Na­ture hu­maine

VOIR (Montréal) - - CHRONIQUE - PAR MI­CKAËL BER­GE­RON

Com­men­çons avec une confi­dence: je suis par­ti­cu­liè­re­ment tan­né d’en­tendre cette rengaine de la «loi de la jungle».

Cette idée que dans la na­ture, seuls les plus forts sur­vivent; soit on est man­gé, soit on mange l’autre.

Je pense avoir pas­sé ma jeu­nesse à cher­cher cette loi de la jungle dans Dé­cou­verte, dans les Na­tio­nal Geo­gra­phic, ou dans Bête pas bête plus. Tout ce que j’ai trou­vé, c’est l’in­verse.

Le lion n’est pas réel­le­ment le roi de la jungle – la jungle n’a pas de roi, la na­ture est anar­chiste. Sauf quand il a faim, le lion ne perd pas son temps à écra­ser tous les autres ani­maux, il dort. Beau­coup. Au­cun ani­mal ne perd son temps à dé­pen­ser de l’éner­gie juste pour conqué­rir ou écra­ser quel­qu’un. Bien sûr, le lion et plu­sieurs pré­da­teurs tuent... mais pas plus que ce dont ils ont be­soin pour vivre. On est à des an­nées-lu­mière de la «loi de la jungle» mise de l’avant par un tas d’éco­no­mistes, de po­li­ti­ciens et d’hommes d’af­faires.

Les «com­pé­ti­tions» chez les ani­maux sont plus sou­vent une pa­rade qu’une réelle com­pé­ti­tion. Pas beau­coup d’es­pèces se battent à la mort. Leur sur­vie l’em­porte sur le prin­cipe. C’est sou­vent comme un gros spec­tacle de lutte. On gueule fort, on fait des acro­ba­ties, mais au bout du compte, per­sonne ne veut réel­le­ment se faire mal.

Si un homme d’af­faires vi­vait vrai­ment se­lon la loi de la jungle, la vraie, il ne pas­se­rait pas son temps à écra­ser la com­pé­ti­tion et à être ha­bi­té par un es­prit de con­quête; il tien­drait un com­merce qui lui per­met­trait de se nour­rir, lui et sa fa­mille, sans plus. Le lion n’est pas dans la convoi­tise. Ni le tigre. Ni le grizz­ly. Ni le re­quin. Un des rares ani­maux qui en­tasse et ac­cu­mule des af­faires, l’écu­reuil, le fait parce qu’il les perd. Il ne se sou­vient ja­mais où il a ca­ché sa noix... alors il en cache, en­core et en­core.

La na­ture est tout le contraire d’un lieu sau­vage et sans mer­ci, c’est plu­tôt une im­pres­sion­nante har­mo­nie. Le prin­cipe même des éco­sys­tèmes re­pose sur les échanges, sur les co­opé­ra­tions, entre toutes les formes de vie. Au­cune es­pèce ne sur­vi­vrait sans l’ap­port des autres es­pèces – fau­nique et flo­rale, j’ai­me­rais pré­ci­ser.

De ré­centes études en so­cio­bio­lo­gie – l’étude des so­cié­tés ani­males – dé­montrent que l’en­traide ne se fait pas tant entre «frères», entre es­pèces entre elles, mais plu­tôt se­lon les en­vi­ron­ne­ments ou les contextes, comme des pé­nu­ries ou des pé­riodes de froid, sans égard à l’es­pèce, si c’est un «frère» ou un «autre».

Plus en­core, c’est dans ces mo­ments-là que se créent en fait les proxi­mi­tés gé­né­tiques. Donc, l’en­traide ne vien­drait pas de la proxi­mi­té gé­né­tique, c’est plu­tôt la proxi­mi­té gé­né­tique qui vien­drait de l’en­traide.

Tout ça scrappe le dis­cours de plu­sieurs ra­cistes sur les «im­mi­grants illé­gaux», mine de rien.

Ce n’est pas tant parce que vous êtes plus forts que les autres que vous vi­vez jus­qu’à 86 ans, voire 100 ans, c’est parce que la so­cié­té vous le per­met. Ce n’est pas avec la com­pé­ti­tion ou «la loi de la jungle» que nous avons dou­blé notre es­pé­rance de vie et di­mi­nué la mor­ta­li­té in­fan­tile, c’est en s’or­ga­ni­sant en­semble, en créant des ac­cès à l’eau po­table, en uni­ver­sa­li­sant les soins de san­té, en créant des in­fra­struc­tures par­ta­gées, pas tout seul cha­cun dans notre coin.

Si on vit mieux et plus long­temps, c’est parce que des gens ont ar­rê­té de jouer à qui pisse le plus loin.

Même notre corps re­pose sur la col­la­bo­ra­tion. Notre san­té re­pose sur une étroite sy­ner­gie entre nous et un tas de bac­té­ries, le mi­cro­biote.

La co­opé­ra­tion est tel­le­ment pré­sente dans notre gé­né­tique que nos ré­flexes sont l’en­traide. On le voit dans les grandes ca­tas­trophes. La plu­part des gens vont ai­der la per­sonne qui est coin­cée sous un dé­bris, vont ten­ter de soi­gner une per­sonne bles­sée, même les dons sont une preuve de ce ré­flexe de l’en­traide. En temps de crise, c’est une forme d’au­to­ges­tion co­opé­ra­tive qui s’ins­talle na­tu­rel­le­ment.

C’est tel­le­ment au coeur de notre vie que peut-être au­cun ani­mal n’est aus­si vul­né­rable que nous le sommes à notre nais­sance. Ça nous prend des mois et des an­nées pour de­ve­nir au­to­nomes. Tout le contraire des pou­lains qui ga­lopent deux mi­nutes après leur nais­sance. Nous ne pour­rions pas naître aus­si vul­né­rables si nous n’étions pas des êtres so­ciaux et co­opé­ra­tifs, si ce n’était pas dans notre na­ture.

Per­sonne n’aime les égoïstes. Pour­quoi, alors, conti­nuons-nous de faire croire que c’est ça, la na­ture pro­fonde de l’être hu­main?

Parce que l’égoïsme existe aus­si dans la na­ture, même si c’est l’ex­cep­tion et non la règle. Si ce sont les groupes so­ciaux co­opé­ra­tifs qui s’en sortent le mieux et sont les plus fortes, à l’in­té­rieur même des so­cié­tés, ce sont les êtres in­di­vi­dua­listes qui s’en sortent le mieux, créant un étrange pa­ra­doxe.

Iro­ni­que­ment, donc, par­fois, ce sont les êtres les plus égoïstes qui gra­vissent nos éche­lons so­ciaux et prennent les dif­fé­rents postes de pou­voir. Ces per­sonnes pensent sin­cè­re­ment, et sou­vent d’une ma­nière bien in­ten­tion­née, que leur re­cette in­di­vi­duelle peut mar­cher pour la so­cié­té.

Plus en­core, quand les choses vont bien, c’est fa­cile d’ou­blier tout ce qui per­met de bien al­ler et de pen­ser que tout ça n’est que le fruit de notre ta­lent, de nos ef­forts, de notre su­pé­rio­ri­té. La plus grosse pomme du pom­mier peut se pen­ser la meilleure, mais elle est le fruit de tout un arbre et tout un éco­sys­tème qui lui ont per­mis d’être plus im­po­sante que les autres.

«SI ON VIT MIEUX ET PLUS LONG­TEMPS, C’EST PARCE QUE DES GENS ONT AR­RÊ­TÉ DE JOUER À QUI PISSE LE PLUS LOIN.»

Au-de­là des ques­tions plus phi­lo­so­phiques, je crois quand même que «la loi de la jungle» a été in­ven­tée par des sa­lauds.

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