ESTHER LA­FORCE AUX PRE­MIERS TEMPS DE L’AN­THRO­PO­CÈNE

Le­méac, 96 pages

VOIR (Montréal) - - LIVRES -

Re­plon­ger dans le pas­sé, res­ter «en équi­libre sur

[ses] sou­ve­nirs» pour re­tar­der la fin: voi­là ce à quoi s’adonne Émi­lie en écri­vant cette lettre à sa soeur mou­rante. Le pre­mier ro­man d’esther La­force, d’une ap­pa­rence dé­li­cate lors­qu’on s’ar­rête au pe­tit livre blanc entre nos mains, aborde le contraste le plus pur qu’est ce­lui entre la vie et la mort.

Une op­po­si­tion évi­dente qui réus­sit à nous sur­prendre par sa forme, à nous se­couer.

S’il y a souvent quelque chose de ré­con­for­tant dans l’évo­ca­tion des jeux d’en­fance, ceux d’émi­lie et de sa soeur Mé­lis­sa, qui pas­saient beau­coup de temps à la cam­pagne – royaume de la li­ber­té pour des pe­tites filles de la «ban­lieue si ré­glée qu’on ap­pe­lait la ville» –, ont quelque chose d’in­quié­tant; un voile gris, une brume chaude et dense qui plane au-des­sus. À com­men­cer par la dé­cou­verte du corps d’un che­vreuil dé­ca­pi­té au pit de sable: une ren­contre in­at­ten­due et in­dé­si­rée, comme un pré­lude aux em­bûches de leur re­la­tion. «D’ins­tinct, tu t’étais dé­tour­née et re­ti­rée vers le che­min d’où nous ve­nions, fuyant la mort et ses traces.» Il fau­dra trou­ver comment évi­ter de faire de­mi-tour de­vant le dé­cès pré­ma­tu­ré des pa­rents; l’in­fer­ti­li­té mal­gré un dé­sir d’en­fan­ter pour pal­lier la dis­pa­ri­tion d’une fa­mille, des lieux et des mé­moires qui l’en­tourent.

«De­vrait-on craindre la fin du monde?» Les pro­phé­ties re­li­gieuses in­dif­fèrent la nar­ra­trice qui se rac­croche plu­tôt du mieux qu’elle peut aux gestes ba­nals et à la na­ture qui, même si elle s’éteint elle aus­si à vue d’oeil, per­met en­core de s’en­ra­ci­ner quelque part. «C’est ain­si que j’apai­sais ma frayeur quand, il y a long­temps, as­sise dans des mon­tagnes russes, j’at­ten­dais que le train se mette à tom­ber à toute vi­tesse.» Vieillir seule ef­fraie, mais c’est da­van­tage la chute im­mi­nente vers l’in­con­nu qui ter­ro­rise.

Mal­gré un ré­cit très sombre, à la fois réa­liste et fran­che­ment confron­tant, l’es­poir se fau­file dans un mince fi­let de lu­mière qui perce à tra­vers les voyages et la prose: de quoi «avan­cer d’heure en heure» vers la fin d’un monde, sans sa­voir comment oc­cu­per le temps qui nous en sé­pare si­non que par la cor­res­pon­dance avec celles et ceux qui l’au­ront quit­té en pre­mier. (Mé­la­nie Jan­nard)

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