Qu’est-ce que j’ai, doc­teur ?

Sélection - - Sommaire - PAR LI­SA BENDALL IL­LUS­TRA­TION DE VIC­TOR WONG

Rien ne sem­blait ex­pli­quer les in­tenses dou­leurs de Ma­ria.

LE PA­TIENT: Ma­ria*, as­sis­tante so­ciale de 61 ans

LES SYMP­TÔMES: fièvre et dou­leur au bas ventre

LE MÉ­DE­CIN: Dr Jean-Luc Re­ny, chef de ser­vice en mé­de­cine in­terne aux hô­pi­taux uni­ver­si­taires de

Ge­nève, en Suisse

MA­RIA ÉTAIT ÉPUI­SÉE et in­ca­pable de tra­vailler de­puis des se­maines. En mars 2018, elle a com­men­cé à éprou­ver des dou­leurs ai­guës au bas du ventre ac­com­pa­gnées de fièvre in­ter­mit­tente. Soup­çon­nant une in­fec­tion uri­naire, son mé­de­cin a pro­po­sé une an­ti­bio­thé­ra­pie. Sans ef­fet. Ma­ria se ré­veillait la nuit, tel­le­ment en sueur qu’elle de­vait chan­ger ses draps.

À la mi-avril, elle avait per­du plus de trois ki­los et res­sen­ti deux fois une dou­leur à la poi­trine si in­tense qu’elle a cru mou­rir.

*Les dé­tails bio­gra­phiques ont été mo­di­fiés.

La ra­dio­gra­phie du tho­rax et l’écho­gra­phie ab­do­mi­nale ne mon­traient rien d’anor­mal, mais d’après le bi­lan san­guin, le taux de pro­téine C-ré­ac­tive était éle­vé – signe d’une in­flam­ma­tion dans l’or­ga­nisme. On a adres­sé Ma­ria aux hô­pi­taux uni­ver­si­taires de Ge­nève.

Une fièvre d’ori­gine in­dé­ter­mi­née (FOI) est une fièvre qui per­siste plus de trois se­maines et qui reste in­ex­pli­quée. Se­lon le Dr Jean-Luc Re­ny, c’est l’un des symp­tômes qui posent les dé­fis diag­nos­tiques les plus com­plexes. « Trou­ver la ré­ponse, c’est comme cou­rir le ma­ra­thon. Il faut de l’en­traî­ne­ment et de la pa­tience. »

Une FOI a plus de 200 causes pos­sibles, les plus com­munes étant l’in­fec­tion, la ma­la­die in­flam­ma­toire et une tu­meur ma­ligne. Sou­vent, on ne trouve pas – quelques pa­tients meurent de can­cer après un épi­sode pro­lon­gé, par exemple.

En étu­diant les an­té­cé­dents mé­di­caux de Ma­ria, le Dr Re­ny a ap­pris que, quelques mois plus tôt, des ex­trac­tions den­taires l’avaient lais­sée avec des gen­cives dou­lou­reuses et sup­pu­rantes plu­sieurs jours. « Une in­fec­tion chro­nique non dé­tec­tée se loge sou­vent dans les si­nus et les dents. » Mais d’après la ra­dio­gra­phie de la mâ­choire, tout était gué­ri.

Ma­ria avait aus­si pas­sé du temps dans des parcs peu­plés de tiques, mais le test pour la ma­la­die de Lyme était né­ga­tif.

Comme la pa­tiente a évo­qué des dou­leurs tho­ra­ciques, le mé­de­cin a de­man­dé un élec­tro­car­dio­gramme et un do­sage des en­zymes. Sans suc­cès. Au hui­tième jour de son en­quête, il a re­com­man­dé un scan TEP, qui uti­lise des tra­ceurs ra­dio­ac­tifs pour iden­ti­fier un pro­blème de cir­cu­la­tion san­guine ou d’autres fonc­tions des or­ganes. « Faire un scan si­gni­fie qu’on n’a rien trou­vé. C’est frus­trant. » Le TEP ré­vèle sou­vent une ma­la­die in­flam­ma­toire ou un can­cer pas­sés in­aper­çus ; pour Ma­ria, il a per­mis de dé­cou­vrir un in­dice es­sen­tiel.

Le scan a mon­tré que l’aorte était en­flée entre le coeur et l’abdomen et jus­qu’aux ar­tères iliaques. Cette nou­velle don­née ré­dui­sait les pos­si­bi­li­tés. L’hy­po­thèse de la sy­phi­lis a été écar­tée après un test des an­ti­corps. L’autre pos­si­bi­li­té était un type de vas­cu­la­rite, l’ar­té­rite gi­gan­to­cel­lu­laire (AGC), ou ma­la­die de Hor­ton, qui tou­che­rait 24 per­sonnes sur 100 000 âgées de plus de 50 ans, et se­rait plus ré­pan­due chez les femmes. Si elle n’est pas trai­tée, le pa­tient peut perdre la vue.

Cette ma­la­die avait été au­pa­ra­vant écar­tée – Ma­ria ne pré­sen­tait au­cun symp­tôme per­ti­nent et la biop­sie ar­té­rielle avait été né­ga­tive –, mais le Dr Re­ny soup­çon­nait une forme in­ha­bi­tuelle. (Les biop­sies né­ga­tives sont fré­quentes puisque la zone in­flam­ma­toire est im­pré­vi­sible.)

Contre la ma­la­die de Hor­ton, on pres­crit de la pred­ni­sone, un cor­ti­coïde. Après seule­ment 24 heures de trai­te­ment, l’état de Ma­ria s’est amé­lio­ré – le mé­de­cin avait vu juste. « L’in­tense dou­leur ab­do­mi­nale dont elle se plai­gnait était une dou­leur lom­baire », pré­cise-t-il.

La dose de pred­ni­sone di­mi­nue­ra au cours des deux pro­chaines an­nées. Les re­chutes sont pos­sibles, mais se soignent en ajus­tant la dose. « Pour l’ins­tant, Ma­ria a re­pris le tra­vail – et est très re­con­nais­sante », ajoute Jean-Luc Re­ny.

Le scan a mon­tré que l’aorte était

en­flée entre le coeur et l’abdomen

et jus­qu’aux ar­tères iliaques.

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