Si­mon Jo­doin

VOIR (Québec) - - CONTENTS - MOTS & PHO­TO SI­MON JO­DOIN

Je suis un vrai conser­va­teur, dans le vrai sens du mot. Je veux conser­ver que c’est qu’on a.

Y’a plus per­sonne qui pense de même. Y ont ôté le der­nier tram­way à Mon­tréal. Ben moi, ça m’a fait de la peine. J’ai­mais ça, moi, les p’tits chars, je trou­vais ça beau pis je trou­vais ça char­mant. Ça mar­chait à l’élec­tri­ci­té pis ça coû­tait pas cher. Y rem­placent ça par des au­to­bus qui font un va­carme épou­van­table, ça bou­cane noir, ça sent le yable, pis ça coûte une for­tune. Y ap­pellent ça le pro­grès. Le tra­fic va al­ler plus vite. Qui c’est qui est si pres­sé que ça?

Où c’est qu’y veulent al­ler de même?

— Du­ples­sis (joué par Jean La­pointe), mi­ni­sé­rie de De­nys Ar­cand, 1978

--J’avais

une chro­nique toute prête à vous pro­po­ser sur la cui­sine au­tom­nale quand j’ai vu pas­ser cette sor­tie de Maxime Ber­nier à propos de la pol­lu­tion et du CO2. Je ne sais pas com­ment vous ré­su­mer la chose. C’est comme une blague entre amis, ça ne se ra­conte pas. Il fal­lait être là. C’était sur Twit­ter, par un beau mer­cre­di un peu gris à la fin oc­tobre, juste avant Hal­lo­ween.

«Le CO2 n’est PAS de la pol­lu­tion, écri­vait-il. C’est ce qui sort de votre bouche quand vous res­pi­rez et ce qui nour­rit les plantes.» Il y a ici, en deux ph­rases, toute la chi­mie né­ces­saire pour pro­vo­quer une ré­ac­tion en chaîne et un pro­fond ques­tion­ne­ment mé­ta­phy­sique.

Qu’est-ce que je fais au cos­mos alors que je res­pire? Suis-je en sym­biose avec les arbres et les fo­rêts? Quelle est donc ma place dans ces es­paces in­fi­nis?

D’ailleurs, ceux qui s’in­té­ressent un tant soit peu à la théo­lo­gie et à la spi­ri­tua­li­té savent que la no­tion de souffle est, éty­mo­lo­gi­que­ment et concep­tuel­le­ment, liée à la no­tion d’es­prit.

Je vous le dis, moi. Maxime Ber­nier est un phi­lo­sophe.

Je pense même qu’il ne peut pas être aus­si con qu’il le laisse croire. Mais qu’il sait, par ailleurs, qu’il y au­ra as­sez de cons pour le croire.

Là se trouve tout le noeud à dé­nouer.

Car ça pour­rait mar­cher. En ces ma­tières, plus rien ne de­vrait nous éton­ner.

Face au pré­ci­pice des choses com­plexes, ce­lui qui bran­dit la corde de la sim­pli­ci­té pour­rait connaître un cer­tain suc­cès. Ça s’est dé­jà vu. Na­tha­lie Nor­man­deau, qui était en

2011 mi­nistre des Res­sources na­tu­relles et de la Faune, avait ten­té un exer­cice du genre à l’époque afin de ras­su­rer ceux qui s’in­quié­taient qu’on creuse un peu par­tout des puits de gaz de schiste.

«Une vache émet plus de CO2 dans l’at­mo­sphère qu’un puits, pro­po­sai­telle. C’est fac­tuel­le­ment prou­vé. Alors, est-ce qu’on peut ar­rê­ter de faire de la dé­ma­go­gie?»

Je dois avouer que la vache, comme uni­té de me­sure, c’est as­sez ras­su­rant.

Tout le monde peut com­prendre ça.

Dans Le De­voir, à l’époque, Louis-gilles Fran­coeur avait pu­blié un ar­ticle ques­tion de mieux com­prendre les cal­culs bo­vins de ma­dame Nor­man­deau. En ana­ly­sant trois puits de gaz, les agro­nomes de Na­ture Qué­bec avaient dé­cou­vert que les émis­sions me­su­rées cor­res­pon­daient plu­tôt à 107 vaches, sur une base an­nuelle.

La vache an­nuelle. Voi­là une nou­velle uni­té de me­sure fa­cile à com­prendre. Comme le pied li­néaire ou le mètre car­ré.

Notez au pas­sage qu’à la même époque, afin de dé­mys­ti­fier tout ça, il a fal­lu aus­si pré­ci­ser que les émis­sions bo­vines n’étaient pas, comme on le croit sou­vent, le ré­sul­tat

de pets de vaches, mais bien de rots que font les ani­maux en ru­mi­nant. Tou­jours bon à sa­voir.

Mais vous voyez? Le souffle en­core. Res­pi­ra­tion et di­ges­tion. Des choses simples.

En bras­sant tout ça, on pour­rait même se de­man­der à com­bien de vaches an­nuelles équi­vaut le souffle heb­do­ma­daire de Maxime Ber­nier.

Toutes ces ques­tions qui nous échappent. --Reste

que l’air am­biant est en train de faire rouiller pas mal nos vieux ca­mions et qu’on ne pour­ra plus creu­ser n’im­porte com­ment et n’im­porte où afin de brû­ler du gaz. Brû­ler du gaz, se fa­ti­guer in­uti­le­ment, dé­ployer une éner­gie in­utile. C’est bien de ce­la qu’il est ques­tion dans toutes ces dis­cus­sions sur l’en­vi­ron­ne­ment. Il y a de quoi sour­ciller lors­qu’on voit tous ces es­prits par­ti­sans faire des si­ma­grées et des gri­maces dès qu’on amorce une ré­flexion éco­lo­gique qui pour­rait re­mettre en ques­tion non seule­ment nos modes de pro­duc­tion, mais aus­si notre mode de vie. Ce n’est pas être de droite ou de gauche que de consi­dé­rer qu’il est plu­tôt idiot de se fa­ti­guer in­uti­le­ment et de sa­lo­per le pay­sage tout en ren­dant l’air pe­sant de puan­teur. On peut même consi­dé­rer que la re­mise en ques­tion de cette course ef­fré­née à la crois­sance est, en soi, pro­fon­dé­ment et es­sen­tiel­le­ment conser­va­trice.

Il est dif­fi­cile de com­prendre com­ment nous pour­rions être di­vi­sés sur ces ques­tions et sur quoi se fondent les ri­va­li­tés lorsque nous consi­dé­rons que nous de­vrions gar­der la mai­son propre, nous ar­rê­ter un ins­tant et faire le point. D’où vient donc cette mys­té­rieuse op­po­si­tion, si ce n’est que d’un dé­sir de pré­ser­ver l’opu­lence de quelques in­dus­triels qui se shootent au cash en hal­lu­ci­nant des mondes meilleurs qui n’ar­rivent ja­mais?

Plus cu­rieux en­core, sur cette op­po­si­tion, on nous pro­pose un di­lemme en forme d’acro­ba­tie sui­ci­daire: est-ce que l’éco­no­mie doit pas­ser avant l’éco­lo­gie? Existe-t-il une ques­tion plus conne? En­core ici, les mots ont un sens tê­tu. Le pré­fixe éco-, com­mun à ces deux mots, vient du grec oi­ko, qui si­gni­fie mai­son ou plus jus­te­ment la mai­son­née, le mi­lieu de vie, le lieu où nous ha­bi­tons en­semble et que nous de­vons à la fois gé­rer et com­prendre. Il n’y a pas à choi­sir ici… Il s’agit du rec­to et du ver­so de la même feuille de pa­pier.

Toutes ces que­relles sont in­utiles et de­vraient se ré­gler en peu de mots: Tu brûles du gaz, man… Res­pire par le nez un peu.

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