Eric Dupont

Ou­vrir son coeur Les Nom­brils (tome 8) Sa­li­na: les trois exils Tout sa­voir sur Ju­liette

VOIR (Montréal) - - CONTENTS - MOTS | JÉ­RÉ­MY LA­NIEL PHO­TO | AN­TOINE BORDELEAU

Six an­nées ont pas­sé depuis la pa­ru­tion de La fian­cée amé­ri­caine, l’un des ré­cents suc­cès monstres en lit­té­ra­ture qué­bé­coise. Lau­réat du Prix des li­braires et du Prix lit­té­raire des col­lé­giens, le livre avait fait un réel ta­bac en li­brai­rie, trô­nant au som­met des meilleures ventes plu­sieurs mois après sa pa­ru­tion. L’au­teur s’est fait at­tendre de son pu­blic, un lec­to­rat ayant consi­dé­ra­ble­ment aug­men­té, il va sans dire. Mais à la lec­ture de La route du li­las, on com­prend que ce der­nier n’a pas chô­mé, li­vrant une somme de près de 600 pages, voya­geant de Rio de Ja­nei­ro jus­qu’à l’ar­rière-pays bré­si­lien en pas­sant par le sud des Grands Lacs, Mon­tréal,

Pa­ris et Notre-dame-du-ca­cha­lot.

Deux femmes prennent chaque an­née la route du li­las (route fic­tive ima­gi­née ici par l’au­teur), sui­vant ain­si la fleu­rai­son de cette plante en par­tant du Mid­west amé­ri­cain jus­qu’aux af­fluents du fleuve Saint-laurent. Elles s’ad­joignent d’une troi­sième per­sonne, Pia, de Mi­nas Ge­rais, aux con­fins du Bré­sil, qui semble dans une fuite en avant. Pour­quoi et vers où? Deux ques­tions qui se­ront le mo­teur même du présent livre. Si La fian­cée amé­ri­caine était com­po­sé comme un opé­ra, sorte de fil d’ariane réunis­sant les mul­tiples ré­cits qu’on y re­trou­vait, l’au­teur pré­fère ici l’his­toire d’une plante qu’il sou­haite fé­dé­ra­trice. «Le li­las est une plante em­blé­ma­tique pour moi et pour beau­coup de gens, dit Eric Dupont. C’est très dif­fi­cile d’ar­ri­ver de­vant les gens et de les in­té­res­ser à des his­toires qui ne sont pas les leurs. J’ai en­core ten­té de trou­ver un élé­ment fé­dé­ra­teur, et si dans La fian­cée amé­ri­caine, La Tos­ca (un opé­ra de Ver­di) était un élé­ment sen­so­riel et cé­ré­bral, cette fois-ci, le li­las est pu­re­ment sen­so­riel. Le li­las est as­so­cié à l’en­fance, à l’école, à la fin des classes, une es­pèce d’af­fec­tion ma­ter­nelle. Lors­qu’on pro­pose le li­las comme point de ren­contre entre le lec­teur et l’au­teur, on a un ter­rain de ren­contre très fer­tile, sans mau­vais jeu de mots.

On a tous une his­toire avec le li­las. La mienne en est une comme cent autres.»

«Bra­zil is not for be­gin­ners»

Si l’oeuvre de Dupont nous a fait voya­ger de la Gas­pé­sie jus­qu’en Ita­lie en pas­sant par Ber­lin, c’est au coeur de l’amé­rique la­tine que La route du li­las prend ra­cine. Pour l’au­teur, c’est une phrase d’une poète amé­ri­caine qui, pour lui, re­pré­sente toute la com­plexi­té du Bré­sil: «Eli­za­beth Bi­shop di­sait: Bra­zil is not for be­gin­ners.

C’est un pays très com­pli­qué, une so­cié­té avec ses propres règles, presque cultu­rel­le­ment au­to­suf­fi­sante, c’est tout ce­la que je trou­vais in­té­res­sant.»

Par­ta­geant sa vie depuis plus de 10 ans avec un Bré­si­lien, Eric Dupont sa­vait qu’il al­lait un jour écrire sur ce pays qu’il fré­quente depuis long­temps, mais pas avant d’en connaître la langue. C’était pour lui es­sen­tiel d’en­tendre ce pays se ra­con­ter par des sources pri­maires pour pou­voir lui faire hon­neur.

Pour un écri­vain qui aime jouer avec les codes du réel dans ses pro­po­si­tions lit­té­raires, abor­der la so­cié­té bré­si­lienne n’est pas chose fa­cile: «La pré­oc­cu­pa­tion avec la vrai­sem­blance n’est pas la même là-bas qu’ici. Le tra­vail sur un cer­tain réa­lisme ma­gique ne peut pas se faire de la même fa­çon si l’on veut rendre compte d’une réa­li­té. Il y a des gants blancs qu’on ne met pas là-bas, il y a un rap­port aux ex­trêmes qui n’est pas le même», ex­plique l’au­teur, en rap­pe­lant qu’il n’y a qu’au Bré­sil qu’un can­di­dat à la pré­si­den­tielle (depuis élu pré­sident) peut se faire poi­gnar­der en pleine foule et en di­rect à la té­lé­vi­sion. Mais si les er­rances géo­gra­phiques et les sauts dans le temps sont mon­naie cou­rante dans La route du li­las, la langue est pri­mor­diale pour Dupont, dé­si­rant qu’à chaque page, le lec­teur sache quelle sub­jec­ti­vi­té prend la pa­role. «Je veux ab­so­lu­ment que l’on com­prenne, par­tout dans le livre, qu’il s’agit d’un Qué­bé­cois qui parle du Bré­sil, que c’est Dupont qui parle, que l’on com­prenne d’où j’écris.»

Por­traits de femmes

Ce sont les femmes qui portent en­tiè­re­ment cette Route du li­las, qu’on pense à Édith Piaf qui erre en ses pages, à Isa­bel­la Pres­ton

«la reine de l’hor­ti­cul­ture or­ne­men­tale», ou à Léo­pol­dine de Habs­bourg, «cette obs­cure ar­chi­du­chesse au­tri­chienne mé­con­nue même des Au­tri­chiens, qui est al­lée mou­rir au Bré­sil et dont seuls les Bré­si­liens se sou­viennent et même là»

(l’un des per­son­nages clés du ro­man).

Tous voient leurs des­tins s’en­tre­mê­ler dans cette fresque ro­ma­nesque pour ten­ter de cer­ner une autre ré­flexion bré­si­lienne de l’au­teur. «Entre 4000 et 5000 Brésiliennes meurent chaque an­née de vio­lence conju­gale. C’est là que je me suis in­té­res­sé à la ques­tion: est-ce qu’il existe un en­droit sur terre où la femme est à l’abri de la vio­lence mas­cu­line? Non, il n’existe pas cet en­droit-là. […] Le Bré­sil nous rap­pelle cette triste réa­li­té: on ne pour­ra pas par­ler de pro­grès so­cial tant et aus­si long­temps qu’une moi­tié de l’hu­ma­ni­té se sen­ti­ra me­na­cée par l’autre. La porte de la bar­ba­rie est tou­jours en­trou­verte.»

Ro­man ample aux mo­teurs mul­tiples,

La route du li­las pro­pose un par­cours en terre ty­pi­que­ment du­pon­tienne, où la langue s’amuse et les faux-sem­blants sont nom­breux. Un peu comme les pre­miers ef­fluves du li­las nous ar­rivent en mai pour nous rap­pe­ler la fin des classes, un nou­veau ro­man d’eric Dupont qui pa­raît à l’au­tomne nous as­sure un hi­ver au chaud avec de longues heures de lec­ture de ces mots que l’au­teur nous pro­met avoir écrits avec le coeur.

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