Jé­rôme Mi­nière et Ma­rie-pierre Nor­mand

VOIR (Montréal) - - CONTENTS - MOTS | JÉ­RÔME MI­NIÈRE ILLUS­TRA­TION | MA­RIE-PIERRE NOR­MAND

«Mam­mi­fères, oi­seaux, pois­sons, rep­tiles, am­phi­biens: les po­pu­la­tions de ver­té­brés ont été ré­duites de 60% depuis 1970...» Ce sont les pre­mières lignes d’un ar­ticle pu­blié il y a peu par le jour­nal Le Monde. Dans toutes les langues, on vous le di­ra, nous fai­sons face à la plus grande ex­tinc­tion d’es­pèces, et sur­tout la plus ra­pide, depuis les di­no­saures. Et, comme pour les chan­ge­ments cli­ma­tiques, l’hu­main a une res­pon­sa­bi­li­té cer­taine.

Je suis né en 1972, presque en même temps que le mou­ve­ment éco­lo­giste.

À l’école pri­maire, je me sou­viens de livres et de des­sins ani­més qui évo­quaient des dys­to­pies en­vi­ron­ne­men­tales fu­tu­ristes dans les­quelles tout le monde por­tait un masque à gaz, où la der­nière fleur se fa­nait, où les hu­mains de­vaient quit­ter la pla­nète à bord d’une fu­sée.

Bien qu’en­core loin­taine, la me­nace éco­lo­gique était pré­sente dans l’ima­gi­naire de ma gé­né­ra­tion. J’ai vo­té pour la pre­mière fois en 1990: pour le Par­ti vert. Chaque an­née depuis, j’ai es­pé­ré que les choses changent et que la conscience éco­lo­gique prenne la place qui lui re­vient dans les prio­ri­tés hu­maines. Au­jourd’hui, mes tempes com­mencent à gri­son­ner, mes en­fants sont grands et ce jour n’est ja­mais vrai­ment ar­ri­vé, il a été sans cesse re­pous­sé, parce qu’il ne ren­trait pas dans des agen­das aux cases trop pe­tites. J’ai plu­tôt été té­moin de la fuite en avant d’une so­cié­té ca­pi­ta­liste, tou­jours plus lisse et per­for­mante, in­éga­li­taire et sans pi­tié.

Tout doit y rou­ler plus vite, plus fort et plus loin. Mais pour al­ler où? Quand on n’est pas ca­pable de suivre, on nous pro­pose des pi­lules pour re­de­ve­nir un che­val qui danse sur le grand car­rou­sel néo­li­bé­ral, un moi que l’on peut tar­ti­ner par­tout sur les autres, comme du Nu­tel­la, aveu­glant et su­cré.

Si nous al­lions au bout de cette lo­gique ab­surde, nous de­vrions créer une lo­te­rie consa­crée aux disparitions d’es­pèces, afin de ti­rer plei­ne­ment pro­fit de cette ex­tinc­tion de masse. Elle rem­pla­ce­rait le lo­to tra­di­tion­nel, le bin­go, les courses de che­vaux, de lé­vriers et autres com­bats de co­qs. Ain­si cha­cun pour­rait, chaque se­maine, es­pé­rer faire for­tune en pa­riant sur l’éra­di­ca­tion com­plète d’une es­pèce par­ti­cu­lière.

Et le mou­ve­ment s’ac­cé­lé­rant, on as­sis­te­rait à une pluie de gros lots. De ré­cents mil­lion­naires, fiers d’avoir vu juste, té­moi­gne­raient avec émo­tion: «Vous sa­vez, pour l’émyde mu­tique, cette pe­tite tor­tue cam­bod­gienne, j’ai tou­jours su que ce­la se pas­se­rait cette se­maine.»

Ces ac­ti­vi­tés de lo­te­rie au­raient en plus le mé­rite d’édu­quer le peuple, qui connaî­trait sur le bout des doigts le nom de chaque es­pèce, même en la­tin. Avec le temps, la mo­rale des plus gros joueurs (à eux seuls ca­pables de foutre une es­pèce en l’air en une se­maine) de­vien­drait de plus en plus élas­tique, avec pour consé­quence une ac­cé­lé­ra­tion des disparitions. Ul­ti­me­ment, un pré­sident mil­liar­daire ou un oli­garque ga­gne­rait cette ab­surde com­pé­ti­tion exer­cée contre nous-mêmes. Il sa­vou­re­rait dans son bun­ker sou­ter­rain la dis­pa­ri­tion de ses congé­nères, après avoir un peu pré­ci­pi­té le mou­ve­ment en ba­lan­çant quelques bombes ou un vi­rus lé­tal. Être seul sous terre, même ga­gnant de l’ul­time gros lot, au­rait quelque chose de pro­blé­ma­tique, mais il au­rait pré­vu le coup, sau­vant de l’apo­ca­lypse plu­sieurs femmes de son choix à des fins re­pro­duc­trices. L’es­pèce hu­maine ne se­rait pas com­plè­te­ment éteinte, mais elle ne mé­ri­te­rait plus son nom.

Mal­gré les dé­cep­tions, mal­gré mon sen­ti­ment d’im­puis­sance, ma honte et ma tris­tesse, je ne peux m’em­pê­cher d’ai­mer la vie sur cette pla­nète et les hu­mains que je cô­toie. Je ne peux croire que nous soyons com­plè­te­ment mau­vais, c’est juste que nous tri­chons depuis trop long­temps à la même vieille par­tie de Mo­no­po­ly, et que pour l’ins­tant per­sonne n’est ve­nu d’en haut, d’en bas ou d’à cô­té pour nous dire d’ar­rê­ter. Nous at­ten­dons une in­ter­ven­tion ex­té­rieure, un genre de Zeus avec des éclairs ou une autre en­ti­té cé­leste qui nous rap­pel­le­rait à l’ordre. Il ne tient qu’à nous de quit­ter ce jeu des­truc­teur. Per­sonne n’ose aban­don­ner le pre­mier, afin de grat­ter en­core quelques dol­lars, et de ne pas perdre la face. Il faut avouer que le dé­fi qui nous at­tend a quelque chose de pa­ra­ly­sant.

Si nous vou­lons main­te­nir un éco­sys­tème pro­pice à la vie sur Terre; chan­ger comme in­di­vi­dus, comme sys­tèmes po­li­tiques ou comme so­cié­tés ne se­ra pas suf­fi­sant.

Nous sommes dans l’obli­ga­tion de mo­di­fier la tra­jec­toire de notre es­pèce, ni plus ni moins! Celle em­prun­tée depuis des mil­lions d’an­nées nous a me­nés à un cul-de-sac. Nous avons de la dif­fi­cul­té à nous en­tendre sous notre propre pe­tit crâne, entre frères et soeurs, entre amis, dans un couple, sur des su­jets tri­viaux, sur un ter­rain de foot, au tra­vail, en va­cances, dans une ville, à l’école, dans les dé­bats pu­blics, sur les ré­seaux so­ciaux, dans les do­maines po­li­tiques, spi­ri­tuels ou éco­no­miques, à l’échelle d’une pro­vince, d’un pays ou d’un conti­nent.

Alors, ima­gi­nez le tra­vail qui nous at­tend!

Je ne crois pas aux grandes uto­pies ni aux len­de­mains meilleurs. Notre es­pèce est ca­pable du meilleur comme du pire, point. L’éco­lo­gie n’est pas une re­li­gion. Il n’est pas né­ces­saire que nous soyons d’ac­cord sur tout, ce­la s’ap­pel­le­rait un ré­gime to­ta­li­taire. Par contre, nous pou­vons exer­cer notre ju­ge­ment, et re­con­naître qu’il est temps d’agir en­semble sur ce su­jet pré­cis, au-de­là de nos dif­fé­rences. Ne bais­sons pas les bras! Nous n’avons pas le luxe de nous pas­ser de l’es­poir, de la joie et de la beau­té.

Dans les si­tua­tions de grand pé­ril, les hu­mains ont jus­qu’ici su dé­pas­ser leurs dif­fé­rences et leurs ini­mi­tiés pour mettre au monde la meilleure par­tie d’eux-mêmes. C’est en­core pos­sible au­jourd’hui.

«L’im­pos­sible, nous ne l’at­tei­gnons pas, il nous sert de lan­terne.» – Re­né Char

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