UNE PLUIE DE PERSÉIDES

VOIR (Québec) - - SCÈNE - MOTS | CA­THE­RINE GE­NEST

Une pho­to, vieille pho­to, de sa jeu­nesse. Au centre des fo­lies, des gri­maces, Ni­cky Roy fixe l’ob­jec­tif d’un re­gard vif. L’ex­pres­sion d’une force de ca­rac­tère inouïe, d’une confiance presque in­ébran­lable, confirme Jacques Lessard, qui lui a en­sei­gné le mou­ve­ment au Conser­va­toire d’art dra­ma­tique de Qué­bec. C’est d’ailleurs dans ce contexte, à l’oc­ca­sion de la pré­sen­ta­tion d’une pièce sco­laire, que quel­qu’un a em­poi­gné la ca­mé­ra. «C’était une fille dé­ter­mi­née. Elle était dé­brouillarde, mais aus­si tel­le­ment em­pa­thique. Elle avait beau­coup d’em­pa­thie pour les gens. Elle ai­mait le monde. C’est pour ça que c’était une perte. Le mi­lieu n’était pas très grand à cette époque-là, plus pe­tit en­core qu’au­jourd’hui.»

Sa grande amie Ma­non Val­lée l’a connue à la même époque; elle était de la co­horte à ses trousses. Elle se sou­vient d’une de­moi­selle cha­ris­ma­tique, d’une beau­té rare, des yeux verts qui vous trans­percent, lais­sant à voir un pan de son âme. «On tom­bait en amour avec Ni­cky, elle avait un sou­rire cra­quant, elle avait un rire… Tu riais quand elle riait! Elle avait beau­coup d’en­tre­gent même si elle avait son franc-par­ler et tout ça. Elle était franche, di­recte, hon­nête. Elle était très vi­vante, ex­trê­me­ment vi­vante.» Bous­cu­lée par son in­tui­tion, peut-être, ses fu­nestes pres­sen­ti­ments, elle au­ra ac­com­pli tant de choses avant d’être ar­ra­chée à ce monde comme par er­reur, contre le cours nor­mal des choses. «Ni­cky était pres­sée. On en par­lait après sa mort. On au­rait dit qu’elle sa­vait qu’elle n’al­lait ja­mais de­ve­nir vieille.»

Sa car­rière au­ra du­ré cinq ans. Plus qu’une co­mé­dienne, elle se se­ra coif­fée du cha­peau de met­teure en scène, elle fe­ra of­fice de bâ­tis­seuse. Sa fougue, pour ci­ter M. Lessard, dé­tein­dra sur la pra­tique des autres. «Elle n’a pas été là as­sez long­temps, mais moi, je sais qu’elle a eu une in­fluence sur tous les gens de sa classe, tous ceux qui ont fon­dé la Bor­dée. Pier­rette Ro­bi­taille, Ger­main Houde, Gi­nette Guay, Jean-jac­qui Bou­tet, Jacques Gi­rard. [...] C’est da­van­tage dans son éner­gie [qu’elle au­ra ins­pi­ré les autres]. Elle avait peut-être une es­thé­tique, moi je pense qu’elle en avait une, en fait, mais elle n’a pas eu le temps de l’im­po­ser ni de la dé­ve­lop­per.» Une at­ti­rance cer­taine pour la com­me­dia dell’arte, un goût qui s’est no­tam­ment ex­pri­mé par l’en­tre­mise d’ac­ces­soires, mais aus­si dans le dé­ve­lop­pe­ment des per­son­nages, les dé­pla­ce­ments. «Elle était très vive et la com­me­dia dell’arte, c’est vrai­ment la vi­va­ci­té de la ré­ac­tion et la vé­ri­té des ré­ac­tions un peu gros­sies. Elle était comme ça, elle. T’sais, des gens qui pé­tillent. Tout à coup, ça sor­tait spon­ta­né­ment. C’était une fille ex­trê­me­ment spon­ta­née et elle ai­mait tel­le­ment rire! C’était comme être tou­jours en pré­sence d’un pe­tit feu d’ar­ti­fice. C’était plai­sant d’être avec elle.»

Le coeur à l’ou­vrage

Ni­cky Roy pré­co­ni­sait une ap­proche DIY, pour re­prendre l’an­gli­cisme d’usage com­mun d’au­jourd’hui, elle fai­sait pra­ti­que­ment tout elle même.

DIS­PA­RUE AVANT L’ÉCLO­SION D’IN­TER­NET, À LA FOIS MÉ­CON­NUE ET CÉ­LÉ­BRÉE, NI­CKY ROY RE­FAIT SUR­FACE CHAQUE PRIN­TEMPS POUR AURÉOLER UNE AC­TRICE OU UN AC­TEUR DE LA RE­LÈVE. UN NOM QUI RÉ­SONNE FORT, DONT ON SE PARE, UN SY­NO­NYME D’EX­CEL­LENCE AB­SO­LUE. MAIS QUI ÉTAIT DONC CETTE FEMME DE THÉÂTRE PAR­TIE (BEAU­COUP) TROP TÔT?

Sa scé­no­gra­phie, ses éclai­rages, ses cos­tumes… alouette! Dans le 16e nu­mé­ro de Jeu pu­blié en fé­vrier 1980, soit quelques mois seule­ment avant son dé­part, on la qua­li­fie d’im­pé­tueuse, d’ex­pres­sive. Ma­non, elle, en parle avec des points d’ex­cla­ma­tion dans la voix, in­cré­dule de voir re­vivre ses sou­ve­nirs de­puis long­temps re­mi­sés. «C’est un Bé­lier, Ni­cky, de signe as­tro­lo­gique, et elle por­tait bien ses cornes, dans le sens que c’était une fon­ceuse. Elle créait toutes sortes d’af­faires comme ce fa­meux show qu’on a fait en­semble: Pé­ché­po­lis. À ce mo­ment-là, elle vi­vait avec un pro­fes­seur de lit­té­ra­ture, An­dré Si­mard, son chum. Il avait écrit un texte sur le bien et le mal et on en avait fait une pièce de théâtre. [...] C’était ex­trê­me­ment flyé pour l’époque!»

Ta­lons hauts, bas ré­sille, cor­sets étin­ce­lants… Pé­ché­po­lis ra­con­tait l’his­toire d’un saint qui, si la mé­moire de Mme Val­lée est bonne, croi­sait le che­min d’une pros­ti­tuée. Un spec­tacle mul­ti­dis­ci­pli­naire écla­té, quelque chose comme une co­mé­die mu­si­cale, une pro­duc­tion in­clas­sable qui de­vait ini­tia­le­ment être pré­sen­tée Chez Gé­rard, éta­blis­se­ment my­thique qui, en fin de compte, se­ra la proie des flammes juste avant le dé­but des re­pré­sen­ta­tions. La troupe au­ra fi­na­le­ment élu do­mi­cile dans un bar de la rue Saint-jean. «C’était à l’étage, au bout d’un grand es­ca­lier. On avait fait ça avec des éclai­rages dis­co. C’était com­plè­te­ment fou notre af­faire. On s’était fait des cos­tumes avec des paillettes, des bottes, des sous-vê­te­ments de l’époque. C’était vrai­ment quelque chose! On avait écrit les chan­sons. On avait fa­bri­qué

des masques, mais je les ai je­tés après les avoir gar­dés long­temps. Tous les gens avec qui j’ai tra­vaillé sur ces masques-là sont morts. Je n’étais plus ca­pable de traî­ner ça.»

Le règne de Ni­cky Roy s’ins­crit dans le bouillon­ne­ment propre à la se­conde moi­tié des an­nées 1970, l’époque par ex­cel­lence pour être jeune s’il ne fal­lait qu’en choi­sir une, les der­niers ins­tants d’in­no­cence. Une pé­riode faste, éco­no­mi­que­ment par­lant, dont ses pro­ta­go­nistes parlent en évo­quant l’es­prit d’équipe, la co­opé­ra­tion, mais aus­si les va­peurs de la Ré­vo­lu­tion tran­quille qui nous en­ivrent en­core. Une li­bé­ra­tion sexuelle as­som­brie par un mal in­vi­sible dont Ma­non et ses amis ap­pren­dront le nom au tour­nant de la dé­cen­nie. Le VIH, le si­da.

Des deux cô­tés du spectre, tant ce­lui du pé­ché ou du vice que du théâtre jeune pu­blic, la po­ly­va­lente créa­trice avait ra­pi­de­ment fait sa place. Elle vi­vait de son art. Il lui ar­ri­vait même de chan­ter aux cô­tés de son ami Ai­mé Chartrand, un pion­nier de la drag à Qué­bec, un pro­fes­seur de danse so­ciale avec qui elle avait ac­cou­ché d’un ré­ci­tal re­pre­nant les codes du ca­ba­ret. C’est entre ce tour de chant fan­tai­siste et une pièce pour en­fants, entre la nuit et le jour, Ri­mous­ki et Qué­bec, qu’elle se­ra fi­na­le­ment em­por­tée dans un ter­rible ac­ci­dent de voi­ture. Un fin si vio­lente pour une fille em­preinte de lé­gè­re­té, ce doux vi­sage qu’on au­rait for­cé­ment vu, la force des rêves ai­dant, sur les écrans de ci­né­ma. Ni­cky n’avait que 25 ans et toute la vie de­vant elle.

LA FOLLE DU QUAR­TIER LA­TIN, COUR­TOI­SIE LE TRIDENT COUR­TOI­SIE JO­CE­LYNE ROY

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