LONDRES: LA TOUR IN­FER­NALE

L’in­cen­die de la tour Gren­fell a fait de nom­breuses vic­times et ébran­lé toute la Grande-Bre­tagne.

Sélection - - La Une - PAR TOM LAMONT

LE PRE­MIER AP­PEL d’ur­gence a été émis de la tour Gren­fell à 0 h 54, le 14 juin 2017. Un ré­fri­gé­ra­teur dé­fec­tueux avait pris feu dans la cui­sine d’un ap­par­te­ment du qua­trième. À 0 h 56, deux ca­mions par­tis de la ca­serne de North Ken­sing­ton étaient en route, la tour Gren­fell se si­tuant à moins d’un ki­lo­mètre.

À l’ar­ri­vée des sa­peurs, au­cun signe d’in­cen­die n’était vi­sible. Ils ont dé­rou­lé les tuyaux, les ont rac­cor­dés aux bornes et se sont pré­pa­rés à en­trer.

Les in­cen­dies dans les bâ­ti­ments éle­vés ne sont pas rares. Quand ces der­niers sont construits dans les normes, le feu se maî­trise ai­sé­ment : les pom­piers ré­pondent à l’ap­pel, pé­nètrent, isolent le foyer puis l’éteignent.

Dans le cas pré­sent, ils sont en­trés et sont mon­tés au qua­trième, croi­sant dans l’es­ca­lier des ré­si­dents ti­rés de leur lit par l’agi­ta­tion et la fu­mée. Deux pom­piers, mu­nis d’ap­pa­reils res­pi­ra­toires, ont dé­fon­cé la porte de l’ap­par­te­ment tou­ché et ar­ro­sé ce qui brû­lait.

Dans le hall de l’édi­fice, le sa­peur vé­té­ran Da­vid Ba­dillo, 44 ans, dé­char­geait du ma­té­riel des ca­mions. Cy­cliste et ma­ra­tho­nien, il tra­vaillait dans le quar­tier de­puis 17 ans. Avant d’être pom­pier, il avait été maître-na­geur dans une pis­cine voi­sine, et il connais­sait des ha­bi­tants de la tour. In­tré­pide et dé­voué, il avait la ré­pu­ta­tion de fi­gu­rer tou­jours par­mi les pre­miers à af­fron­ter le dan­ger.

Comme il tra­ver­sait le hall pour re­tour­ner aux ca­mions, une jeune femme lui a ex­pli­qué qu’elle ha­bi­tait là et que sa soeur de 12 ans se trou­vait au 20e étage. Elle était af­fo­lée à l’idée que l’ado­les­cente soit seule. Leur mère tra­vaillait de nuit et leur père se trou­vait chez un ami. Elle a de­man­dé à Da­vid si elle pou­vait al­ler la cher­cher avec lui.

Il a ré­flé­chi un ins­tant. « Non, res­tez ici. Je vais y al­ler.» Il lui a de­man­dé le pré­nom de la jeune fille et lui a em­prun­té les clés de l’ap­par­te­ment. Il n’était pas équi­pé d’ap­pa­reil res­pi­ra­toire, mais il est tout de même mon­té dans l’as­cen­seur et a ap­puyé sur le bou­ton du 20e étage.

Ceux qui quit­taient l’édi­fice di­saient avoir vu des flammes au cin­quième étage et même au sixième. Ce­la lui sem­blait in­vrai­sem­blable. Dans une tour, un in­cen­die est nor­ma­le­ment conte­nu par les cloi­sons de bé­ton. Un feu au qua­trième au­rait dû y res­ter.

Vers le 14e ou le 15e étage, l’as­cen­seur s’est ar­rê­té, les portes se sont en­trou­vertes. Une fu­mée noire, aveu­glante et

étouf­fante l’a im­mé­dia­te­ment en­ve­lop­pé : chose im­pen­sable, l’in­cen­die du qua­trième avait at­teint le mur ex­té­rieur de l’im­meuble et mis le feu au re­vê­te­ment. D’im­menses flammes am­brées lé­chaient le mur nord-ouest de la tour. À l’in­té­rieur, ce qui sem­blait être un feu d’ap­pa­reil mé­na­ger re­la­ti­ve­ment ba­nal pre­nait à l’ex­té­rieur une pro­por­tion apo­ca­lyp­tique et me­na­çait tout l’im­meuble.

La tour était construite en bé­ton, qui ne brûle pas. Les pre­miers in­ter­ve­nants à Gren­fell ont avoué avoir été com­plè­te­ment déso­rien­tés, presque hal­lu­ci­nés, en voyant le feu mon­ter et ava­ler tout l’im­meuble. Plus tard, un des pre­miers po­li­ciers ar­ri­vés sur les lieux di­ra que l’« édi­fice fon­dait ».

L’im­meuble ve­nait d’être ré­no­vé : on avait re­ti­ré les an­tennes pa­ra­bo­liques de la fa­çade et ins­tal­lé des pan­neaux iso­lants bien propres. Le bé­ton brun de la struc­ture de l’édi­fice, construit dans les an­nées 1970, avait été ex­po­sé pen­dant 50 ans. Il était main­te­nant ca­ché der­rière un nou­veau bar­dage bleu ar­gen­té. Un bar­dage qui brû­lait.

Quelque 350 lo­ca­taires vi­vaient dans la tour, dans des ap­par­te­ments d’une ou deux chambres, em­pi­lés sur 24 étages. Au moins 320 per­sonnes se trou­vaient à l’in­té­rieur.

UN MUR DE FU­MÉE

Comme la plu­part de ses voi­sins, Olu­wa­seun Ta­la­bi dor­mait. Ce vi­gou­reux tra­vailleur de la construc­tion de

30 ans vi­vait avec sa conjointe, Ro­se­ma­ry, et leur fillette de quatre ans dans un deux-pièces, au 14e étage.

Des cris ve­nus d’en bas l’ont ré­veillé vers 1 h 30. Il a pen­sé à des fê­tards ; la nuit pré­cé­dente, il avait été dé­ran­gé par une fête à un étage in­fé­rieur. C’était l’été, et les soi­rées se pour­sui­vaient jusque tard. Il a re­gar­dé par la fe­nêtre et n’a rien vu. La fillette avait re­joint ses pa­rents dans leur lit pen­dant leur som­meil. Olu­wa­seun s’est re­cou­ché à cô­té d’elle et a ten­té de se ren­dor­mir.

Au­cune alarme in­cen­die ne son­nait. L’im­meuble n’était pas équi­pé de gi­cleurs (la loi bri­tan­nique en exige dans les édi­fices de plus de 30 m de hau­teur, mais elle ne s’ap­plique qu’aux nou­velles construc­tions). L’ad­mi­nis­tra­tion avait dé­jà dif­fu­sé des di­rec­tives d’ur­gence dans un bul­le­tin : « En cas d’in­cen­die, ob­ser­vez la re­com­man­da­tion ha­bi­tuelle de res­ter dans votre ap­par­te­ment. La tour Gren­fell a été conçue en res­pec­tant les stan­dards de sé­cu­ri­té in­cen­die les plus ri­gou­reux. »

Cette di­rec­tive de ne pas bou­ger est sen­sée, du moins dans une tour de bé­ton. Le prin­cipe, ap­prou­vé par le ser­vice d’in­cen­die, est d’évi­ter, aus­si long­temps que le feu n’est pas en

vue, que les gens quittent un lieu re­la­ti­ve­ment pro­té­gé pour un autre beau­coup plus dan­ge­reux. Évi­dem­ment, la consigne n’a plus de sens si le feu se pro­page par l’ex­té­rieur, au-de­là de la struc­ture de bé­ton.

Olu­wa­seun a été ti­ré de son som­meil une deuxième fois. Cette fois, il a com­pris ce qu’on criait au pied de la tour : « Au feu, au feu ! »

Il a se­coué Ro­se­ma­ry pour la ré­veiller et a ra­mas­sé ses vê­te­ments pen­dant qu’elle en­fi­lait une robe. Il ne comp­tait pas res­ter là. Il a plu­tôt at­tra­pé sa fille, pris la main de Ro­se­ma­ry et les a en­traî­nées vers la porte d’en­trée. En l’ou­vrant, il a dé­cou­vert un épais mur de fu­mée nau­séa­bonde. Ils ne sur­vi­vraient pas long­temps en res­pi­rant ces gaz toxiques. Il a ra­me­né tout le monde à l’in­té­rieur. Ils ont cal­feu­tré la porte avec des ser­viettes mouillées, puis Olu­wa­seun a ras­sem­blé au­tant de draps qu’il pou­vait. Il a re­gar­dé par la fe­nêtre de la salle de bains. L’ap­par­te­ment était au 14e étage ; il a ra­mas­sé 14 draps.

L’homme a cou­ru à la cui­sine pour es­sayer d’aper­ce­voir les flammes qui s’en­rou­laient au­tour de la tour. Ce qu’il voyait dé­pas­sait l’en­ten­de­ment : de la fu­mée ve­nait d’en bas, mais il y avait du feu au-des­sus. Du feu tom­bait du ciel en crépitant et de grandes plaques embrasées chutaient des étages su­pé­rieurs de­vant la fe­nêtre de la cui­sine.

Ils sont re­tour­nés dans la chambre à cou­cher faire les cent pas, y ap­pe­ler les ser­vices d’ur­gence en es­sayant de ré­flé­chir. Des voi­sins chas­sés de chez eux par la fu­mée les y ont re­joints. Par­mi eux se trou­vaient deux frères, des Sy­riens dans la ving­taine. L’un d’eux a re­mar­qué qu’Olu­wa­seun avait noué des draps en­semble et lui a de­man­dé pour­quoi. « À ton avis ? »

Le feu s’ap­pro­chait de leur coin de l’édi­fice. Olu­wa­seun a at­ta­ché une ex­tré­mi­té de sa corde de for­tune dans la chambre à cou­cher, a je­té le reste par la fe­nêtre, puis a com­men­cé à des­cendre. Sus­pen­du à l’ex­té­rieur, il s’est agrip­pé au cadre de la fe­nêtre et a de­man­dé à Ro­se­ma­ry de lui confier la fillette. Mais l’en­fant pleu­rait et se dé­bat­tait, re­fu­sant de se lais­ser em­me­ner. Olu­wa­seun a com­pris qu’il ne réus­si­rait pas à des­cendre en te­nant sa fille d’une main et le drap de l’autre.

En per­dant l’es­poir d’y par­ve­nir, ses forces l’ont aban­don­né. Il était in­ca­pable de se his­ser à l’in­té­rieur, il es­sayait de prendre pied sur la fa­çade, mais le bar­dage de l’édi­fice était trop glis­sant et son pied n’adhé­rait pas. Il s’est agrip­pé au cadre de la fe­nêtre.

LE FEU TOM­BAIT DU CIEL EN CRÉPITANT ET DE GRANDES PLAQUES EMBRASÉES CHUTAIENT DES ÉTAGES SU­PÉ­RIEURS.

DES CHOIX DÉCHIRANTS

Au 22e étage, une mère de trois en­fants priait. Au 17e, une fa­mille ré­ci­tait des ver­sets du Co­ran. Des gens de toutes les croyances et de tous les mé­tiers vi­vaient dans la tour, beau­coup d’en­fants et de per­sonnes âgées. Il y avait des en­sei­gnants et des élèves, dont cer­tains étaient at­ten­dus le len­de­main ma­tin dans une école juste au nord de l’im­meuble. Gren­fell avait un coif­feur et un trai­teur, un net­toyeur, un garde de sé­cu­ri­té. Au 16e étage, une femme re­trai­tée était ar­tiste, et un homme réa­li­sait des sites web au 21e.

Un di­plô­mé en ar­chi­tec­ture louait un ap­par­te­ment au der­nier étage, et un jeune char­gé de cours en cri­mi­no­lo­gie sé­jour­nait chez sa tante. Les deux frères vi­vant au même étage qu’Olu­wa­seun étaient des ré­fu­giés de la guerre sy­rienne ar­ri­vés de­puis peu. Un homme, au 23e étage, avait dé­mé­na­gé à Londres des dé­cen­nies plus tôt pour échap­per au conflit en Af­gha­nis­tan. Un Sou­da­nais était en vi­site chez sa mère cette nuit-là. Son corps a été dé­cou­vert au sol près de la tour. Il avait sau­té. L’homme ve­nu d’Af­gha­nis­tan avait sau­té aus­si. L’ar­tiste du 16e étage

a été iden­ti­fiée grâce à son dos­sier den­taire, le trai­teur par un test d’ADN.

Des gens ont pé­ri dans la cage d’es­ca­lier, près des as­cen­seurs ou chez eux. Ils ont ap­pe­lé les ser­vices d’ur­gence, leurs pa­rents ou leurs amis, dans une mul­ti­tude de langues, jus­qu’à ce que la com­mu­ni­ca­tion soit cou­pée, ou qu’ils n’aient plus été en me­sure de par­ler. Les proches d’une mère de trois en­fants, au 22e étage, ont ra­con­té plus tard que ses der­nières pa­roles avaient été des mots de par­don.

Cette nuit-là, les pom­piers en ont conduit ou trans­por­té beau­coup hors du bra­sier. Et ils en ont lais­sé d’autres der­rière eux. Ils ont dû prendre des cen­taines de dé­ci­sions im­pos­sibles. Da­vid Ba­dillo n’a ja­mais trou­vé Jes­si­ca, la jeune fille de 12 ans qu’il était al­lé cher­cher au 20e étage.

Quand les portes de l’as­cen­seur se sont ou­vertes, à mi-course, il a dû cher­cher son che­min à l’aveu­glette jus­qu’à l’es­ca­lier de se­cours. Il s’est pré­ci­pi­té vers le rez-de-chaus­sée, a at­tra­pé un ap­pa­reil res­pi­ra­toire et a trou­vé un autre pom­pier prêt à l’ac­com­pa­gner pour re­tour­ner là-haut. Ils ont gra­vi les 20 étages jus­qu’à l’ap­par­te­ment de la jeune fille. La fu­mée était tel­le­ment dense qu’ils ont dû col­ler leurs masques sur les portes pour lire les nu­mé­ros. Quand Da­vid et son com­pa­gnon ont trou­vé la porte, elle était en­trou­verte, comme si l’ado­les­cente était dé­jà sor­tie.

Mais les deux pom­piers l’ont quand même cher­chée à l’in­té­rieur, lon­geant les murs à tâ­tons. Ils ont crié en­core et en­core, jus­qu’à être convain­cus qu’il n’y avait per­sonne. Le ré­ser­voir d’air du col­lègue de Da­vid a émis un sif­fle­ment, l’air al­lait man­quer. Ils ont dû re­non­cer à sau­ver Jes­si­ca sous peine de mou­rir eux-mêmes. Ils ont re­joint l’es­ca­lier. À leur ar­ri­vée au rez-de­chaus­sée, ils étaient sur le point de s’ef­fon­drer sous le stress ther­mique.

Cette nuit-là, les pom­piers ont dû tran­cher des cen­taines de fois entre ai­der des per­sonnes en dan­ger dans l’es­ca­lier et conti­nuer à mon­ter pour ai­der ceux qui se trou­vaient plus haut. Le ser­vice des in­cen­dies de Londres in­ter­dit de prê­ter de l’équi­pe­ment res­pi­ra­toire à des ci­vils, une ten­ta­tion tou­jours dan­ge­reuse, mais plu­sieurs l’ont fait quand même. Une amnistie gé­né­rale s’est im­po­sée dans tout le ser­vice pour le non-res­pect des règles nor­males au cours de cette éva­cua­tion aus­si fié­vreuse que tra­gique et im­pos­sible.

À l’ex­té­rieur, ils ont dû ar­ro­ser un de leurs propres ca­mions, au­quel le

LES POM­PIERS ONT DÛ AR­RO­SER UN DE LEURS PROPRES CA­MIONS AU­QUEL LE BAR­DAGE EN­FLAM­MÉ QUI TOM­BAIT AVAIT MIS LE FEU.

bar­dage en­flam­mé qui tom­bait de l’édi­fice avait mis le feu. Pour beau­coup d’ha­bi­tants, le mo­ment le plus ter­ri­fiant est ar­ri­vé une fois de­hors, quand ils ont dû s’éloi­gner du bâ­ti­ment sous la pluie de dé­bris. Les se­cours les ont ac­com­pa­gnés sous des bou­cliers an­ti-émeute.

À 2 h, 3 h et même 4 h, long­temps après l’ar­ri­vée des pre­mières équipes de se­cours, beau­coup étaient en­core pris au piège, agi­tant la main, ap­pe­lant à l’aide. Vers 5 h, on ne voyait plus per­sonne aux fe­nêtres. Au sol, les pom­piers se te­naient la tête, ha­le­tants : « Nous ne ti­re­rons plus per­sonne de là. » Plus tôt dans la nuit, quand ils avaient vu un homme sus­pen­du à une fe­nêtre, des draps at­ta­chés les uns aux autres sous lui, tout ce qu’ils avaient pu faire, c’est de lui crier de re­tour­ner à l’in­té­rieur.

CEUX QUI SONT SOR­TIS… ET LES AUTRES

Un étu­diant du 8e étage a réus­si à sor­tir, avec sa tante et tous ses voi­sins de l’étage, parce qu’il ne dor­mait pas et a pu lan­cer l’alerte quand l’in­cen­die a écla­té. «La PlayS­ta­tion vous a sau­vé la vie », leur di­ra-t-il plus tard. Un homme du 16e étage a re­çu un ap­pel d’un voi­sin. Il a mis une ser­viette sur son vi­sage et a cou­ru.

Plus de 600 ap­pels d’ur­gence pro­ve­nant de la tour Gren­fell ont été en­re­gis­trés le 14 juin. Jus­qu’à 2 h 47, on a de­man­dé à ceux qui ap­pe­laient de res­ter dans leur ap­par­te­ment, confor­mé­ment aux di­rec­tives du ser­vice des in­cen­dies. Plus tard, on a aban­don­né cette consigne, conseillant plu­tôt de fuir à ceux qui le pou­vaient.

Un père de deux en­fants a dit à sa femme et ses filles, avant de des­cendre : « Nous ne re­vien­drons ja­mais. »

Après avoir conduit sa femme et sa fille en sé­cu­ri­té, un homme du 15e étage ne pou­vait chas­ser l’idée qu’il avait aban­don­né quelque chose d’im­por­tant der­rière lui. « Mon âme est dans cet édi­fice, di­sait-il. Je ne crois pas qu’elle soit en moi. Elle est res­tée là-bas. »

À 7h, la soeur de Da­vid Ba­dillo, Jane, a en­voyé un tex­to à son frère : « Tu vas bien ? » Elle ve­nait d’en­tendre par­ler de l’in­cen­die aux nou­velles. Da­vid était en­core à la tour Gren­fell, qui conti­nue­rait à brû­ler jusque dans la soi­rée. Les pre­miers pom­piers ar­ri­vés sur les lieux étaient alors là de­puis six heures. On était sur le point de les ren­voyer chez eux.

Da­vid a ré­pon­du : « Un peu son­né. — Je t’aime. »

Quelques mi­nutes plus tard, Da­vid lui a de­man­dé ce qu’on di­sait aux nou­velles. Com­bien de morts ? Pour l’ins­tant, cinq vic­times étaient à dé­plo­rer. « C’est beau­coup plus », a-t-il écrit.

Les pom­piers ont re­çu l’ordre de ne pas par­ler aux mé­dias jus­qu’à ce que les en­quêtes pré­li­mi­naires soient ter­mi­nées. Mais Jane Ba­dillo ra­conte que quand Da­vid et les autres ont été li­bé­rés, on leur a of­fert une tasse de thé, ils

ont fait leur rap­port et on les a ren­voyés chez eux. Da­vid était par­ti tra­vailler à vé­lo, il est ren­tré chez lui de la même ma­nière, la tour en­core fu­mante en vue. Après avoir re­trou­vé son épouse et sa fillette, il a es­sayé de dor­mir, sans suc­cès. Il a re­gar­dé le fil de nou­velles de l’in­cen­die de la tour Gren­fell sur son té­lé­phone et lu sur son mur Fa­ce­book un mes­sage des frères Car­los et Man­fred Ruiz, de vieux amis avec qui il tra­vaillait comme sau­ve­teur à la pis­cine si­tuée près de la tour.

Les frères Ruiz cher­chaient leur nièce de 12 ans, qui n’avait pas été vue de­puis le dé­but de l’in­cen­die. Da­vid leur a té­lé­pho­né. La jeune fille, qui vi­vait au 20e étage, s’ap­pe­lait Jes­si­ca. Da­vid a sen­ti son es­to­mac se nouer. Il le res­te­rait pen­dant des se­maines.

Jusque-là, il avait éprou­vé une vague culpa­bi­li­té, à cause de la pro­messe qu’il avait faite à cette jeune femme, dans le hall de l’im­meuble. Main­te­nant, ce n’était plus des étran­gers qu’il avait le sen­ti­ment d’avoir lais­sé tom­ber, mais des gens qu’il connais­sait. Quand il a ra­con­té tout ce­la à sa soeur Jane, il était dévasté. «Je ne peux pas l’ou­blier», di­sait-il. « Tu n’au­rais rien pu faire de plus. » Les restes de la jeune fille furent iden­ti­fiés plus tard au 23e étage.

Beau­coup de vic­times de l’in­cen­die, par­ti­cu­liè­re­ment aux étages su­pé­rieurs, ont ten­té d’y échap­per en mon­tant. Jane re­late que Da­vid re­pen­sait sans cesse aux dé­ci­sions qu’il avait prises ce jour-là. À sa pre­mière ten­ta­tive, quand l’as­cen­seur s’était ar­rê­té, n’au­rait-il pas dû mon­ter, plu­tôt que des­cendre ? Jes­si­ca était peut-être dans l’es­ca­lier, seu­le­ment un ou deux étages au-des­sus, et il au­rait pu la ra­me­ner.

IDEN­TI­FIER LES VIC­TIMES ET FAIRE SON DEUIL

Un au­tel en hom­mage aux vic­times est ap­pa­ru, aus­si près de la tour que le per­met­tait le cor­don po­li­cier. On a épin­glé des mes­sages et ac­cro­ché des pho­tos aux pa­lis­sades des jar­dins, aux murs des églises, aux bar­rières en mé­tal. Jes­si­ca fait par­tie des vic­times qui ne se­raient iden­ti­fiées que plu­sieurs se­maines plus tard. Entre-temps, ses proches ont dis­tri­bué dans le voi­si­nage des af­fiches avec sa pho­to, si bien que son vi­sage est de­ve­nu l’em­blème bou­le­ver­sant de cette ca­tas­trophe.

Ce n’est qu’au mois de no­vembre 2017 que les en­quê­teurs ont an­non­cé le nombre de vic­times : 71 per­sonnes, qui de­vien­dront 72. Peut-être en­core plus. Dé­but juillet, les der­niers restes hu­mains vi­sibles avaient été re­ti­rés de

QUAND DA­VID A RA­CON­TÉ TOUT CE­LA À SA SOEUR JANE, IL ÉTAIT DÉVASTÉ. « JE NE PEUX PAS L’OU­BLIER.»

la tour. Les fouilles se sont pour­sui­vies du bout des doigts, au ta­mis, avec l’aide d’ar­chéo­logues. Au plus fort de l’in­cen­die de la tour Gren­fell, le bra­sier avait at­teint les 980 °C. Tout ce qui res­tait, c’était des tonnes de cendres.

Il est pos­sible que des per­sonnes vi­vant dans la tour le 14 juin n’aient pas été dé­cla­rées comme lo­ca­taires. Si des gens de pas­sage se trou­vaient là, par­ti­cu­liè­re­ment dans les étages su­pé­rieurs, ils ont pu y mou­rir sans que per­sonne ne puisse les iden­ti­fier.

Se­lon un se­cou­riste, après l’in­cen­die, les ap­par­te­ments n’avaient plus de portes ni de fe­nêtres : « Tout le plâtre était tom­bé, même les cloi­sons avaient dis­pa­ru. On pou­vait re­con­naître un ma­te­las uni­que­ment grâce aux res­sorts. Cer­tains élé­ments de por­ce­laine, comme les cu­vettes de toi­lette, avaient sur­vé­cu. Il n’y avait rien d’autre, seu­le­ment des murs de bé­ton. On de­vi­nait la pré­sence d’une vic­time dans un ap­par­te­ment par une forme sous les dé­bris. » Il trace une ligne droite, puis une courbe avec sa main. « Comme une bosse, sous la pous­sière. »

Au soir du 16 juin, deux jours après l’in­cen­die, on a or­ga­ni­sé une veillée de­vant la tour. Un cercle s’est for­mé au­tour des proches des vic­times, on te­nait des chan­delles. Da­vid Ba­dillo était là, in­vi­té par ses amis, les frères Ruiz. Il al­lait ren­con­trer les membres de la fa­mille de Jes­si­ca pour la pre­mière fois. Com­ment al­laient-ils ré­agir ? Il sa­vait qu’il avait fait ce qu’il pou­vait pour la sau­ver. Mais, comme l’ex­plique un autre pom­pier : « Vous sa­vez que les pom­piers ont fait de leur mieux, mais il a quand même fal­lu aban­don­ner des gens dans cet im­meuble. Vous êtes un pom­pier qui est par­ti. »

ILS ONT DÉVALÉ LES MARCHES. ILS TRÉBUCHAIENT SUR LES CORPS, MAIS NE LE COMPRENDRAIENT QUE PLUS TARD.

À la veillée, les proches de Jes­si­ca ont étreint Da­vid. Il a pleu­ré dans leurs bras et leur a dit qu’il était dé­so­lé. À leur sor­tie des hô­pi­taux dans les jours et les se­maines sui­vants, les res­ca­pés se sont ins­tal­lés dans des hô­tels. Le conseil d’ar­ron­dis­se­ment de Ken­sing­ton et Chel­sea avait pro­mis de nou­velles ha­bi­ta­tions aux lo­ca­taires de lo­ge­ments so­ciaux, mais on s’in­quié­tait de leur état et de leur lo­ca­li­sa­tion. Les membres de la com­mu­nau­té étaient pas­sés de l’état de choc au deuil, puis à la co­lère. Main­te­nant, ils étaient sur­tout épui­sés.

Le 19 juillet, des res­ca­pés de la tour Gren­fell ont par­ti­ci­pé à une as­sem­blée pu­blique au conseil d’ar­ron­dis­se­ment de Ken­sing­ton et Chel­sea. Cer­tains ont été in­vi­tés à par­ler, mais le plus grand nombre n’avaient ac­cès qu’à la tri­bune

pu­blique au-des­sus de la salle. Des res­ca­pés exas­pé­rés ont pro­tes­té et ten­té de des­cendre. Fi­na­le­ment, on leur a per­mis éga­le­ment de s’ex­pri­mer.

Da­vid Ba­dillo se trou­vait dans la tri­bune pen­dant l’as­sem­blée, en tant qu’in­vi­té de la fa­mille de Jes­si­ca. Il est en­suite des­cen­du pour ren­con­trer les sur­vi­vants à la sor­tie de la salle. Il a re­mar­qué un vi­sage connu, ce­lui d’un homme dont le sau­ve­tage in­at­ten­du avait beau­coup ali­men­té les conver­sa­tions des pom­piers. Da­vid s’est pré­sen­té à Olu­wa­seun et lui a ser­ré vi­gou­reu­se­ment la main.

Olu­wa­seun ré­si­dait dans un hô­tel avec sa fa­mille de­puis qu’il avait quit­té l’hô­pi­tal, où il avait été trai­té pour avoir in­ha­lé de la fu­mée. La der­nière fois que les pom­piers l’avaient vu, il était sus­pen­du à la fe­nêtre de sa chambre à cou­cher, épui­sé, es­sayant de prendre pied. En­suite, les deux frères sy­riens l’avaient his­sé par la fe­nêtre dans l’ap­par­te­ment. L’un des deux n’a pas sur­vé­cu. Il n’a pas réus­si à sor­tir. Trois autres voi­sins qui s’étaient ré­fu­giés là sont morts aus­si.

De re­tour à l’in­té­rieur, Olu­wa­seun avait re­gar­dé Ro­se­ma­ry et sa fille. Il n’avait plus d’es­poir de s’en sor­tir. Mais il fal­lait es­sayer. Il avait de­man­dé à sa com­pagne de l’ai­der à ac­cro­cher sa fille sur son dos. Le plan était de res­sor­tir par la fe­nêtre, cette fois avec sa fille at­ta­chée à lui. « Nous étions sur le point d’en­jam­ber le cadre, quand les pom­piers ont ou­vert la porte et nous ont dit de fuir.» C’est le ton de

leur voix qui l’a convain­cu : « Cou­rez, ou vous mour­rez. »

Sa fille sur son dos, il a pris la main de Ro­se­ma­ry et ils se sont di­ri­gés à nou­veau vers la porte. La fu­mée sem­blait en­core plus dense que lors de sa pre­mière ten­ta­tive… à la­quelle il était convain­cu de ne pou­voir sur­vivre. Ils ont ra­té la porte de l’es­ca­lier et ont dû re­ve­nir sur leurs pas. Aveu­glés, ils ont tâ­ton­né et, une fois dans l’es­ca­lier, il a trou­vé la rampe. « Nous avons des­cen­du en cou­rant… nous étions fa­ti­gués… chaque res­pi­ra­tion était dan­ge­reuse. » La pire chose, dit Olu­wa­seun, était d’en­tendre le son que fai­sait la pe­tite de quatre ans en suf­fo­quant.

Ils ont dévalé les marches jus­qu’au 10e, jus­qu’au sep­tième. Ils trébuchaient sur des corps, mais ne le comprendraient que plus tard. « J’ai cru que j’al­lais m’éva­nouir… Je me suis dit que je ne per­drais pas ma fa­mille. Du cin­quième étage, j’ai vu un peu de lu­mière en bas.

Com­ment dé­crire ce­la ? C’était presque comme la pile d’un té­lé­phone dé­char­gée, et il ne res­tait que 2 %. Voir cette lu­mière m’a don­né 1 % de vie en ex­tra. »

Olu­wa­seun ne conserve qu’un sou­ve­nir flou des der­nières mi­nutes. Les pom­piers ont es­cor­té sa fa­mille hors de l’im­meuble sous des bou­cliers

an­ti-émeute. Ils se sont as­sis sous un arbre et ont contem­plé ce à quoi ils ve­naient d’échap­per. Il pen­sait aux voi­sins qu’il avait vus pour la der­nière fois dans l’ap­par­te­ment, sou­pe­sant ce qu’il au­rait pu faire de plus pour eux – ter­rible comp­ta­bi­li­té à la­quelle s’as­treignent comme lui tant de sur­vi­vants de la tour Gren­fell.

Il ra­conte qu’un voi­sin âgé s’est ap­pro­ché de lui sous l’arbre avec de l’eau et lui a dit : « Vous avez de la chance. Vous de­vriez re­mer­cier votre Dieu.» L’homme a été in­ter­rom­pu par de ter­ribles cris de dou­leur, pas loin de là. Une autre fa­mille ve­nait d’ap­prendre le pire. « Voi­là pour­quoi je dis que vous avez de la chance », dit-il.

SO­LI­DA­RI­TÉ

Deux mois après l’in­cen­die, une cen­taine de membres de la com­mu­nau­té se sont ras­sem­blés pour rendre hom­mage aux dis­pa­rus et mar­quer une étape, pe­tite mais si­gni­fi­ca­tive, de leur ré­ta­blis­se­ment.

Da­vid Ba­dillo se trou­vait dans la foule avec sa pe­tite fille. Il a cher­ché son ami Car­los Ruiz, l’oncle de Jes­si­ca, et les deux hommes se sont pris dans les bras. À 19h, le groupe a com­men­cé à mar­cher. Ils avan­çaient si­len­cieu­se­ment, dans un sec­teur de Londres très bruyant où la cir­cu­la­tion est dense. Pour eux, la ville s’est tue. Les conver­sa­tions ont ces­sé. On les ob­ser­vait, les au­to­bus s’ar­rê­taient en pleine rue.

Dans tout le pays, les conseils municipaux et les pro­prié­taires ont vé­ri­fié les me­sures de sé­cu­ri­té in­cen­die dans leurs édi­fices. On a re­ti­ré des ki­lo­mètres car­rés de bar­dages des im­meubles. À North Ken­sing­ton, on en­vi­sa­geait de cou­vrir la tour Gren­fell d’une bâche, jus­qu’à ce que ce triste tom­beau puisse être en­tiè­re­ment dé­mo­li.

Le tra­jet de la marche s’éloi­gnait de Gren­fell puis re­ve­nait à son point de dé­part. Ar­ri­vés à la tour, Da­vid Ba­dillo et sa fille ont été sé­pa­rés du groupe. Le pom­pier se te­nait à l’écart, re­gar­dant dé­fi­ler les mar­cheurs. Est-ce que sa place était par­mi eux ? Fi­na­le­ment, il est en­tré dans le cor­tège et a dé­pas­sé la tour et la ca­serne de pom­piers, sa fille ser­rée contre sa poi­trine.

Les cir­cons­tances de l’in­cen­die font ac­tuel­le­ment l’ob­jet d’une en­quête pu­blique, qui se penche sur ses causes. Un rap­port fi­nal se­ra ren­du pu­blic. L’en­quête s’est con­cen­trée sur le bar­dage ajou­té à l’ex­té­rieur de l’édi­fice du­rant les ré­no­va­tions de 2014 à 2015, et sur sa pose. En An­gle­terre, 304 édi­fices de plus de 18 m de hau­teur sont re­cou­verts de ma­té­riaux sem­blables à ce­lui uti­li­sé à la tour Gren­fell.

L’in­cen­die s’est ra­pi­de­ment pro­pa­gé vers le haut et au­tour de l’édi­fice, pié­geant les ha­bi­tants chez eux.

Des ré­si­dents, dont plu­sieurs ont été ti­résde leur som­meil, at­tendent près des vé­hi­cules d’ur­gence.

Au len­de­main de l’in­cen­die, de la fu­mée s’éle­vait tou­jours de l’édi­fice de 24 étages.

En haut : Olu­wa­seun Ta­la­bi, qui a réus­si à échap­per à l’in­cen­die avec son épouse et sa fille de quatre ans. En bas : Jes­si­ca Ur­ba­no Ra­mi­rez, qui vi­vait au 20e étage, est l’une des 72 vic­times du si­nistre.

Da­vid Ba­dillo (à droite) se tient avec les proches des vic­times, dont Ra­mi­ro Ur­ba­no, le père de la jeune dis­pa­rue de 12 ans, Jes­si­ca, au cours d’une marche si­len­cieuse près de la tour, deux jours après l’in­cen­die.

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