Écoute Sé­ville mur­mu­rer

Je n’au­rais pu rê­ver d’un guide plus pas­sion­né que Jus­to Lo­ra Cal­vo pour dé­cou­vrir Sé­ville à vé­lo. En fait, le gé­rant de la com­pa­gnie SeeByBike est le guide le plus en­flam­mé et le plus épris de sa ville avec qui il m’a été don­né de rou­ler de par le monde.

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La culture du vé­lo a de tout temps été an­crée à Sé­ville, ob­serve Jus­to alors que nous nous ap­prê­tons à quit­ter la bou­tique SeeByBike, au mar­ché del Are­nal, point de dé­part de notre cir­cuit gui­dé de trois heures dans la ca­pi­tale an­da­louse. Nous pos­sé­dons les in­fra­struc­tures né­ces­saires pour com­bler les cy­clistes. Il y a huit ans, nous avons construit l’un des plus im­por­tants ré­seaux de voies cy­clables au monde : 246 km dans la pro­vince, dont 140 km dans la ville même. La se­conde par­tie de ce pro­jet pré­voit ad­joindre 200 km au cours des quatre pro­chaines an­nées. »

Le cli­mat idéal – sauf peut-être lors des mois les plus chauds de l’été –, le ter­rain plat et la cir­cu­la­tion sé­cu­ri­taire sur le ré­seau com­pre­nant une ma­jo­ri­té de voies cy­clables vertes, as­phal­tées et sé­pa­rées de la cir­cu­la­tion au­to­mo­bile sont d’autres rai­sons qui classent dé­sor­mais Sé­ville dans le top 10 des des­ti­na­tions bike-friend­ly d’Eu­rope.

Si SeeByBike (l’un des quatre éta­blis­se­ments sé­vil­lans de tou­risme à vé­lo) où j’ai re­joint Jus­to oc­cupe un vaste es­pace du mar­ché del Are­nal, c’est que c’est là qu’est en­tre­po­sée sa flotte de vé­los. « Nos par­cours gui­dés sont pra­ti­que­ment tou­jours com­plets, nos 370 vé­los sont loués presque chaque jour, les tou­ristes ont un réel dé­sir de par­cou­rir Sé­ville à vé­lo. La preuve : il y avait très peu de bike shops lorsque nous avons ou­vert il y a sept ans. Au­jourd’hui, une soixan­taine sont dis­sé­mi­nés dans la ville. »

À l’ins­tar des tou­ristes, les Sé­vil­lans eux­mêmes n’ont pas tar­dé à s’ap­pro­prier ce ré­seau de pistes cy­clables leur per­met­tant de se dé­pla­cer ai­sé­ment et sé­cu­ri­tai­re­ment d’un quar­tier à l’autre. Mis sur pied en 2007, le sys­tème pu­blic de lo­ca­tion de vé­los Se­vi­ci leur donne la pos­si­bi­li­té de cir­cu­ler de fa­çon du­rable et éco­lo­gique entre les 250 sta­tions de la ca­pi­tale. Ce sys­tème fonc­tionne : les 2500 vé­los au­raient été uti­li­sés à ce jour à au-de­là de 10 mil­lions de re­prises, pour une moyenne de 25 000 uti­li­sa­tions jour­na­lières.

Dé­cou­vrir Sé­ville à tra­vers les yeux de Jus­to C’est un vé­lo vin­tage ita­lien que j’en­fourche à l’oc­ca­sion de cette ba­lade his­to­rique. Pa­nier en osier de­vant, en plein vi­sage le so­leil d’août

en­core ti­mide en cette ma­ti­née par­faite, Jus­to et moi quit­tons le mar­ché del Are­nal en bla­guant comme si nous étions de vieux amis. « Nos guides adorent l’his­toire et ils étu­dient beau­coup. En réa­li­té, nous sommes tous fous : nos pas­sions sont le vé­lo, l’his­toire et… le surf que nous ne pra­ti­quons, mal­heu­reu­se­ment, qu’au Por­tu­gal », re­marque-t-il en riant.

Je sens mon guide fé­brile de par­tir ain­si en ex­plo­ra­tion dans sa pré­cieuse Sé­ville. C’est ré­jouis­sant de voir son en­thou­siasme éprou­vé et ma­ni­fes­té jour après jour, et ce, de­puis sept ans. Nous sommes chan­ceux de faire tous deux ce qui nous rend heu­reux. Et ce­la nous a per­mis de nous ren­con­trer.

Une piste cy­clable toute lisse et peinte en vert longe le pa­seo de Cristó­bal Colón, au bord du ca­nal Al­fon­so-XIII abou­tis­sant au fleuve Gua­dal­qui­vir qui, plus loin, se jette dans l’océan At­lan­tique. « Nous ne se­rions pas là sans le fleuve, dit-il. C’est la vie de Sé­ville, la rai­son de son exis­tence. Toutes les ci­vi­li­sa­tions ve­nues ici l’ont fait par le cours d’eau et ont chan­gé son nom au pas­sage. Nous sommes à l’en­droit exact d’où étaient en­tre­pris les pé­riples re­la­tifs à la course aux Indes. C’est le centre du monde, là où se si­tuait la ca­pi­tale mon­diale de com­merce trans­at­lan­tique et d’où par­taient la plu­part des ex­pé­di­tions d’ex­plo­ra­tion de la pre­mière moi­tié du XVIe siècle », ex­pose-t-il en me poin­tant la Torre del Oro, la « Tour de l’Or ».

Her­cule, Jules Cé­sar, Fer­di­nand III de Cas­tille… Mon guide me ra­conte ces fi­gures em­blé­ma­tiques de l’his­toire et la fon­da­tion de Sé­ville. Nous fran­chis­sons le ca­nal en mon­tant sur le pont Isa­bel-II – ap­pe­lé pont de Tria­na par les Sé­vil­lans et vé­ri­table icône de la ville se­lon Jus­to –, où nous nous ar­rê­tons, 1 km à l’ouest, ad­mi­rer ce fleuve dont le nom arabe ac­tuel si­gni­fie «la grande val­lée ».

Sur la rive ouest du ca­nal s’étend le quar­tier bo­hème de Tria­na, que mon nou­vel ami af­fec­tionne par­ti­cu­liè­re­ment. « Les gens nés ici disent qu’ils viennent de Tria­na et non de Sé­ville. » Il est vrai qu’il règne une at­mo­sphère sin­gu­lière dans ce dis­trict ayant vu naître et créer plu­sieurs ar­tistes es­pa­gnols re­con­nus et où les bo­hé­miens de­ve­nus for­ge­rons se­raient, en quelque sorte, les in­ven­teurs de la branche gip­sy du fla­men­co. « Tria­na est une usine à ar­tistes: des poètes, des dan­seurs, des mu­si­ciens y ont ha­bi­té, et des plaques com­mé­mo­ra­tives sont ap­po­sées çà et là dans le quar­tier, de­vant les mai­sons où ils ont vé­cu », men­tionne mon guide alors que nous al­lons vers la pla­za del Al­to­za­no par la rue San Ja­cin­to.

« C’est ce­la, la vie et l’es­prit de Sé­ville, ajou­tet-il avec élan en dé­si­gnant d’un geste les Sé­vil­lans nom­breux sur la place. Sé­ville, c’est bien da­van­tage que ses mo­nu­ments, ce sont les gens. Par­tout, les gens se parlent, se re­trouvent, so­cia­lisent ! » Nous nous fau­fi­lons entre les pas­sants dans les étroites rues de Tria­na me­nant aux ate­liers de po­te­ries et de ré­pu­tées cé­ra­miques peintes à la main, où je m’im­mo­bi­lise le temps de prendre quelques cli­chés des de­van­tures, vé­ri­tables oeuvres d’art re­cou­vertes de tuiles co­lo­rées.

Nous des­cen­dons de nos vé­los et pé­né­trons dans le mar­ché de Tria­na abri­tant kiosques de pois­sons, étals de fruits et de lé­gumes, bou­che­ries et exi­gus bars à ta­pas. Ses murs logent éga­le­ment ce qui se­rait le plus pe­tit théâtre au monde : la Ca­saLa Tea­tro, une mi­nus­cule salle de 28 sièges pré­sen­tant chaque soir des spec­tacles in­times et pro­fes­sion­nels de fla­men­co.

D’un bout à l’autre de la fa­meuse calle Be­tis, le long du ca­nal, les ter­rasses des bars sont dé­jà pas­sa­ble­ment oc­cu­pées – ici, en soi­rée, ce se­ra l’heure du fla­men­co. Nous les contour­nons en nous di­ri­geant vers le pont de San Tel­mo, au bout du­quel se dresse la Torre del Oro.

La piste cy­clable du pa­seo de las De­li­cias abou­tit au parc Ma­ria Lui­sa, cette an­cienne fo­rêt de­ve­nue l’un des parcs les plus pri­sés de Sé­ville. Jus­to m’avoue avoir fait les quatre cents coups en ces lieux, de­puis ses pique-niques d’en­fance à ses vi­rées his­to­riques et contem­pla­tives d’au­jourd’hui.

Nous pour­sui­vons jus­qu’à la pla­za de Es­paña, ar­rêt in­con­tour­nable de toute ex­cur­sion sé­vil­lane qui se res­pecte. Entre les splen­deurs cha­toyantes de son pa­lais, ses ca­naux, sa fon­taine cen­trale et ses quatre ponts re­pré­sen­tant les royaumes de Cas­tille, d’Ara­gon, de Navarre et de León, Jus­to me pré­cise que la pla­nète Na­boo du film Star Wars, épi­sode II : L’at­taque

des clones ain­si que le pa­lais aper­çu dans le film La­wrence d’Ara­bie sont ici !

Nous as­sis­tons dans la rue à un court spec­tacle de fla­men­co puis re­pre­nons la route en di­rec­tion de l’an­cienne ma­nu­fac­ture de ta­bac construite par le roi d’Es­pagne et de­ve­nue le rec­to­rat de l’Uni­ver­si­té de Sé­ville en 1950, un bâ­ti­ment du XVIIIe siècle élé­gant et rem­pli d’his­toire, où se si­tue l’ac­tion de l’opé­ra Car­men.

Notre pas­sage obli­gé dans le centre his­to­rique nous fait sa­luer les jar­dins de l’Al­ca­zar, l’im­mense ca­thé­drale go­thique et sa Gi­ral­da, an­cien mi­na­ret de la grande mos­quée de la ville, qui tient lieu de tour à la ca­thé­drale. Y sont éga­le­ment re­grou­pés l’Al­ca­zar et les Ar­chives gé­né­rales des Indes.

« Sa­rah, je dois t’em­me­ner dans l’un des plus beaux quar­tiers sé­vil­lans, qui réunit trois cul­tures vi­vant en har­mo­nie: juive, arabe et ca­tho­lique », me lance Jus­to avant de me conduire dans les ruelles blanches étroites et si­nueuses du quar­tier juif de San­ta Cruz. « En­tends l’eau qui coule. Elle consti­tue la trame so­nore de Sé­ville », ex­horte-t-il en fai­sant halte de­vant la fon­taine du jar­din tran­quille de la pla­za Doña El­vi­ra.

Le long des an­ciennes for­ti­fi­ca­tions, sur l’ave­nue de la Cons­ti­tu­tion qui nous ra­mène à notre lieu de dé­part, le mar­ché del Are­nal où nous at­tendent mu­sique, ta­pas et bois­sons lo­cales, je me trouve in­fi­ni­ment pri­vi­lé­giée de pé­da­ler en com­pa­gnie de Jus­to, un Sé­vil­lan amou­reux fou de sa ville na­tale et de son his­toire, et aus­si in­tense qu’un air de fla­men­co.

pla­za de Es­paña

Le fleuve Gua­dal­qui­vir et sa tour do­rée

Les jar­dins de l’Al­ca­zar

Jus­to Lo­ra Cla­vo est pas­sion­né de sa ville.

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