Alex Roof croit que sa job clenche la nôtre…

Summum - - SOMMAIRE - PAR ALEX ROOF PHOTOGRAPHE : FRAN­CA PER­ROT­TO - WWW.FRANCAPERROTTO.COM

Je me consi­dère chan­ceux et très choyé par la vie. Je n’en parle pra­ti­que­ment ja­mais pu­bli­que­ment, car j’ai peur d’avoir l’air de me van­ter. Et au Québec, les gens qui réus­sissent mieux que nous, on n’aime pas ça.

C’est bien rare que lors­qu’on voie un jeune de 25 ans dans une Lam­bor­ghi­ni, on se dit : « Si jeune et il roule en Lam­bor­ghi­ni? Il doit avoir tra­vaillé fort! » On se dit plu­tôt : « ‘’Checke’’ le plein d’marde qui vend d’la drogue! »

C’est vrai! On a de la mi­sère à ac­cep­ter le suc­cès des autres, sauf si leur suc­cès est in­fé­rieur au nôtre. « Ça ne me dé­range pas que le ga­zon du voi­sin soit vert, en au­tant qu’il ne le soit pas plus que le mien! » - Le peuple qué­bé­cois

Par contre, puisque ce texte est pu­blié dans une re­vue en pa­pier sû­re­ment lue par une di­zaine de per­sonnes, car nous sommes tous à l’ère du Web, je peux me per­mettre d’en par­ler : ma job clenche la tienne.

À no­ter que l’édi­teur du SUMMUM n’ai­me­rait sû­re­ment pas que je dé­nigre le ma­ga­zine, mais je pense qu’il ne prend même pas le temps de lire mes textes. Es­sayons-le, et si mon pro­chain gag est pu­blié in­té­gra­le­ment, ce­la confir­me­ra mes dires : « Qu’est-ce qui est mieux que du pa­pier de toi­lette pour se torcher? La re­vue SUMMUM. »

(NDLR : Non Alex. Juste la page de ta chro­nique à chaque mois.)

Bon. Je vais ar­rê­ter de les in­sul­ter puisque je veux gar­der ma « job ». Je ne suis pas à plaindre : je suis quand même payé pour écrire ces mots. Mon tra­vail, c’est de faire des spectacles d’hu­mour. Au lieu de faire du 9 à 5 du lun­di au ven­dre­di avec un boss qui me tombe sur les nerfs, je fais rire les gens en soi­rée. Je peux me le­ver à mi­di, ar­ri­ver au tra­vail à 8 h du soir et re­par­tir deux heures plus tard avec la plus belle fille. Ben quoi? On ap­pelle ça « of­frir un bon ser­vice après-vente ».

Que di­sions-nous? Ah oui, je suis choyé par la vie. En par­tant, on glo­ri­fie mes er­reurs dans mon mé­tier. J’ai dé­jà ou­blié un bout de mon texte sur scène, ce qui était clai­re­ment de ma faute, et on m’a ap­plau­di pour m’en­cou­ra­ger. C’est quand la der­nière fois qu’un em­ployé chez Mc­do s’est fait ap­plau­dir parce qu’il avait ou­blié de mettre les sa­chets de ket­chup pour les frites? Ja­mais. Les clients re­viennent en le trai­tant d’in­com­pé­tent. Et lors­qu’une ser­veuse échappe une as­siette dans un res­tau­rant, les gens ap­plau­dissent, mais de ma­nière sar­cas­tique.

Si je suis trop saoul sur la scène, on va faire : « Hey, c’t’un os­tie de ma­lade! Signe-moi un au­to­graphe! » Si un car­dio­logue est trop saoul en ef­fec­tuant une opé­ra­tion, on va faire : « Hey, c’t’un os­tie de ma­lade! Signe-moi ta dé­mis­sion! »

Même si je com­pare avec d’autres mé­tiers ar­tis­tiques, ma job clenche la leur. Les mu­si­ciens se sé­parent le suc­cès en groupe : le chanteur fourre, le gui­ta­riste se fait su­cer, le drum­mer frenche et le bas­siste range l’équi­pe­ment dans l’ca­mion.

Moi, je re­pars avec les trois filles et je n’ai même pas à ra­mas­ser le pied de mi­cro. Vous n’avez pas idée des pri­vi­lèges que mon mé­tier m’ap­porte. L’an­née der­nière, pour les fes­ti­vi­tés du Grand Prix de Mon­tréal, j’ai été payé pour al­ler boire de l’al­cool dans un évè­ne­ment sur une ter­rasse hup­pée. L’évè­ne­ment en soi était très chic : grande ter­rasse ex­té­rieure sur le toit d’un édi­fice re­nom­mé avec des verres au prix d’un rein et d’un pan­créas. La clien­tèle était ma­jo­ri­tai­re­ment com­po­sée de femmes avec des sacs à main Louis Vuit­ton et d’hommes riches en com­plets avec des clés de Fer­ra­ri dans les mains et un compte de banque aus­si plein que le cul d’une fille de La­val un soir de « la­dies night ».

Et il y avait moi. Un jeune éche­ve­lé digne d’un per­son­nage de Dra­gon Ball avec un t-shirt de Ja­ckass qui était payé pour être pré­sent sur les lieux. Pour­quoi? Je l’ignore en­core. Ce que je sais, c’est que je ne « fi­tais » pas dans le dé­cor. J’avais l’air d’un joueur de ban­jo dans un groupe de mé­tal.

Autre élé­ment im­por­tant à sa­voir, c’est que j’avais « bar open ». Et j’ai bu comme un Éthio­pien aux glis­sades d’eau. Une heure après mon ar­ri­vée, j’étais de­bout sur les tables comme si nous étions au Fuz­zy et je criais comme une fille de 15 ans à un spec­tacle de Jus­tin Bie­ber.

Deux heures plus tard, c’était le chaos. J’étais en chest et j’uri­nais par terre de­vant tout le monde en criant : « Le ‘’line-up’’ pour les toi­lettes est trop long! » Le big boss de la place a alors or­don­né à trois door­men de me sor­tir au plus vite afin de me ré­gler mon compte de ma­nière plus ou moins douce. On va se l’dire : j’étais nui­sible comme une gas­tro dans une pis­cine à vagues. Alors que je m’ap­prê­tais à man­ger sû­re­ment la vo­lée de ma vie, un des door­men étant fan de mon hu­mour raf­fi­né a usé d’une ra­pi­di­té d’es­prit in­ouïe afin de me sau­ver de cette si­tua­tion. Ce sau­veur a dit au boss : « Je le connais, il a le syn­drome de la Tou­rette, je vais m’oc­cu­per de l’aver­tir po­li­ment. »

C’est alors que pen­dant que j’étais en train de crier en chest : « Ma gang de plein d’cash, vous avez des p’tites queues molles! » à deux ma­fieux, le big boss ain­si que les door­men sont ar­ri­vés près de moi et m’ont dit : « On vous offre nos ex­cuses. Nous al­lions vous sor­tir de l’éta­blis­se­ment à cause de vos agis­se­ments, mais on vient d’ap­prendre que vous êtes at­teint du syn­drome de la Tou­rette. Donc, la mai­son vous sou­haite une belle soi­rée et vous re­mer­cie de votre pré­sence. »

Si tu lis cette chro­nique, cher door­man, je te re­mer­cie du fond du coeur.

Hon­nê­te­ment, le seul désa­van­tage de mon mé­tier, c’est que je ne dé­cide pas du mo­ment où je pren­drai ma re­traite. Ma re­traite peut sur­ve­nir dans 10 ans, 20 ans, ou comme un an­cien par­ti­ci­pant d’une té­lé­réa­li­té : dans deux jours. Tout dé­pen­dant du mo­ment où mes pa­trons vont ar­rê­ter de me vou­loir comme em­ployé. Nous les ar­tistes, on aime dire qu’on est notre propre boss. La vé­ri­té est que notre boss, c’est vous, le pu­blic. Alors quand vous trou­ve­rez que je ne fais plus la job, vous al­lez me « sla­quer » et me rem­pla­cer par un autre plus jeune, plus fou. Mais d’ici là, je vais pro­fi­ter de chaque mo­ment pré­cieux que je peux vivre grâce à vous, et avec vous. Mer­ci boss!

QU’EST-CE QUI EST MIEUX QUE DU PA­PIER DE TOI­LETTE POUR SE TORCHER? LA RE­VUE SUMMUM

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