ALEXIE MO­RIN OU­VRIR SON COEUR

VOIR (Montréal) - - LIVRES -

Le Quar­ta­nier, 376 pages

Les anec­dotes aux ap­pa­rences ba­nales sont par­fois les pièces les plus dif­fi­ciles à pla­cer. À l’image d’un cas­se­tête dont les mor­ceaux sont éta­lés de­vant nous, Ou­vrir son coeur d’alexie Mo­rin, qui brille par­mi la liste pré­li­mi­naire du Prix des li­braires dans la ca­té­go­rie ro­man qué­bé­cois, est un ré­cit frag­men­té dont la construc­tion – ou la re­cons­truc­tion – se fait de ma­nière or­ga­nique, sans points de rup­ture.

«Moi aus­si! Moi aus­si, je me suis fait opé­rer, je me suis fait opé­rer deux fois.» Avec l’en­thou­siasme d’une en­fant qui «parle comme un dic­tion­naire», la jeune Alexie se rend in­té­res­sante au­près de Fan­nie, une pe­tite voi­sine – qui de­vien­dra une amie im­por­tante – souf­frant d’une mal­for­ma­tion car­diaque. Alors qu’avec re­cul, la nar­ra­trice adulte évoque la mal­adresse de com­pa­rer son opé­ra­tion à l’oeil à ce­lui d’une chi­rur­gie où la vie est en jeu, il s’agit du seul mo­ment du ré­cit où cette der­nière s’offre le droit de res­sem­bler à l’autre.

Ami­tié, hu­mi­lia­tions, so­li­tude, dis­trac­tions de fond de classes – ou de bord de fe­nêtres. C’est dans les Can­tonsde-l’est que gran­dit Alexie; ceux à l’an­ti­pode des condos hygge de Bro­mont. À Wind­sor, tout est frette et rien n’est gran­diose, on naît de pères tra­vailleurs d’usines et de mères cou­tu­rières chi­che­ment payées. Avec ses 255 frag­ments dont la prose est re­mar­quable, Mo­rin re­ven­dique le presque or­di­naire et la non-beau­té en dé­pei­gnant un por­trait juste et plu­tôt rare: une an­xié­té qui ne re­pose pas sur le re­gard des autres, mais uni­que­ment sur la cer­ti­tude d’être in­apte à in­ter­agir, à se mou­voir dans l’es­pace. «Je re­gar­dais mon re­flet dans le mi­roir et je me di­sais qu’il était in­juste, pro­fon­dé­ment, qu’on ait pu me trai­ter de laide, qu’il fal­lait être soi-même de mau­vaise foi, soi-même mé­chant pour me dire laide, parce que je n’avais rien de laid, et que je ne vou­lais de mal à per­sonne.» Per­son­ni­fié comme «L’oeil croche», le stra­bisme de la nar­ra­trice est un pi­vot, la toute pre­mière marque d’une dif­fé­rence qui s’an­cre­ra au­tre­ment.

Ou­vrir son coeur: d’abord comme une ma­nière de se dé­voi­ler sans dé­tour mal­gré la honte, d’of­frir aux autres les sou­ve­nirs qui ont été im­plan­tés et les traces qu’ils au­ront lais­sées; puis, comme une vé­ri­table dis­sec­tion de soi, celle qui dé­coupe avec mi­nu­tie chaque par­tie de l’exis­tence pour conti­nuer à l’ha­bi­ter. (Mé­la­nie Jan­nard)

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