LE VENT TOURNE

VOIR (Québec) - - MUSIQUE - MOTS | OLI­VIER BOIS­VERT-MAGNEN PHO­TOS | AN­TOINE BOR­DE­LEAU

APRÈS UNE LONGUE DÉ­PRES­SION, L’AU­TEURE-COM­PO­SI­TRICE-IN­TER­PRÈTE ELI­SA­PIE ÉTALE LE FRUIT DE SON IN­TROS­PEC­TION SUR THE BALLAD OF THE RU­NA­WAY GIRL, UN TROI­SIÈME AL­BUM SO­LO À LA FAC­TURE FOLK BRUTE.

Les cinq der­nières an­nées ont été mou­ve­men­tées pour Eli­sa­pie Isaac. Un mo­ment eu­pho­rique, l’ac­cou­che­ment d’un deuxième en­fant, s’est ra­pi­de­ment trans­for­mé en dé­pres­sion post-par­tum. La chan­teuse in­uk ve­nait alors de frap­per un mur. «La vie a bas­cu­lé au mo­ment où ça au­rait pas dû. J’avais une mai­son, un chum, deux en­fants... Tout al­lait bien. Mais cu­rieu­se­ment, j’ai com­men­cé à me po­ser des ques­tions. Main­te­nant que j’avais trou­vé mon nid et ma fa­mille, qu’est-ce qui m’at­ten­dait? Comment on fait pour vivre nor­ma­le­ment? J’ai tel­le­ment fui dans ma vie que, là, la sta­bi­li­té me fai­sait peur», confie l’ar­tiste de 41 ans. «Quand t’es une mère de fa­mille et que tu vis des choses aus­si pro­fondes et lourdes que ça, tu te dis que c’est im­pos­sible, que tu peux pas, que tu dois tou­jours bien al­ler.»

Proac­tive mal­gré tout, Eli­sa­pie a alors en­ta­mé une longue et exi­geante in­tros­pec­tion. Adop­tée à la nais­sance par une fa­mille voi­sine de son vil­lage nor­dique Sal­luit, l’ar­tiste a com­pris que ce dé­ra­ci­ne­ment ini­tial avait eu un im­pact sur sa per­son­na­li­té, à l’ins­tar de ce­lui qui l’a pous­sée à ve­nir s’ins­tal­ler à Mon­tréal au dé­but de sa ving­taine. De là le nom de l’al­bum, qui fait écho à cette fuite per­ma­nente. «J’ai réa­li­sé que j’ai constam­ment es­sayé de sur­vivre dans un en­vi­ron­ne­ment qui n’était pas le mien. Quand j’étais pe­tite, je vou­lais plaire, m’adap­ter à tout le monde. Un peu comme un ré­flexe de sur­vie. J’ai tou­jours pen­sé que c’était une force que j’avais, mais du­rant ma dé­pres­sion, j’ai dé­cou­vert qu’à force de faire at­ten­tion à tout le monde, j’avais ja­mais pris soin de moi… J’avais ja­mais été vraie avec moi-même.»

Au plus bas, la chan­teuse a com­po­sé Ika­jun­ga, tou­chante chan­son qui, mal­gré son contexte de créa­tion dif­fi­cile, a don­né le ton à l’al­bum. «Je pleu­rais de­vant le sa­pin de Noël mort et j’ai pris ma gui­tare. Je fai­sais juste pleu­rer et m’ex­cu­ser. C’est là que j’ai sen­ti que j’avais be­soin d’aide.»

L’aveu a en­suite lais­sé place à la quête in­té­rieure. Sur Una, Eli­sa­pie touche le coeur du pro­blème et aborde la bles­sure qu’elle a vé­cue lorsque sa mère bio­lo­gique l’a don­née en adop­tion. «J’ai réa­li­sé que je me sen­tais cou­pable de­puis ma nais­sance, car c’est à ce mo­ment-là que j’ai vé­cu ma pre­mière grande peine d’amour. J’ai es­sayé de com­prendre comment ma mère avait vé­cu ça, alors que moi, je vi­vais un amour in­tense et ex­tra­or­di­naire avec mes en­fants. C’était pas d’une pe­tite thé­ra­pie que j’avais be­soin, mais bien d’un re­tour sur moi­même à par­tir de la nais­sance. Una té­moigne en par­tie de ce pro­ces­sus-là et, à la fin, il y a comme une ré­demp­tion.»

Cette ré­demp­tion a pris son élan dans le Nord qué­bé­cois. Au lieu d’y al­ler seule­ment une fois par an­née, comme elle le fai­sait en moyenne de­puis son exil, Eli­sa­pie a ac­cep­té toutes les offres de sé­jours que ses proches de Sal­luit lui ont pro­po­sées. «C’est vrai­ment ça qui m’a sau­vée, car je m’en­nuyais pro­fon­dé­ment du ter­ri­toire, de l’ho­ri­zon, du rythme du Nord. Chez nous, on se donne des ren­dez-vous,

mais sans ja­mais se fixer d’heure. On se dit: “On se voit tan­tôt!” Avec les drames rap­por­tés dans les mé­dias, on a sou­vent l’im­pres­sion que tout va mal chez nous, mais il y a une belle ré­si­lience là-bas. On se ra­masse avec de la merde, mais on fait du mé­nage et on trouve des tré­sors. Notre cul­ture, c’est de trans­for­mer les choses qui nous tombent sous la main. On a cette force-là en nous.»

Res­sour­cée, Eli­sa­pie a don­né l’im­pul­sion né­ces­saire à ses chan­sons en fai­sant ap­pel à Joe Grass, gui­ta­riste, chan­teur, com­po­si­teur et ar­ran­geur qui a fait sa marque avec Pa­trick Wat­son, The Barr Bro­thers et, plus ré­cem­ment, Klaus. «Je sa­vais qu’il avait une sen­si­bi­li­té pour le blues et le folk, et c’est vrai­ment là que je vou­lais al­ler. Mon deuxième al­bum était très pop et, là, mon ins­tinct me di­sait d’al­ler ailleurs. Comme si le vent tour­nait et qu’un autre cycle com­men­çait.»

Sur­tout, la Mont­réa­laise dé­si­rait ha­biller ses chan­sons de fa­çon crue et dé­pouillée pour en lais­ser da­van­tage res­sor­tir l’émo­tion. Les af­fi­ni­tés étaient donc na­tu­relles avec un mu­si­cien à la dé­marche sobre et im­pul­sive comme Grass. «Joe, c’est une es­pèce d’ani­mal très ado­rable, mais qui agit de fa­çon brute quand c’est le temps de créer. Quand tu entres en stu­dio avec lui, il ne perd pas de temps à es­sayer de te mettre à l’aise. Il com­mence tout de suite à jouer. Au dé­but, j’étais ner­veuse, j’avais pas confiance en moi, mais après un week-end avec lui et Ni­co­las Basque (de Plants and Ani­mals), j’ai com­pris ce qui m’at­ten­dait. Ça m’a don­né du guts. J’avais be­soin de vivre ça.»

Mar­qué par une com­pli­ci­té mu­si­cale vi­vi­fiante, The Ballad of the Ru­na­way Girl n’est donc pas l’al­bum morne qu’il au­rait pu être. «Oui, il y a un peu de dark­ness, mais il y a sur­tout un équi­libre. C’est pas un voyage vers Walt Dis­ney ni vers l’en­fer, c’est plus une route avec de la gra­velle et, par­fois, avec un su­per beau cou­cher de so­leil.»

The Ballad of the Ru­na­way Girl

(Bon­sound) En ma­ga­sin le 14 sep­tembre

Le 15 dé­cembre au Grand Théâtre

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