SCÈNE

VOIR (Montréal) - - LA UNE - Em­ma­nuel Sch­wartz

ON PEUT VOIR SA GRANDE STA­TURE ET EN­TENDRE SA VOIX GRAVE SUR DE NOM­BREUSES SCÈNES ET À L’ÉCRAN. APRÈS AVOIR FAIT SEN­SA­TION AVEC SON SO­LO D’ALEXANDRE LE GRAND AU PRIN­TEMPS DER­NIER, EM­MA­NUEL SCH­WARTZ RE­VIENT DANS LE RÔLE DE VOL­TAIRE. EN­TRE­TIEN AVEC UN JEUNE CO­MÉ­DIEN QUI A DÉ­CI­DÉ­MENT FAIT SA PLACE DANS LE MÉ­TIER.

Voir: Le théâtre, ç’a tou­jours fait par­tie de ta vie?

Em­ma­nuel Sch­wartz: Je suis né là-de­dans. C’était ce qui m’in­té­res­sait et j’y dé­mon­trais des ap­ti­tudes. J’ai tou­jours sen­ti que j’al­lais faire ça; le cli­ché de l’en­fant qui danse en spec­tacle de­vant sa fa­mille, c’est moi. Quand j’ai vou­lu ten­ter le foot­ball ou n’im­porte quoi d’autre, l’ordre du monde m’in­di­quait que c’était pas fait pour moi! C’est aus­si cette né­ces­si­té qui nous re­pré­sente, nous, les pas­sion­nés: je pour­rais pas faire autre chose, men­ta­le­ment et sû­re­ment pas phy­si­que­ment. C’est mon lot – un très beau lot, faut dire.

Puis il y a eu la com­pa­gnie Abé Car­ré Cé Car­ré, que tu as co­di­ri­gée avec Wa­j­di Moua­wad en 2005…

C’était une chance de dé­cou­vrir les cou­lisses de pro­duc­tions im­por­tantes, mais qui conser­vaient la lé­gi­ti­mi­té ar­tis­tique d’un théâtre de créa­tion et de re­cherche. Une chance de té­moi­gner de ça, de ren­con­trer Wa­j­di et d’as­sis­ter à son pro­ces­sus, et en même temps de com­prendre les rouages éco­no­miques d’une com­pa­gnie. On désap­prend et on ré­ap­prend tout quand on fait de grandes ren­contres comme ça. Ça t’oc­troie le droit de ré­flé­chir au­tre­ment, de rê­ver à autre chose... J’avais 22 ans quand j’ai ren­con­tré Wa­j­di, 29 quand j’ai quit­té la com­pa­gnie; j’étais plus la même per­sonne. Ç’a été une deuxième école.

Écris-tu et com­poses-tu tou­jours, en plus du théâtre?

Oui, j’ai en­core un pro­jet de ro­man; plu­sieurs même. À me­sure que la vie avance, on amasse en­core plus d’his­toires... J’écris sur­tout du théâtre, pour me re­po­ser, pour le plai­sir; pour prendre un break, j’écris une scène.

J’ai aus­si un pro­jet de rap élec­tro avec To­mas Fu­rey. À cause de nos mé­tiers res­pec­tifs, on est en­core sur ce pro­jet qu’on avait an­non­cé en 2016. Je me de­mande com­bien de fois je vais en par­ler en en­tre­vue avant que ça ar­rive! Mais je com­pose tou­jours de mon cô­té et j’en­re­gistre des pe­tites choses.

J’ai aus­si en­vie de faire des films en an­glais; tra­vailler dans mon autre langue me manque. J’ai­me­rais bien al­ler à Londres, ou m’ins­tal­ler un mo­ment à To­ron­to ou Van­cou­ver, où il y a aus­si une grosse in­dus­trie du ci­né­ma. C’est plus comme c’était, quand on avait be­soin d’être ser­veur à Los An­geles pen­dant 10 ans. Il y a en­core des gens là-bas avec le rêve de jouer, mais je pense que ça passe aus­si par d’autres che­mins. Nos films sont nos cartes de vi­site. Et ça, ça voyage.

Dif­fi­cile de gé­rer tous ces pro­jets si­mul­ta­né­ment?

Ça fait cinq ans que j’ai plus d’agent d’ar­tiste. Éton­nam­ment, je tra­vaille plus. C’est un choix, mais je com­mence à trou­ver le temps long le ma­tin quand j’ai be­soin de faire des ho­raires – c’est en­vi­ron une heure de bu­reau par jour pour être ca­pable de faire fonc­tion­ner du théâtre avec de la té­lé­vi­sion et du ci­né­ma. Et tout le monde est de moins en moins to­lé­rant. Ça ar­rive sou­vent que ça se court-cir­cuite...

L’éco­no­mie a tel­le­ment pris un rôle conduc­teur dans notre mi­lieu que c’est par­fois com­pli­qué d’avoir l’im­pres­sion qu’on fait ce mé­tier pour les mêmes rai­sons qu’au dé­but. Pour vivre, fau­drait que je fasse quatre pièces par an. Et dans ce temps-là, tu te dis: «Oui, je vais faire cette pub qui paye bien parce que j’ai be­soin d’avoir une re­lâche.» Mais je suis quand même fier d’avoir eu les moyens de dire sou­vent non à de la pu­bli­ci­té… Je ne cri­tique pas ceux qui le font, je cri­tique l’ava­rice de ce mé­tier.

Co­mé­dien, ac­teur, mu­si­cien, réa­li­sa­teur… Qu’est-ce qui te dé­fi­nit le mieux?

Je gagne ma vie en jouant des textes sur scène. C’est mon pre­mier mé­tier. Puis ma re­cherche d’ap­pro­fon­dis­se­ment de cette dis­ci­pline m’a me­né à des dé­cou­vertes in­croyables, comme la lit­té­ra­ture, la mise en scène, la réa­li­sa­tion, l’écri­ture scé­na­ris­tique…

Comment tra­vailles-tu un film ver­sus une pièce de théâtre?

C’est un geste ath­lé­tique dif­fé­rent, ça dé­pend quelle dis­ci­pline tu joues. L’ap­proche sen­si­tive est à son pa­roxysme au ci­né­ma, tan­dis que l’ap­proche phy­sique est à son pa­roxysme au théâtre. Là, il faut dé­ployer de l’éner­gie, don­ner du son, ac­cro­cher l’oeil du spec­ta­teur. Le ci­né­ma, c’est un autre mé­dium et les ou­tils à uti­li­ser sont dif­fé­rents. Comment se ser­vir de son in­té­rio­ri­té en étant dans le dé­ploie­ment vo­cal ou l’am­pleur, ou comment avoir de la gran­deur quand on joue tout pe­tit? Ce sont des dé­fis propres à chaque forme.

Mais je me dé­couvre un amour pour le jeu du ci­né­ma que je ne soup­çon­nais pas. Le jeu au théâtre est un sport, ce­lui à la ca­mé­ra est une mise en état. Je pense à Ku­brick, qui fai­sait ré­pé­ter une scène jus­qu’à ce que les ac­teurs soient vrai­ment fa­ti­gués, pour voir ce qui al­lait sor­tir… Ce sont des pro­ces­sus qui m’in­té­ressent beau­coup, par leur trans­dis­ci­pli­na­ri­té.

Où en est le théâtre qué­bé­cois au­jourd’hui, se­lon toi?

Je pense qu’on ar­rive à quelque chose. Y a quelques an­nées, j’avais peur d’un mou­ve­ment trop im­por­tant du pri­vé, un en­va­his­se­ment avec l’avè­ne­ment du Quar­tier des spec­tacles. Je le vois dif­fé­rem­ment main­te­nant. J’ac­cepte la mou­vance dans la­quelle on est. Y a des choses im­por­tantes qui sont dites, et on est dans un en­droit pri­vi­lé­gié pour pou­voir par­ler et échan­ger. Il se passe ici en ce mo­ment des dis­cus­sions qu’il n’y a pas ailleurs dans le monde.

Peux-tu nous en dire plus sur ton per­son­nage de Vol­taire, dans Can­dide?

En ces temps où on cherche à se re­dé­fi­nir, on se tourne vers les grandes fi­gures. C’est une pièce très contem­po­raine; la vo­lon­té de la met­teure en scène Alice (Ron­fard), c’est que ça res­semble plus à un concert des Rolling Stones! Être dans la dé­lin­quance de cette pen­sée, dans le plai­sir de la phi­lo­so­phie, de la pen­sée et de la pa­role... Et je trouve ça très ac­tuel. On peut dé­battre de la na­ture de Dieu, de l’es­cla­vage ou de la souf­france dans un contexte pro­té­gé, où il n’y a pas de conno­ta­tion his­to­rique.

On te voit sou­vent dans des per­son­nages ex­trêmes, très éner­vés. Ce sont des rôles que tu re­cherches?

Plus jeune, c’est ce que je vou­lais mon­trer. C’est ce qui m’ins­pi­rait, ce à quoi je vou­lais cor­res­pondre. Toutes les oc­ca­sions étaient bonnes pour dé­ployer ce type d’éner­gie là. C’est le mo­dèle sur le­quel je me suis construit en tant qu’ar­tiste. Pour qu’il y ait de la fic­tion, il faut des élé­ments per­tur­ba­teurs, du dra­ma, des per­son­nages désaxés – sur les­quels se construit notre dra­ma­tur­gie. Moi, je suis très grand, on sait tout le temps où je suis ren­du sur la scène: je peux très bien jouer le rôle de ce ca­ta­ly­seur et je sais que ça me va bien.

C’est sûr que j’ai­me­rais aus­si jouer tous les rôles d’an­tho­ny Hop­kins ou Mor­gan Free­man… Der­niè­re­ment, j’ai été très tou­ché par le per­son­nage d’hop­kins dans West World. Je me vois aus­si très bien dans le per­son­nage de l’in­ven­teur fou de Re­tour vers le fu­tur… Mais ça, c’est une autre his­toire.

Main­te­nant, je me sens prêt à abor­der des per­son­nages plus calmes, qui n’ont pas be­soin d’être dans un grand dé­ploie­ment éner­gé­tique pour tou­cher. À me­sure que ma confiance se confirme, ce be­soin fan­tai­siste d’être dans la brillance et l’éclat est moins né­ces­saire. Je suis plu­tôt in­té­res­sé par des zones d’ombre qui ne re­lèvent pas de la fo­lie ju­vé­nile ou de l’in­sta­bi­li­té.

Je vais jouer pro­chai­ne­ment une ver­sion de De­leuze, et ça m’in­té­resse beau­coup. Pour Vol­taire, je sais comment je l’au­rais abor­dé y a 10 ans, et c’est très dif­fé­rent de ce qu’on fait au­jourd’hui: la sim­pli­ci­té ap­pa­raît comme une so­lu­tion, non comme quelque chose qu’on doit dé­pas­ser pour trou­ver la per­ti­nence. Ce type de per­son­nages d’in­tel­lec­tuels m’in­té­resse.

On di­rait que tu entres dans un vi­rage pro­fes­sion­nel…

J’ai l’im­pres­sion que je vais al­ler cher­cher plus du cô­té de l’écri­ture et de la mise en scène. J’ai en­vie d’in­ves­ti­guer, de cher­cher quel autre type de fic­tion on peut créer. Je me ques­tionne sur la na­ture même de la fic­tion. Qu’est-ce qu’il y a d’autre dans la ma­nière de se di­ver­tir? Est-ce pos­sible de s’in­té­res­ser, de faire pas­ser le temps au­tre­ment? Est-ce qu’une gé­né­ra­tion fu­ture pour­rait ne pas condi­tion­ner son schème so­cial en re­gar­dant une suite de dé­sastres?

Je veux in­car­ner, écrire ou pro­duire des oeuvres qui cherchent à créer un équi­libre entre cette im­pres­sion de désen­chan­te­ment, de bou­le­ver­se­ment, et une vo­lon­té vague et in­dé­fi­nie de faire du bien. Y a quelque chose de nou­veau qui doit être in­ven­té…

Can­dide

Au Théâtre du Nou­veau Monde Du 11 sep­tembre au 6 oc­tobre

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