J’ES­SAIE FORT

Summum - - SOMMAIRE - PHO­TO­GRAPHE : SA­RAH DAGENAIS

C’est mon 3e texte pour le SUM­MUM. Si t’as été at­ten­tif, t’as com­pris que je gé­rais mal les one night, les re­la­tions de couple et que j’étais papa d’une p’tite fille. Ce mois-ci, tu vas voir que j’suis pas le plus qua­li­fié des pa­rents.

Il est 9 h, un sa­me­di ma­tin au res­to avec ma fille. On mange, quand sou­dai­ne­ment une fille que je fré­quente me voit et vient à ma table de fa­çon beau­coup trop ex­ci­tée avec la voix la plus ai­guë au monde : - Al­lôôôôôôô, comment tu vas? Pour­quoi tu m’écris plus? C’est-tu ta fille? Al­lôôôôôôô ma puce, c’est quoi ton nom? Tu res­sembles à ton père c’est fou! Hi! Hi! Hi!

Ma fille est bouche bée, mais sur­tout la juge du re­gard. J’ex­plique dou­ce­ment à mon amie avec bé­né­fices que c’est pas le mo­ment et que je veux pas­ser du temps avec ma fille.

Ma fille me re­garde et me de­mande : - C’est qui elle? - Stéphanie pour­quoi? - Elle a l’air nou­noune. - Un peu oui. - Pour­quoi c’est ton amie? - Parce que papa fait des com­pro­mis. - C’est quoi un com­pro­mis?

Boom! Il faut que j’ex­plique à un en­fant de quatre ans c’est quoi un com­pro­mis, quand la chose la plus in­té­res­sante pour elle de­puis quelque temps, c’est de crier : « ‘’Checke’’, j’ai une vulve! »

Mais bon, l’ex­pli­ca­tion que j’ai don­née a été : - Un com­pro­mis, c’est de faire quelque chose que t’aimes un peu moins ou qui t’énerve, parce qu’en re­tour, tu sais que tu vas faire ou avoir quelque chose de su­per amu­sant. Papa ac­cepte que Stéphanie soit un peu nou­noune, parce qu’on fait plein de choses en­semble. - Vous faites quoi? - Tout ce que ma­man vou­lait pas!

Bon, OK, j’suis d’ac­cord que c’était pas la meilleure fa­çon de lui ex­pli­quer, mais à ma dé­fense, c’était sous la pres­sion, je ve­nais de me sé­pa­rer et il était 9 h du ma­tin.

J’ai eu ma fille à 24 ans; c’était im­pré­vu, j’me suis ja­mais fait de lunch tout seul, j’ai juste mes math 514 pis j’ai pas fi­ni mon DEC en arts et lettres. Tu com­prends? J’suis comme des sou­liers mul­ti­sports, je suis cor­rect dans tout, mais spé­cia­li­sé dans rien. Faque les ap­ti­tudes de pa­rents, je les ai pas toutes.

J’m’en suis ren­du compte quand j’ai dû or­ga­ni­ser la fête de ma fille. J’in­vite qui? Com­bien d’amis? Faut-tu que les pa­rents soient là? Je fais ça chez moi? On va man­ger quoi? Faire quoi?

Tel­le­ment de ques­tions, au­cune ré­ponse. J’me sen­tais comme si j’avais men­ti sur mon CV, mais qu’on m’avait en­ga­gé quand même. Je mets en branle le pro­jet. Je vais ache­ter des ca­deaux, des jeux, j’im­prime des in­vi­ta­tions, je spé­ci­fie que les pa­rents sont les bien­ve­nus, parce que oui j’aime ma fille, mais pas as­sez pour vou­loir gé­rer 12 hy­per­ac­tifs seul.

LE GRAND JOUR AR­RIVE. Les en­fants ar­rivent et il y a trois pe­tits gars qui ont un sac à dos re­lié à une corde que leurs pa­rents tiennent der­rière. Quand les en­fants ont des laisses, c’est pas bon signe.

Ils entrent un par un dans la mai­son, vont dans le sous-sol où j’ai ins­tal­lé les jouets, la bouffe et, sur­tout, le seul en­droit bien iso­lé pour pas que mes voi­sins pensent que je tor­ture des kids parce que ça fait 2 h qu’ils gueulent.

À ma grande sur­prise, au­cun parent n’est res­té. Eux autres m’ont re­gar­dé et se sont dit : « Ouais, mon en­fant est en sé­cu­ri­té », pis y sont par­tis. J’ai ap­pris avec les an­nées que c’est pas tant une ques­tion de confiance, mais plu­tôt qu’une fête d’en­fants pour des pa­rents c’est comme des mi­ni­va­cances, t’en pro­fites.

Je des­cends dans le sous-sol, 12 mi­ni­hu­mains qui courent, crient, pleurent, se lancent des jouets, échappent de la bouffe par­tout. Y’en a même un, Na­than, qui est à cô­té des col­la­tions et qui a pas l’air de tri­per. Y’a la face rouge, il se gratte le cou, il tousse en se ra­clant la gorge : « Rrrr­raaaarrrrr… »

Pour la pre­mière fois, j’ai vu c’est quoi être al­ler­gique aux ara­chides. Il au­rait pu se cas­ser une jambe que ça m’au­rait moins stres­sé. En ar­ri­vant, y’avait l’air en pleine san­té, 10 mi­nutes après, il res­sem­blait au ma­tri­cule 728.

J’ai un en­fant qui a l’air d’être sur le bord de mou­rir, 11 qui se rendent compte que ça va mal, moi qui cherche son Epi­pen ou un ali­bi si ça fi­nit mal. En­fin je l’ai; j’ai ja­mais fait ça de ma vie, il a l’air d’avoir peur au­tant que moi.

En même temps, j’suis l’adulte res­pon­sable, je dois avoir l’air en contrôle. Ma fille me dit : « C’est quoi la grosse af­faire », en poin­tant l’epi­pen. Je la re­garde et lui dis : - C’est un nou­veau jeu, on plante ça dans la cuisse à Na­than. - Co­ol! On gagne quoi? - Qu’il vive jus­qu’à 16 h, joue donc!

TOW! Une shot dans la cuisse, y’a un long si­lence, tout le monde fixe Na­than, il s’as­soit dans les es­ca­liers, il a l’air d’al­ler mieux et moi, je com­mence à moins stres­ser.

Mon cer­veau roule à une vi­tesse in­fer­nale, je cherche une ac­ti­vi­té pour re­grou­per tout le monde au même en­droit. Je suis le ber­ger qui doit re­con­duire les bre­bis dans l’en­clos.

J’allume! J’ai un tram­po­line gon­flable, l’en­clos par­fait. Je sors le jeu, branche le com­pres­seur et gonfle le tram­po­line. Les en­fants ca­potent comme un jun­ky qui au­rait trou­vé une va­lise de dope. Na­than est dans les es­ca­liers : « Rrrr­raaaarrrrr… » Dé­so­lé mon homme, toi, t’es en qua­ran­taine.

J’ouvre la porte en mous­ti­quaire te­nue par du vel­cro, bon je sais que c’est pas sé­cu­ri­taire, mais j’m’en fous, c’pas mes en­fants. Les 11 se lancent à l’in­té­rieur, les bre­bis sont au même en­droit et le ber­ger est en contrôle. Je re­laxe pour la pre­mière fois de­puis les 60 der­nières mi­nutes, qui m’ont pa­ru comme 8 jours. Je re­garde les en­fants s’amu­ser tout en je­tant un re­gard sur les in­for­ma­tions de sé­cu­ri­té.

Quatre per­sonnes, maxi­mum. Ils sont 11, je fais quoi? J’ai même pas le temps de pen­ser à une op­tion que Ju­liette tombe dans le fond. C’est la plus pe­tite de la gang, elle doit pe­ser 10 livres et de­mi. Si t’es plus vi­suel, en­vi­ron 2 poches de pa­tates. À ce mo­ment-là, les autres mi­ni­dé­biles se sont dit : « Cha­cun pour soi! » J’ai ja­mais vu une per­sonne se faire pié­ti­ner au­tant, c’est comme si son vi­sage était de­ve­nu un ai­mant à pieds d’en­fants.

J’ouvre la porte de vel­cro, es­saie d’agrip­per la p’tite Ju­liette, Na­than me re­garde : « Rrrr­raaaarrrrr… » Ma fille crie : « ‘’Checke’’ papa, j’ai une vulve! » Je lui dis : « C’EST PAS LE TEMPS, OK! » Fi­na­le­ment, je prends le bras de Ju­liette, je la sors de son cal­vaire, je la re­garde… Eh qu’elle est ma­ga­née! Elle a un bleu dans le front, la lèvre en­flée, son sour­cil a pas l’air à la bonne place. Je panique un peu. En­fin, 16 h ar­rive. J’ai ja­mais eu aus­si hâte de voir des gens partir de chez nous. Les pa­rents ar­rivent, j’me sens su­per mal pour Na­than, mais son père me re­garde en di­sant : « Fais­toi s’en pas, ça ar­rive tout le temps. »

Il reste Ju­liette que j’ai lais­sée dans le sous-sol en at­ten­dant sa mère pour pas que les autres pa­rents voient que j’ai men­ti sur mon CV.

Elle entre, je fais mon­ter Ju­liette et je vois la face de sa mère qui change. - Ben voyons donc, qu’est-ce que tu lui as fait? - Rien, pour­quoi? - Ben r’garde sa face. - Euuhhh… Y’a eu un p’tit ac­ci­dent dans le tram­po­line, elle est tom­bée et les amis ont un peu sau­té sur elle.

Elle se met à m’en­gueu­ler de­vant tout le monde ! C’est un ac­ci­dent, oui j’suis res­pon­sable, mais à quel point je mé­rite ce mé­pris-là, sur­tout quand au­cun parent n’est res­té? Tout le monde est mal à l’aise, ma fille s’ap­proche et dit de­vant tout le monde : « Papa, pour­quoi la ma­man à Ju­liette te dit des choses mé­chantes? »

Sans ré­flé­chir, à bout d’avoir à gé­rer ça tout seul, frus­tré et épui­sé, je re­garde ma fille et lui ré­ponds : « Parce que la ma­man à Ju­liette, elle est conne. » Et là, ma fille se re­tourne et dit de­vant tout le monde : « Haa! Le papa à Ju­liette aus­si y fait des com­pro­mis? » Exac­te­ment!

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