LE Vi­net LE Temps

Vins et Vignobles - - Vin Et Gastronomie -

Entre un «po­lar» dé­gou­li­nant de sang ou un ro­man em­pli de bons sen­ti­ments, pour­quoi ne pas choi­sir deux ré­cits qui causent vins en re­mon­tant le temps ?

Le pre­mier est un tout pe­tit livre sous cou­ver­ture vi­neuse. La nou­velle qui l'ouvre et lui donne son titre est celle qui nous in­té­resse ; elle compte à peine soixante pages. A Tô­kyô, un di­manche d'hi­ver, tard dans l'après­mi­di, deux hommes, un en­tre­pre­neur et un ro­man­cier, se re­trouvent seuls dans un res­tau­rant de­vant une vieille bou­teille de Ro­ma­née-Con­ti 1935. Hé­las, ce grand cru de Bour­gogne qu'on sou­hai­tait dans la sé­ré­ni­té du grand âge, est pas­sé, aqueux, flé­tri, une mo­mie de vin. Mais aus­si vio­len­té, dé­pos­sé­dé, ra­va­gé, af­fai­bli qu'il soit, n'est-il pas au de­là de toute cri­tique, une of­frande faite au Néant ?

Dé­gus­tant le vin à pe­tites gor­gées, les deux amis évoquent ce qui est ar­ri­vé dans le monde cette an­née­là, se rap­pellent Pa­ris, le Quar­tier La­tin et les Halles qui n'avaient pas en­core dé­mé­na­gé à Run­gis et se trou­vaient au même en­droit que du temps de Zo­la. Les images se suc­cèdent au fur et à me­sure que la bou­teille se vide, les sou­ve­nirs doux-amers re­montent à la mé­moire. Le ro­man­cier se rap­pelle la ren­contre d'une brillante jour­na­liste sué­doise et l'en­voû­te­ment d'une pas­sion char­nelle. L'ar­ri­vée de la lie aux trois-quarts de la bou­teille sonne la fin du rêve. Les deux hommes se lèvent et cha­cun re­tourne à sa vie. Comme vous ai­mez le vin, re­cher­chez ce pe­tit livre à l'écri­ture brillante, qui ef­feuille au­tour d'un vin le temps d'hier.

Mil­lé­sime 54 est d'un autre ordre. Qu'ar­ri­ve­rait-il si un ov­ni sur­vo­lait vos vignes et s'ins­tal­lait car­ré­ment au-des­sus ? C'est ar­ri­vé en 1954 dans le Beau­jo­lais, à Char­mal­ly-les-Vignes précisément. De mé­moire d'homme, la cu­vée pro­duite par le car­ré de vignes Saint-Antoine fut ex­cep­tion­nelle. Les 800 bou­teilles du mil­lé­sime s'ar­ra­chèrent et se dé­gus­tèrent dans l'an­née. Un oe­no­logue y dé­ce­la même «les notes tan­niques et les cau­da­lies d'un très grand Cham­bolle-Mu­si­gny». Le vi­gne­ron eut beau ex­pli­quer que ce suc­cès était le fruit de son la­beur et des nou­velles tech­niques qu'il avait mises en oeuvre, le mi­racle ne se ré­pé­ta pas. Cin­quante ans plus tard, à Pa­ris, l'un de ses des­cen­dants en dé­couvre une bou­teille dans son cel­lier. L'his­toire peut com­men­cer.

L'au­teur qu'on connaît peu au Qué­bec a une sa­crée ima­gi­na­tion. Dé­jà, avec Le cha­peau de Mit­te­rand, ré­cit en­le­vé d'un couvre-chef ou­blié par le Pré­sident qui va pas­ser de tête-en-tête et sus­ci­ter bien des re­mous, puis avec La femme au car­net rouge, co­mé­die ro­man­tique sur une femme qui se fait vo­ler son sac re­trou­vé le len­de­main par un homme qui va ten­ter de sa­voir qui elle est à par­tir des in­dices qu'elle y a lais­sés, Antoine Lau­rain a dé­mon­tré qu'il sa­vait y faire. Cette fois, on va dé­cou­vrir que pour avoir par­ta­gé un soir de sep­tembre 2017 une bou­teille de Châ­teau Saint-Antoine 1954 du Do­maine Jules Beau­champs, quatre amis vont se ré­veiller le len­de­main dans cette an­née-là !

Les rues ne sont plus tout à fait les mêmes, les au­to­bus sont à pla­te­forme et une mar­chande des quatre-sai­sons pousse sa char­rette à bras. Un dé­li­cieux par­fum d'au­tre­fois flotte sur la ville. On a l'im­pres­sion d'être dans une pho­to de Dois­neau qu'on croise à Mont­martre avec un Rol­lei­flex en ban­dou­lière. Ci­ga­rette au bec, Pré­vert est as­sis à une ter­rasse de­vant un verre de rouge. Le duc de Wind­sor sort de l'hô­tel Ritz et Da­li sème l'émoi au Meu­rice. Har­ry MacEl­hone règne sur le Har­ry's Bar ; c'est là que fut in­ven­té le Bloo­dy Ma­ry. Dans la tra­ver­sée de ce Pa­ris d'hier, on va en­core croi­ser Audrey Hep­burn avec Gi­ven­chy, Piaf et Ga­bin aux Halles.

Mais il faut bien re­ve­nir dans le temps d'au­jourd'hui et pour ce­la re­faire le voyage jus­qu'aux mys­té­rieuses vignes du Beau­jo­lais aux prises avec les phé­no­mènes spa­tiaux, ces en­gins dont on a tant par­lé à la fin des an­nées 1950 et qui se dé­placent dans le temps. Et quel est le rap­port entre le vin et le temps : la fer­men­ta­tion. Plus le vin fer­mente, plus il re­part en ar­rière. L'au­teur fait le cal­cul là-des­sous. Je ne vous en dis pas plus… Ce­pen­dant, ne vous y trom­pez pas, Mil­lé­sime 54 n'est pas un ou­vrage de science-fic­tion por­té par le vin, c'est une fête, une in­vi­ta­tion au voyage qui fait la part belle au dé­sir de mer­veilleux qui som­meille en cha­cun de nous. Un jo­li ro­man de va­cances à sa­vou­rer à la plage ou à la pis­cine avec un pe­tit ro­sé bien frais !

Ro­ma­née-Con­ti 1935, Ta­ke­shi Kaï­kô, Pic­quier Poche, 105 p., 11,95 $

Mille­nium 54,’Antoine Lau­rain, Flam­ma­rion,

266 p., 26,95 $

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