au­rais bien ai­mé que mon père m’ac­com­pagne, mais il avait dé­ci­dé que j’irais la choi­sir avec le fils de nos voi­sins, Mi­chel. Ses pa­rents étaient ca­tas­tro­phés parce qu’il vou­lait ar­rê­ter ses études de mé­de­cine pour de­ve­nir gui­ta­riste, et lui qui se sen­tait dé­chi­ré ne sa­vait plus quoi faire. Mon père l’avait ai­dé à as­su­mer sa pas­sion tout en ras­su­rant sa fa­mille. C’était grand, ad­mi­rable de sa part. Moi, une chose était sûre : ja­mais mon père ne m’au­rait lais­sé ar­rê­ter mes études pour vivre ma pas­sion et je dé­tes­tais ce Mi­chel d’une ja­lou­sie obs­cure et fé­roce.

Je suis ar­ri­vé un pe­tit quart d’heure en re­tard au ren­dez-vous pour ache­ter l’ins­tru­ment. Mi­chel était dé­jà par­ti, ou plus vrai­sem­bla­ble­ment, il n’était ja­mais ve­nu. Mais hors de ques­tion de ren­trer bre­douille ! J’avais choi­si ma gui­tare tout seul. Ce­la a fait un scan­dale ter­rible à la mai­son. Pour qui je me pre­nais ? C’était une pe­tite gui­tare d’étude à trois sous. Je l’avais ai­mée tout de suite. Elle son­nait drô­le­ment bien.

Mon fils est re­mon­té du fond du ma­ga­sin, tout sou­rire, une gui­tare folk à la main. C’était la bonne, sûr. Le ven­deur a ten­té de lui en re­fi­ler une autre, plus chère, en lui fai­sant une dé­mons­tra­tion flam­boyante. On s’est re­te­nu de rire pen­dant qu’il mas­sa­crait l’in­tro de « Stair­way to Hea­ven ». Puis mon fils a dit : « On y va, pa­pa ? »

Le ven­deur est re­ve­nu à la caisse avec la gui­tare. Mon gar­çon a égre­né quelques notes, l’oreille col­lée à l’éclisse. « Pas la mienne.

— Si, c’est le même mo­dèle, a as­su­ré le ven­deur.

— Pas la sienne », ai-je dit. Le ven­deur est re­par­ti au fond du ma­ga­sin cher­cher l’ins­tru­ment. Mon fils a égre­né quelques notes. Il m’a sou­ri.

LE JOUR DE NOËL, il a dé­bal­lé sa gui­tare sous le sa­pin et il l’a ten­due aus­si­tôt à mon père, im­pa­tient de sa­voir. Ce der­nier a en­chaî­né de lents ac­cords, de longs ar­pèges, de l’air pé­né­tré du connais­seur.

« Elle sonne drô­le­ment bien, cette pe­tite gui­tare.

— C’est moi qui l’ai choi­sie tout seul ! a pré­ci­sé mon fils.

— Bra­vo, mon gar­çon ! » Je suis fier de toi, a conclu mon père.

On est pas­sé à table. Cette an­née-là, la dinde était en­core meilleure que d’ha­bi­tude.

Au­teur de chan­sons, Jean Chavot est scé­na­riste et dia­lo­guiste pour le ci­né­ma et la té­lé­vi­sion. Il vit à Pa­ris.

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