La vraie vie

VOIR (Montréal) - - CHRONIQUE - MOTS & PHO­TO SI­MON JO­DOIN

Il y a des ba­na­li­tés qui mé­ritent d’être ré­pé­tées. J’ose­rais même dire que dans ce flot cons­tant de choses ur­gentes et très im­por­tantes où nous na­vi­guons quo­ti­dien­ne­ment, la ba­na­li­té prend de la va­leur.

J’y vais donc sans gêne et je vous pose la ques­tion à la­quelle vous vous at­ten­dez. Ça va, vous? Vous pas­sez un bel été, mal­gré ce par­fum de fin du monde dans la mé­téo ca­ni­cu­laire?

On me souffle à l’oreille que c’est la ren­trée. Le re­tour à la vie nor­male, avec le rythme de la se­maine de cinq jours, l’école, le bou­lot, les obli­ga­tions. On re­tient sa res­pi­ra­tion et on plonge en es­pé­rant avoir as­sez d’air jus­qu’aux fêtes.

Les po­li­ti­ciens, qui sont ces jours-ci en cam­pagne élec­to­rale, semblent avoir com­pris tout ça. J’es­père que vous avez bien en­ten­du ce qu’ils nous disent. On nous pro­met de «fa­ci­li­ter la vie des Qué­bé­cois». Faire les lunchs pour les en­fants se­rait de­ve­nu un «far­deau» qui est digne d’une in­ter­ven­tion de l’état. D’autres nous disent qu’ils vont re­mettre de l’ar­gent dans les poches des contri­buables, ce qui se­rait un gage de li­ber­té. Bref, nous man­quons de temps, nous sommes au bout du rou­leau et nous ne sa­vons plus où don­ner de la tête.

En avril der­nier, l’ins­ti­tut de la sta­tis­tique du Qué­bec pu­bliait dans son bul­le­tin quelques chiffres à ce su­jet. Se­lon les plus ré­centes don­nées, 48% des Qué­bé­cois de 15 ans et plus se sentent ten­dus en rai­son du manque de temps. Quatre per­sonnes sur 10 n’ont pas l’im­pres­sion de pou­voir ter­mi­ner les tâches qu’elles sou­haitent ac­com­plir. La même pro­por­tion de la po­pu­la­tion avoue de­voir ré­duire les heures de som­meil pour trou­ver un peu de temps dans leur ho­raire sur­char­gé.

Or, cu­rieu­se­ment et in­ver­se­ment, seule­ment 17% de la po­pu­la­tion qué­bé­coise songe à le­ver le pied et à ra­len­tir le rythme.

Alors, donc, que je vous de­man­dais, ça va, vous? Vous pas­sez un bel été? Et la ren­trée? Vous êtes prêts?

J’ai pas­sé une bonne par­tie du mois d’août à rou­ler len­te­ment dans les rangs. Je songe à éta­blir un re­cord: prendre le plus de temps pos­sible pour par­cou­rir la plus courte dis­tance entre deux points re­la­ti­ve­ment rap­pro­chés. C’est ain­si que je suis al­lé rou­ler pen­dant plu­sieurs heures entre Charette et Saint-sé­vère, en Mau­ri­cie, ques­tion de ne rien voir du tout, sauf quelques granges. C’est d’ailleurs ma nou­velle pas­sion, m’ar­rê­ter en che­min et ob­ser­ver les granges qui semblent aban­don­nées.

Me­su­rons bien le pro­blème au­quel nous fai­sons face. Comme je viens de vous le dire, près de la moi­tié de la po­pu­la­tion manque de temps. Ceux qui as­pirent au pou­voir semblent au cou­rant de la si­tua­tion puis­qu’ils nous pro­mettent quelques dol­lars par-ci ou quelques mi­nutes par-là pour pas­ser plus de temps en fa­mille ou avec nos proches. Des gre­nailles et des brin­dilles, pour le dire au­tre­ment.

C’est pour­tant tout notre rap­port au tra­vail, à la pro­duc­tion et à la consom­ma­tion que nous de­vrions de toute ur­gence re­mettre en ques­tion. Tout y passe. Ce rythme in­sou­te­nable de la vie quo­ti­dienne en­traîne tout avec lui; édu­ca­tion, san­té, cul­ture, in­for­ma­tion, vie so­ciale, il n’y a au­cun as­pect de nos vies qui ne s’ef­frite pas dans l’ur­gence.

J’aime, l’été, ob­ser­ver les cam­peurs qui, pour quelques jours, se paient le luxe d’une cer­taine forme de re­tour à la vie pri­mi­tive. Le père avec ses en­fants qui en­seigne l’art de faire un feu, c’est ma­gni­fique. En ber­mu­das, avec le cha­peau de so­leil tout croche, il ex­plique len­te­ment l’art de tailler la branche pour en­fi­ler une sau­cisse ou une gui­mauve qu’on fe­ra cuire sans cé­ré­mo­nie. Si l’en­fant l’échappe dans la cendre, il lui ex­plique que ce n’est pas grave, qu’il ne faut pas en faire tout un plat. Du ket­chup

sur le t-shirt? Qu’im­porte? Ce n’est pas im­por­tant. On vit avec peu, on se dé­brouille, on joue aux cartes, on ne fait rien. On peut aus­si re­mettre le même linge un peu sale quelques jours de suite. Qui s’en sou­cie? Ce se­rait gâ­cher le plai­sir des va­cances.

Et on se dit que ça, vrai­ment, c’est la vraie vie!

La vraie vie… Ces trois mots ré­sonnent dans un écho loin­tain à l’aube du re­tour à la nor­ma­li­té du ca­len­drier. Se­rait-ce dire que dans le grand cycle de la vie quo­ti­dienne où re­pas, la­vage, mé­nage, courses, tra­vail et de­voirs se bous­culent, nous ac­cep­tons, as­sez conne­ment, de vivre une fausse vie? Est-ce dire que nous nous men­tons? En échange de quoi, au juste, avons-nous ac­cep­té de vivre une vraie vie seule­ment quelques jours par an­née, et en­core, si nous en avons les moyens?

À ceux qui nous pro­mettent quelques bre­loques de temps et quelques sous usés, il fau­drait peut-être bien­tôt ré­pondre qu’on a un peu le sen­ti­ment de s’être fait bai­ser quelque part dans la grande aven­ture de la mo­der­ni­té.

Qu’avons-nous fait du temps, au juste, pour ne plus en avoir?

Je vous avais pré­ve­nus, la ba­na­li­té prend de la va­leur. Ce qui est rare, par­fois, vaut cher. Comme le temps pour ne rien faire.

Mais qui, au monde, ose­ra ne rien nous pro­mettre, ne se­rait-ce que pour quelques mi­nutes?

Ça, ce se­rait de l’es­poir. Al­lez. Bonne ren­trée!

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