SOR­TI DU BOIS

AVEC SON NEU­VIÈME AL­BUM, JÉ­RÔME MI­NIÈRE FAIT TABLE RASE DU PAS­SÉ ET S’AVEN­TURE «DANS LA FO­RÊT NU­MÉ­RIQUE».

VOIR (Montréal) - - MUSIQUE - MOTS | OLI­VIER BOIS­VERT-MA­GNEN PHO­TO | AN­TOINE BORDELEAU

C’est dans son la­bo­ra­toire «à peine plus grand qu’une boîte à chaus­sures» que le Mont­réa­lais de 46 ans nous re­çoit. Ex­cep­tion faite des mul­tiples post-it col­lés au mur, sur les­quels sont ins­crits les titres des nom­breuses chan­sons qu’il a écrites dans la der­nière an­née, le mi­ni-stu­dio est im­pec­ca­ble­ment ran­gé: l’or­di­na­teur bien cen­tré vers la fe­nêtre, les mul­tiples cla­viers à por­tée de main, le Fé­lix bien po­si­tion­né dans l’éta­gère de droite près de l’en­trée...

Pour­tant, il y a quelques mois, c’était le chaos ici. Jé­rôme avait à peine as­sez d’es­pace pour tra­vailler, et son che­min pour se rendre à l’autre ex­tré­mi­té de la boîte à chaus­sures ré­tré­cis­sait au fil des jours. Un mé­nage s’im­po­sait, au sens propre comme fi­gu­ré. «Je de­vais faire de l’ordre ici pour avoir les idées plus claires», ré­sume-t-il. Pour l’oc­ca­sion, l’au­teur-com­po­si­teu­rin­ter­prète de­vait re­le­ver un dé­fi de taille. Près de 20 ans après sa si­gna­ture avec La Tri­bu, il sen­tait qu’il de­vait pas­ser à la pro­chaine étape, peu im­porte ce qu’elle im­pli­quait. «La crise de la qua­ran­taine m’a frap­pé, mais à dé­faut d’avoir les moyens de m’ache­ter une Porsche rouge, j’ai quit­té mon la­bel, dit-il, en riant. Ce n’est pas un dé­part qui s’est fait dans la chi­cane. J’avais sim­ple­ment la sen­sa­tion qu’on se connais­sait sur le bout des doigts, comme un vieux couple, et que, for­cé­ment, on al­lait tou­jours être ame­nés à re­gar­der dans le ré­tro­vi­seur, vers cette époque plus abon­dante où l’in­dus­trie al­lait en­core bien et n’avait pas en­core man­gé sa grosse claque. Je ne vou­lais pas vivre ce dé­clin et, par-des­sus tout, j’avais be­soin de me bras­ser.» Dé­but 2017, Mi­nière se lance dans le vide avec ses doutes et ses an­goisses.

«J’ai de­man­dé con­seil à toutes sortes de per­sonnes: ar­tistes, agents, édi­teurs, la­bels, name it. Tout le monde me di­sait que de s’au­to­pro­duire, c’était com­plexe. On vit vrai­ment dans une époque pas­sion­nante: la qua­li­té de la mu­sique a mon­té d’une coche, mais en même temps, c’est une vraie jungle. On est tous ren­dus un peu TDAH! On est tel­le­ment bom­bar­dés de part et d’autre qu’on a du mal à créer de nou­veaux sou­ve­nirs et, tran­quille­ment, ça nous af­fecte. C’est la même ana­lo­gie avec Tin­der: tu prends, tu jettes.»

C’est en ré­flé­chis­sant à cette culture du je­table que l’ar­tiste a trou­vé le titre et, par consé­quent, la ligne di­rec­trice qui al­lait tra­ver­ser ce nou­vel opus, Dans la fo­rêt

nu­mé­rique, un constat sur l’abon­dance d’in­for­ma­tions, la vir­tua­li­té, les fausses nou­velles, les masques que l’on met.

«En fait, c’est plus qu’une fo­rêt, c’est un vrai la­by­rinthe. Il était dé­jà là avant de­vant nous, mais là, on est tous pris de­dans. La ques­tion, c’est de sa­voir à quelle branche on va s’ac­cro­cher», image-t-il.

Pour le prin­ci­pal in­té­res­sé, cette «branche» a été son pu­blic, au­tant ses fans qué­bé­cois que ses fans fran­çais les plus fi­dèles qui le suivent depuis ses dé­buts au mi­lieu des an­nées 1990 sous l’éti­quette Li­thium. «Je me suis po­sé les ques­tions de base.

Qui ai-je tou­ché au cou­rant de ces 20 der­nières an­nées? À qui je m’adresse? Et pour­quoi je conti­nue? Il y a 10 ou 15 ans, j’étais vrai­ment une bi­bitte dans le dé­cor, mais main­te­nant, les ou­tils que j’uti­lise ne dé­tonnent plus vrai­ment. En fait, ils sont presque de­ve­nus la norme! J’ai dû prendre conscience que ma mu­sique ne sur­pren­drait plus per­sonne. Tout ce que je pou­vais faire, c’était d’être le plus humble pos­sible avec moi-même et le plus sen­sible pos­sible dans ce que je ra­conte.»

Le mul­ti-ins­tru­men­tiste s’est donc mis à écrire et à com­po­ser comme ja­mais, en­re­gis­trant plus de 30 chan­sons en un peu plus d’un an. Entre le style élec­tro­nique mi­ni­ma­liste de ses dé­buts et les for­mules plus pop qui ont mar­qué ses quatre der­niers al­bums, il a d’abord cher­ché à li­bé­rer son abon­dant flux créa­tif, sans le cir­cons­crire dans un quel­conque concept. Bref, un al­bum dis­pa­rate, mais as­su­mé, à l’image d’une ère com­po­site et tour­billon­nante. «J’ai vou­lu ré­pondre au présent, en par­tant dans toutes les di­rec­tions. Je vou­lais me pit­cher dans la réa­li­té, comme pour mar­quer l’al­bum de son époque. Même chose au ni­veau des textes: j’ai écrit des pe­tites notes par­tout, sur des bouts de pa­pier ou dans mon té­lé­phone, sans prendre la peine de m’as­seoir sys­té­ma­ti­que­ment pour écrire chaque chan­son.»

Sans ja­mais ver­ser dans la cri­tique franche des tech­no­lo­gies, Jé­rôme Mi­nière livre des textes nuan­cés dans les­quels il se po­si­tionne comme un ob­ser­va­teur. «Y a ja­mais de bons ou de mé­chants. En fait, quand j’écris des tounes où je penche trop d’un bord ou de l’autre, je fi­nis par les éli­mi­ner. Je n’aime pas ta­per sur la tête de quel­qu’un, car je me sens tou­jours in­clus dans la pro­blé­ma­tique. Avant tout, je me consi­dère comme un pay­sa­giste. J’aime cap­tu­rer un mo­ment, un mood et une cou­leur, puis en ex­traire une chan­son.

Je ne suis pas le porte-dra­peau. Je suis le mec qui re­garde et qui prend les pho­tos.»

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