Voir un ami pleu­rer

VOIR (Québec) - - CHRONIQUE - PAR ÉMI­LIE DU­BREUIL

La pe­tite fille sou­riante, 6 ou 7 ans, s’est ar­rê­tée de­vant moi avec sa crème gla­cée. Sa mère dis­cu­tait avec une amie et, avec mon re­gard po­sé dans le vague, je de­vais lui sem­bler une in­ter­lo­cu­trice idéale.

— C’est quoi, toi, ta chan­son pré­fé­rée?

Sans ré­flé­chir, j’ai ré­pon­du: Voir un ami pleu­rer.

— Mais c’est pas une chan­son, ça, m’a ré­pon­du la pe­tite, en fron­çant lé­gè­re­ment les sour­cils avec le sé­rieux des en­fants de cet âge-là.

— Alors, toi, c’est quoi ta chan­son pré­fé­rée?

— On va s’ai­mer! m’a-t-elle dit.

J’ai sur­sau­té et fre­don­né la chan­son de Mar­tine St-clair. Non, ce n’était pas de celle-là qu’elle par­lait. Elle a chan­té celle à la­quelle elle fai­sait ré­fé­rence, puis s’est ar­rê­tée net.

— Tu as un ami qui pleure. Il est où? — Il n’est pas loin, dans ma tête… — Dans ta tête?

La ma­man est ar­ri­vée. Elle a ré­cu­pé­ré Li­li et sa crème gla­cée. Elles sont par­ties sur le trot­toir. La pe­tite s’est re­tour­née pour m’en­voyer la main.

Bien sûr, il y a les guerres d’ir­lande Et les peu­plades sans mu­sique

Bien sûr, tout ce manque de tendre Il n’y a plus d’amé­rique

Bien sûr, l’ar­gent n’a pas d’odeur Mais pas d’odeur vous monte au nez Bien sûr, on marche sur les fleurs Mais, mais voir un ami pleu­rer...

Tout d’un coup, j’ai eu en­vie de faire re­ve­nir la pe­tite fille et de lui chan­ter cette chan­son de Brel, lui ex­pli­quer à quel point ce long poème dit à peu près tout ce qu’il y a à dire sur quelques ac­cords en mi­neur.

Bien sûr tout. Bien sûr, il y a les grands en­jeux, les guerres, les ré­fu­giés, les dic­ta­teurs, les cor­rom­pus. Bien sûr, un manque de pro­jet de so­cié­té et bien sûr, il y a nos propres vies im­par­faites, nos amours qui ne nous four­nissent pas tou­jours le bon­heur rose et do­du qu’on lui de­mande, bien sûr.

Mais voir un ami pleu­rer

Bien sûr, ces villes épui­sées

Par ces en­fants de 50 ans

Notre im­puis­sance à les ai­der

Et nos amours qui ont mal aux dents Bien sûr, le temps qui va trop vite Ces mé­tros rem­plis de noyés La vé­ri­té qui nous évite

Mais, mais voir un ami pleu­rer...

Bien sûr, la job qui consomme et consume nos jours à la vi­tesse de l’éclair et qui fait que le temps passe tout droit et nous donne par­fois l’im­pres­sion que notre vie se dé­roule entre pa­ren­thèses, en at­ten­dant d’avoir le temps de vivre un peu comme si elle était ailleurs, nos com­pa­gnons d’armes qui courent toute la jour­née, mé­tro, dodo, dead­line, cours de ju­do, cours de yo­ga, etc.

Bien sûr, nos mi­roirs sont in­tègres…

Bien sûr, tous ces men­songes que nous nous ra­con­tons à nous-mêmes, ces né­vroses que l’on re­fuse de voir, ces trucs toxiques que l’on ne change pas.

Et tous ces hommes qui sont nos frères Tel­le­ment qu’on est plus éton­nés

Que par amour ils nous la­cèrent

Mais voir un ami pleu­rer…

La pe­tite fille avait dis­pa­ru de­puis long­temps de mon champ de vi­sion et je ve­nais de lui faire cette pe­tite le­çon ima­gi­naire en dé­cli­nant par coeur ces strophes que j’ai fi­ni par as­si­mi­ler à force d’écou­ter en boucle ce texte, ado­les­cente, sur la vieille table tour­nante de mes pa­rents. Cette chan­son me bou­le­ver­sait à un âge tendre. Je ne l’écoute que ra­re­ment au­jourd’hui. J’ai moins de temps pour goû­ter la nos­tal­gie et me mettre sciem­ment

l’hu­meur au bleu. Mais spon­ta­né­ment, quand la pe­tite fille m’a de­man­dé ça – c’est quoi ta chan­son pré­fé­rée? –, mon in­cons­cient s’est mis en mi­neur.

Sans doute un peu parce que je m’étais ar­rê­tée au ca­fé de re­tour de chez elle.

J’avais pris une pe­tite heure de ma vie. Je lui avais dit que je se­rais là à 16h. J’ai dé­bou­lé dans son sa­lon en re­tard, 16h30: «Ex­cuse-moi, il y avait du tra­fic.»

Alors qu’elle me ra­con­tait sa rage de dents ve­nue s’ajou­ter aux dou­leurs en­gen­drées par son ge­nou fou­tu, mon té­lé­phone vi­brait de mes­sages vers les­quels mon re­gard se dé­tour­nait par ré­flexe.

Elle m’a dit, sans em­phase: «J’en ai as­sez de souf­frir, c’est trop dur, je n’en peux plus, je suis fa­ti­guée, je n’ai plus la force.»

Elle s’est mise à pleu­rer dou­ce­ment. De grosses larmes per­cep­tibles sur ses joues. Je lui ai te­nu la main. Dis­crè­te­ment, j’ai fer­mé le té­lé­phone, lais­sant de cô­té les guerres d’ir­lande, les peu­plades sans mu­sique, notre so­cié­té sans pro­jets ni rêves, mes mi­roirs in­tègres et le temps qui va trop vite et je l’ai re­gar­dée pleu­rer en si­lence, car il n’y a sur­tout rien à dire ni rien à faire quand on voit un ami pleu­rer, il faut se taire et s’ou­blier. Se taire, se taire, se taire, ta yeule et faire face à la fra­gi­li­té de­vant la­quelle on de­vient si con, si plein de conseils in­utiles.

Je lui ai ten­du un mou­choir. Elle s’est res­sai­sie. Je lui ai dit des conne­ries du genre: «Un jour à la fois, ça va s’ar­ran­ger, tu vas t’en sor­tir, ça va al­ler mieux de­main.»

Elle a sou­ri pour me ras­su­rer:

«Ça va, t’in­quiète pas. J’irai mieux de­main. Vas-y, je sais que t’es dans le jus.»

J’ai fait sem­blant d’y croire et je suis par­tie.

Plus tard, as­sise au ca­fé, les yeux dans le vague quand la pe­tite fille m’a ques­tion­née, je l’en­ten­dais pleu­rer dans ma tête, per­sua­dée qu’elle avait at­ten­du mon dé­part pour pleu­rer vrai­ment, lâ­cher la digue.

Car le plus sou­vent, même si on ex­pose à peu près tous les pe­tits évé­ne­ments de nos vies sur les ré­seaux so­ciaux, on se cache pour pleu­rer.

«MÊME SI ON EX­POSE À PEU PRÈS TOUS LES PE­TITS ÉVÉ­NE­MENTS DE NOS VIES SUR LES RÉ­SEAUX SO­CIAUX, ON SE CACHE POUR PLEU­RER.»

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