«JE VEUX DON­NER UN PEU D’ES­POIR

AUX GENS ET, SUR­TOUT, ÉVI­TER QU’ILS PARTENT DU SHOW EN SE DI­SANT QU’ILS DOIVENT TOUT AR­RÊ­TER POUR S’ACHE­TER UN BUNKER.»

VOIR (Montréal) - - LA UNE - Pho­to | Maxyme G. De­lisle (Con­su­lat) As­sis­tant | Tom Ber­the­lot Sty­lisme | Lau­rence Blais-mo­ris­set Pro­duc­tion | Vincent Boivent (Con­su­lat)

L’HU­MO­RISTE MEH­DI BOUSAIDAN DÉ­SIRE SEN­SI­BI­LI­SER LES GENS AUX EN­JEUX IN­TER­NA­TIO­NAUX DANS DE­MAIN, UN PRE­MIER ONE-MAN-SHOW CRÉÉ DANS L’UR­GENCE DE DIRE ET D’AGIR.

Contrai­re­ment à beau­coup de ses ho­mo­logues de la re­lève, Meh­di Bousaidan a choi­si de mettre de cô­té son ma­té­riel éprou­vé pour la créa­tion de ce pre­mier spec­tacle of­fi­ciel, ac­tuel­le­ment en ro­dage par­tout au Qué­bec. «C’est pas un best of, je re­pars vrai­ment à zé­ro, as­sure-t-il. C’est un prof qui m’avait dit que l’im­por­tant en hu­mour, c’est l’ur­gence d’être sur scène, alors pour moi, ce show-là, il de­vait ar­ri­ver main­te­nant. Je pou­vais pas at­tendre cinq ans avant d’abor­der ces en­jeux-là, car la si­tua­tion mon­diale est in­quié­tante en ce mo­ment. On doit faire un check point, re­gar­der où on est ren­dus col­lec­ti­ve­ment et comment on peut amé­lio­rer notre sort. Si­non, on s’en va dans rien de bon.»

Du ter­ro­risme à la guerre en Sy­rie, en pas­sant par le conflit is­raé­lo-pa­les­ti­nien, le mou­ve­ment #me­too et la cul­ture des armes à feu aux États-unis, «ces en­jeux-là» sont nom­breux. Sans tom­ber dans la case de l’hu­mo­riste mi­li­tant, l’al­gé­rien d’ori­gine uti­lise son ex­pé­rience per­son­nelle, no­tam­ment ses voyages et ses ren­contres, pour com­men­ter l’ac­tua­li­té.

«J’ai dû trou­ver un équi­libre, car même moi, un spec­tacle qui parle juste de po­li­tique, je trouve ça lourd. Sou­vent, je vais par­tir de ma base, de quelque chose que j’ai vé­cu. Je vais faire 2-3 jokes là-des­sus, sur un voyage en Ita­lie par exemple, et après, j’em­barque dans les ques­tions po­li­tiques, comme la cor­rup­tion. C’est pas mal ça, mon pat­tern, ex­plique-t-il. J’ai dé­jà es­sayé d’écrire des nu­mé­ros au­tre­ment, en par­tant d’autre chose que de mon ex­pé­rience, mais c’était plus dur de dé­ve­lop­per, et il y avait le risque de tom­ber dans quelque chose de plus aca­dé­mique. Des fois, je vais même jus­qu’à m’im­po­ser un contexte pour avoir quelque chose à dire. Je pense à un nu­mé­ro que j’avais sur les sports ex­trêmes, dans le­quel je me ques­tion­nais sur les rai­sons qui pous­saient les gens à frô­ler des mon­tages avec des jump­suits. Je sen­tais qu’il man­quait quelque chose à mon ré­cit, donc je suis al­lé sau­ter en pa­ra­chute pour pou­voir com­prendre le fee­ling. Après ça, je suis re­tour­né écrire et j’ai élar­gi le nu­mé­ro sur les gens qui sont à la re­cherche d’adré­na­line. Je pou­vais par­ler en connais­sance de cause et m’amu­ser avec ça.»

Jus­qu’à main­te­nant, cette tech­nique d’écri­ture fonc­tionne plu­tôt bien. L’ac­cueil que re­çoit Meh­di Bousaidan dans les pe­tites salles des quatre coins de la pro­vince le convainc qu’il est dans la bonne di­rec­tion. Il constate que les Qué­bé­cois ont une cu­rio­si­té et un in­té­rêt mar­qué pour les en­jeux dont

il traite, même si les nou­velles in­ter­na­tio­nales n’ont ja­mais oc­cu­pé une place pré­pon­dé­rante dans l’ac­tua­li­té de la pro­vince. «Les gens sont très ou­verts à en­tendre par­ler de ça, mais à mon avis, c’est juste nor­mal qu’ils n’aient pas en­vie de s’in­for­mer sur la si­tua­tion géo­po­li­tique en Irak chaque ma­tin, nuance-t-il. Je pense aus­si que ce qui m’aide à faire pas­ser mon mes­sage, c’est que je suis op­ti­miste. Dé­cou­ra­gé par­fois – comme quand je réa­lise qu’il y a eu près d’une tue­rie par se­maine dans les écoles aux États-unis de­puis le dé­but de l’an­née –, mais gé­né­ra­le­ment op­ti­miste. J’aime l’idée d’al­ler sur scène et de faire part de mes so­lu­tions, aus­si ex­trêmes et ab­surdes soient-elles par­fois. Je veux don­ner un peu d’es­poir aux gens et, sur­tout, évi­ter qu’ils partent du show en se di­sant qu’ils doivent tout ar­rê­ter pour s’ache­ter un bunker.»

L’im­por­tance d’im­pro­vi­ser

L’es­sence de ce spec­tacle passe d’ailleurs par la connexion entre Bousaidan et son pu­blic. Comme beau­coup de ses com­pères du mi­lieu hu­mo­ris­tique, le Mont­réa­lais se sert de son ex­pé­rience dans les ligues d’im­pro­vi­sa­tion pour par­faire cer­tains nu­mé­ros de son spec­tacle. Ac­tuel­le­ment, De­main est consti­tué de 50 mi­nutes de nou­veau ma­té­riel et d’au­tant de mi­nutes de «vieux nu­mé­ros pat­chés». D’ici la pre­mière en avril 2019, le spec­tacle se­ra en­tiè­re­ment com­po­sé de ma­té­riel in­édit. «Les im­pro­vi­sa­tions que je fais sur scène nour­rissent mon spec­tacle. C’est le dia­logue avec le pu­blic qui me per­met d’avan­cer. Ré­cem­ment, j’avais un nu­mé­ro qui par­lait d’un voyage au Ja­pon et je trou­vais qu’il man­quait d’in­ter­ac­tions. J’ai po­sé des ques­tions aux gens, et ç’a don­né lieu à des sé­quences vrai­ment drôle, no­tam­ment un spec­ta­teur qui m’a par­lé de son ex­pé­rience au mont

«J’AI DÛ TROU­VER UN ÉQUI­LIBRE, CAR MÊME MOI, UN SPEC­TACLE QUI PARLE JUSTE DE PO­LI­TIQUE, JE TROUVE ÇA LOURD.»

Fu­ji. J’ai ré­écou­té ce bout-là et, ren­du chez nous, j’ai cher­ché un peu d’in­fos sur l’his­toire du mont en ques­tion. J’ai com­plé­té mon nu­mé­ro comme ça.»

Ques­tion de gar­der sa spon­ta­néi­té in­tacte, l’hu­mo­riste s’as­sure aus­si de ne pas trop scé­na­ri­ser ses nu­mé­ros, pré­fé­rant s’en re­mettre à une suite de mots­clés sché­ma­tique. «Écrire un nu­mé­ro en prose, c’est comme le lo­cker de fa­çon per­ma­nente, et je n’aime pas avoir l’air de ré­ci­ter quelque chose par coeur. Ce que j’aime en hu­mour, c’est qu’on sente pas l’écri­ture. J’aime que la per­sonne jase avec son pu­blic sur scène. Ça crée un lien unique, plus cha­leu­reux.»

Sur­tout, cette ai­sance à im­pro­vi­ser lui per­met de ne ja­mais re­faire le même spec­tacle. Pour un gars qui avoue «se tan­ner vite de tout», cette ha­bi­le­té de­meure es­sen­tielle à l’es­sence même de ce mé­tier d’hu­mo­riste, qu’il a choi­si au cé­gep après s’être ren­du compte que «l’im­pro n’était pas vrai­ment ren­table».

«Les Ja­po­nais disent que la per­fec­tion est seule­ment at­teinte avec la ré­pé­ti­tion, mais moi, je pré­fère constam­ment es­sayer des nou­velles af­faires sans que ce soit par­fait», pro­clame-t-il, avant de faire un pa­ral­lèle avec son en­fance. «Quand je suis ar­ri­vé au Ca­na­da à l’âge de cinq ans, on a dé­mé­na­gé chaque an­née pen­dant presque une dé­cen­nie. Je vi­vais un dé­ra­ci­ne­ment cons­tant avec une nou­velle école, un nou­vel ap­part, de nou­veaux amis... Au­tant que ça m’a ame­né à être su­per ef­fi­cace so­cia­le­ment, au­tant que ça me rend la vie dif­fi­cile à plein d’autres niveaux, no­tam­ment en couple. Après un an, c’est comme si j’at­ten­dais de dé­cou­vrir mon nou­veau mi­lieu de vie. Ça m’amène donc à tout re­nou­ve­ler, et c’est sans doute pour ça que j’ai choi­si de faire un tout nou­veau show plu­tôt que de conti­nuer à tour­ner mon vieux stock.»

Cette en­fance in­stable, voire fu­gi­tive, a éga­le­ment for­gé le ca­rac­tère de l’hu­mo­riste de 26 ans. Au lieu d’at­tendre qu’un pro­duc­teur quel­conque le dé­couvre, Bousaidan a pris les choses en main, en pre­nant d’as­saut les scènes des bars dès son en­trée à l’école na­tio­nale de l’hu­mour, en 2011. Conscient du nombre li­mi­té de pla­te­formes pour se faire en­tendre, il a amor­cé sa propre soi­rée d’hu­mour à L’abreu­voir en 2013, puis s’est of­fi­ciel­le­ment lan­cé avec un pre­mier 60 mi­nutes en so­lo au Zoo­fest l’an­née sui­vante, fraî­che­ment di­plô­mé de L’ENH.

Plus ré­cem­ment, sa tour­née pan­qué­bé­coise aux cô­tés de Ju­lien La­croix lui a per­mis de se faire connaître au-de­là de la ré­gion mé­tro­po­li­taine, à l’ins­tar de son ex­pé­rience à la té­lé dans les émis­sions Med et Code F à VRAK ain­si qu’au ci­né­ma dans De père en flic 2. Cette po­ly­va­lence a gran­de­ment contri­bué à son as­cen­sion ra­pide dans le mi­lieu com­pé­ti­tif de la re­lève. «On est loin de l’époque où tu pou­vais faire ton one-man-show pis être juste bon là-de­dans. La plu­part de mes amis hu­mo­ristes ont des pro­jets té­lé ou ci­né­ma et ils ont tous dé­jà fait de la vi­déo ou du mon­tage. On ne peut plus se conten­ter de faire juste une chose. Moi, idéa­le­ment, je fe­rais un show par an­née et, après, je par­ti­rais sur un autre trip. Je n’ai pas cette mé­ga­lo­ma­nie de l’hu­mo­riste su­per­star. Je veux juste faire as­sez d’ar­gent pour être heu­reux.»

Am­bi­tieux, il dé­sire main­te­nant ou­vrir ses ho­ri­zons au reste de la fran­co­pho­nie. Ses pas­sages sur scène en Bel­gique et en France, no­tam­ment au Co­me­dy Club du po­pu­laire hu­mo­riste Ja­mel Deb­bouze, ont été plu­tôt fruc­tueux. «Tous les shows que je fais ici, je veux les faire là-bas. C’est as­sez simple: tu changes quelques mots, tu adaptes quelques ré­fé­rences et le monde est à toi. Je vise pas juste l’eu­rope, mais aus­si des pays de l’afrique fran­co­phone comme ceux du Magh­reb. Pour moi, al­ler là-bas, c’est pa­reil comme un autre chan­ge­ment d’ap­part à Mon­tréal. Le bail est fi­ni, on change de place.»

De­main en ro­dage: Le 21 sep­tembre À la Pe­tite Église de Saint-eus­tache

Le 4 oc­tobre Au Théâtre Des­jar­dins de La­salle

Le 3 oc­tobre au Centre d’art La Cha­pelle

Le 8 dé­cembre à l’an­gli­cane

Pre­mière de De­main: Le 2 avril 2019 À la Cin­quième Salle de la Place des Arts

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