ARTS VI­SUELS

VOIR (Montréal) - - NEWS - MOTS | ROSE CARINE HENRIQUEZ PHO­TOS | MANIFESTO, JU­LIAN RO­SE­FELDT, 2015. INS­TAL­LA­TION VIDÉOGRAPHIQUE À 13 CA­NAUX © JU­LIAN RO­SE­FELDT ET VG BILD-KUNST, BONN 2017

Ju­lian Ro­se­feldt

QUE DISENT LES MANIFESTES DU SIÈCLE DER­NIER SUR NOTRE SO­CIÉ­TÉ D’AU­JOURD’HUI? QUELS ÉCHOS ONT-ILS ET COMMENT NOUS PAR­VIENNENT-ILS? AU MU­SÉE D’ART CONTEM­PO­RAIN DE MON­TRÉAL, CE CONTACT SE FE­RA PAR L’INS­TAL­LA­TION VI­SUELLE DE L’AR­TISTE AL­LE­MAND JU­LIAN RO­SE­FELDT QUI RE­MET AU GOÛT DU JOUR ET EN DIA­LOGUE DES ÉCRITS HIS­TO­RIQUES.

Flir­tant avec le ci­né­ma et la per­for­mance, Manifesto est construit en 13 ta­bleaux pro­je­tés si­mul­ta­né­ment sur plu­sieurs écrans. Pré­sen­tée dans une dou­zaine de villes de­puis sa créa­tion en 2015, l’ex­po­si­tion iti­né­rante est un puzzle for­mi­dable qui donne à voir l’ac­trice aus­tra­lienne Cate Blan­chett dans une per­for­mance ti­ta­nesque. Celle-ci se glisse dans la peau de 13 per­son­nages dif­fé­rents, homme ou femme, de l’en­sei­gnante au sans-abri, en pas­sant par la mère cé­li­ba­taire ou la punk.

Dif­fé­rents ac­cents, dif­fé­rents vé­cus, dif­fé­rentes vé­ri­tés. La co­mé­dienne in­carne à la fois ces per­sonnes or­di­naires dans leur quo­ti­dien et les au­teurs de ces mots cé­lèbres dans leur éter­ni­té.

À tra­vers ces voix, une soixan­taine de manifestes ar­tis­tiques se rendent jus­qu’à nous sous la forme de mo­no­logues. Des textes cen­te­naires qui ont cer­tai­ne­ment tou­jours un sens au­jourd’hui, mais qui prennent éga­le­ment une al­lure nou­velle sous l’exer­cice de col­lage au­quel s’adonne Ju­lian Ro­se­feldt. Un tra­vail de jux­ta­po­si­tion d’idées, de fer­veur, «d’as­su­rance et de fra­gi­li­té». Des ren­contres entre le sur­réa­lisme, le da­daïsme, le fu­tu­risme, l’art concep­tuel ou po­pu­laire. La pa­role com­ba­tive de cho­ré­graphes, d’ar­chi­tectes, de ci­néastes, prin­ci­pa­le­ment des hommes. Il s’agis­sait d’un choix ré­flé­chi qu’une femme porte ces mots, ex­plique l’ar­tiste.

Hé­ri­tage des manifestes

Avec cette mise en images, Ju­lian Ro­se­feldt s’in­ter­roge sur le rôle des ar­tistes dans la so­cié­té et l’hé­ri­tage de leurs écrits et de leurs ré­flexions à tra­vers le temps. Au­tant leur ré­sis­tance que leur in­fluence. Il in­ter­roge éga­le­ment l’ap­pel à l’ac­tion à tra­vers l’art, sou­li­gnant le rap­port exis­tant entre ce­lui-ci et la po­li­tique. Bien que les textes n’aient pas tous une te­neur po­li­ti­sée, ils ne peuvent se dé­ga­ger de cette sphère, car ils ont tous en com­mun ce dé­sir de chan­ger le monde et de lais­ser une trace. Peut-être est-ce là, leur legs.

L’ar­tiste a choi­si aus­si de ré­vé­ler les contra­dic­tions de ces oeuvres. Pour un même cou­rant, les fi­lia­tions sont loin d’être les mêmes et des idées s’en­tre­choquent souvent. Les au­teurs ne viennent pas non plus des mêmes époques, don­nant à voir la ma­nière dont cer­taines convic­tions se trans­forment, naissent, meurent et re­naissent. «Rien n’est ori­gi­nal, vo­lez où vous pou­vez tout ce qui est source d’ins­pi­ra­tion ou qui nour­rit votre ima­gi­na­tion», écrit Jim Jar­musch. Des pa­roles que le per­son­nage de la pro­fes­seure dé­clame de­vant sa classe dans le der­nier ta­bleau consa­cré au ci­né­ma.

Le lieu comme sym­bole

Les lieux de tour­nage choi­sis par Ju­lian Ro­se­feldt sont très ex­pres­sifs. Ce sont des lieux ar­chi­tec­tu­raux im­por­tants à Ber­lin, des lieux por­teurs d’his­toire, pour la plu­part des sites in­dus­triels, comme la tour d’espionnage Teu­fels­berg. Pour­tant, les tech­niques de construc­tion du ré­cit em­pêchent les vi­si­teurs, se­lon l’ar­tiste, de re­con­naître ces lieux. Ils de­viennent in­tem­po­rels et entrent dans une re­la­tion de com­plé­men­ta­ri­té avec les textes.

En tant que ci­néaste et an­cien ar­chi­tecte, Ro­se­feldt porte une at­ten­tion par­ti­cu­lière à la ma­nière dont la nar­ra­tion s’im­brique dans la scé­no­gra­phie. Une ré­flexion qu’il pour­suit lors­qu’il dé­cide de faire un film in­dé­pen­dant avec les 13 cha­pitres dans un mon­tage suc­ces­sif et re­ma­nié. Cate Blan­chett in­ter­prète des per­son­nages dans des si­tua­tions anec­do­tiques qui épousent ou dé­tournent les cou­rants re­pré­sen­tés. La no­tion de la per­for­mance, presque théâ­trale, est très ap­pa­rente dans la dé­marche de l’al­le­mand. L’écri­ture scé­nique et vi­suelle, la struc­ture des manifestes et le jeu au­then­tique de Blan­chett font de Manifesto une oeuvre fas­ci­nante. Une sorte de mé­ta­ma­ni­feste qui nous in­vite à pui­ser, peut-être, un peu d’op­ti­misme.

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