Mé­ca­nique verte

VOIR (Québec) - - CHRONIQUE - MOTS & PHO­TO SI­MON JO­DOIN

Le jour où on nous a in­vi­tés à si­gner ce fa­meux Pacte pour la tran­si­tion, je me suis dit que j’étais mieux d’al­ler prendre une marche pour me par­ler à moi-même.

Ne va sur­tout pas dire une conne­rie, que je me ré­pé­tais. Il y a des mo­ments comme ça où on sent qu’il ne faut sur­tout pas dé­con­ner. Le moindre gag peut vous clas­ser par­mi les sus­pects.

Je ne sais pas si je peux vous en par­ler au­jourd’hui, main­te­nant que tout le monde s’est bien en­gueu­lé. Je vais com­men­cer par vous dire que je n’ai pas de VUS, que je com­poste de­puis belle lu­rette, que le soir du me­nu to­fu à la mai­son, ça me fait chier, et que, dans mes temps libres, il ne me passe pas par la tête d’al­ler faire un tour de fu­sée dans l’es­pace. Pas par sou­ci d’éco­no­mi­ser de l’es­sence, mais bien parce que je suis peu en­clin à m’im­po­ser la dis­ci­pline des cos­mo­nautes. Je trouve d’ailleurs que ça ouvre bien une conver­sa­tion, de mettre ça sur la table, d’en­trée de jeu: «Bon­jour, je ne suis pas cos­mo­naute, je suis un pié­ton.»

Ce­la étant avoué, je vou­drais vous par­ta­ger mon aga­ce­ment. N’al­lez pas vous fâ­cher, mais il y a, dans cet ap­pel à l’ac­tion, ce ton déses­pé­ré­ment fu­nèbre ap­puyé par toute la lour­deur de l’en­flure théâ­trale, ces re­gards as­som­bris par la me­nace im­mi­nente, ces vi­sages jouant la tra­gé­die, tout ce sé­rieux so­len­nel qui, chaque fois – et ça ne manque ja­mais –, fait que je me pince en ayant en­vie de bri­ser le si­lence li­tur­gique: cou­donc, vous êtes vrai­ment sé­rieux, là?

Mais non, je ne vais pas vous trai­ter de cu­rés. Reste qu’il y a quelque chose qui re­lève de l’es­cha­to­lo­gie dans cette pro­po­si­tion. Ce dis­cours sur la fin des temps, qui somme les hommes de bonne vo­lon­té de faire leur juste part pour le sa­lut du monde, s’ac­com­pagne quand même de quelques condam­na­tions et d’un ap­pel au sa­cri­fice. Dans cette soif de ré­demp­tion, on nous in­vite à nous confes­ser et à nous ra­che­ter. Tu as pris ta voi­ture ce ma­tin? Plante trois arbres et quand nous se­rons as­sez nom­breux à nous conver­tir, l’état sui­vra. Aide-toi, le ciel t’ai­de­ra.

D’ailleurs, on a bien vu quelques chasses aux sor­cières… Ah! voyez comme cette jeune mal ha­billée a une grosse voi­ture 4x4!

Quelle pé­che­resse! Au bû­cher!

J’exa­gère? Ben quoi… Un peu, non?

Je crois bien vous avoir en­ten­du dire qu’il n’est plus ques­tion de rire, que l’heure est grave, trop grave même pour faire des blagues. Al­lez, je vais la dire cette conne­rie qui me brûle les lèvres de­puis le dé­but. Car vous sem­blez me dire aus­si qu’il y a de l’es­poir si nous agis­sons ra­pi­de­ment en­semble. C’est bon, j’em­barque.

Puis-je vous de­man­der, alors: vou­lez­vous nous mon­trer la lu­mière qu’on peut s’ima­gi­ner au bout du tun­nel ou sim­ple­ment la noir­ceur qui nous avale dans la fa­ta­li­té du pré­sent?

Car, voyez-vous, il m’ar­rive de pen­ser que le rêve nour­rit l’es­poir. Je suis ké­taine de même.

Et c’est là que j’ai une autre ques­tion un peu plus sé­rieuse à vous po­ser.

Se pour­rait-il que les arts et spec­tacles, le di­ver­tis­se­ment, tout ce qu’on ap­pelle pla­te­ment «l’in­dus­trie cultu­relle», ce soit une im­mense ma­chine à fa­bri­quer du rêve?

Et que lorsque ma­dame Ma­chin et mon­sieur Un­tel, jus­te­ment, rêvent, dans leur sa­lon, le soir ve­nu, confor­ta­ble­ment, ils se disent peut-être: «Ah! mon amour, si seule­ment nous pou­vions al­ler à Walt Dis­ney, Vé­ro adore Dis­ney! Il y avait un ar­ticle splen­dide à ce su­jet dans son ma­ga­zine! Ou mieux! À Ve­gas, mon ché­ri! Tu sais, ce spec­tacle

gi­gan­tesque et ma­gni­fique sur les Beatles où on chante All You Need Is Love. Tu te sou­viens, on chan­tait ça en pon­cho quand on s’est ren­con­trés!»

Le rêve donc. C’est la ques­tion qui tourne dans ma tête de­puis la pu­bli­ca­tion de ce pacte. À quoi les gens rêvent-ils?

Dans toute cette dis­cus­sion, on a beau­coup par­lé de ces grosses poin­tures du show-bu­si­ness qui car­burent à la vi­si­bi­li­té en men­tion­nant chaque fois qu’elles ont le pri­vi­lège de re­joindre un vaste pu­blic. C’est d’ailleurs pour cette rai­son qu’on leur a de­man­dé de si­gner pour par­tir le bal. Ques­tion d’en­traî­ner toute une foule dans la danse. Elles at­tirent l’at­ten­tion, elles ont de l’in­fluence et, fortes de cette puis­sance d’at­trac­tion, elles nous pro­posent au­jourd’hui de re­layer l’ap­pel des scien­ti­fiques.

Met­tons que, sans sou­rire, j’ac­cepte cette pro­po­si­tion. Je veux bien, le di­manche, écou­ter telle ou telle ve­dette se ris­quer à un exer­cice de vul­ga­ri­sa­tion sur l’art de plan­ter des épi­nettes pour se ra­che­ter d’avoir pris l’avion pour al­ler faire du shop­ping à Pa­ris. Je ne vous pro­mets pas que je ne vais pas rire, mais je veux bien es­sayer.

Mais, pen­dant ce temps, qui va s’oc­cu­per d’ima­gi­ner le monde au­tre­ment?

Car c’est bien de ça qu’il est ques­tion, non?

Avec toutes ces dis­cus­sions très sé­rieuses, où il faut de toute ur­gence s’en­ga­ger, la main sur le coeur, j’ai un peu peur qu’on ou­blie de dé­con­ner. À force de ne plus en­tendre à rire, je re­doute qu’on né­glige d’in­ven­ter des choses qui n’existent pas en­core et qui n’exis­te­ront peut-être ja­mais. J’ai peur qu’on n’ose plus dire n’im­porte quoi par crainte de se faire re­pro­cher de n’avoir rien d’im­por­tant à dire. À force d’an­non­cer que le monde s’écroule, je sou­hai­te­rais qu’on n’ou­blie pas de dire qu’il est ma­gni­fique. Voyez-vous, je ne suis pas un scien­ti­fique, moi. Il m’ar­rive de dire des conne­ries, pour la simple beau­té du geste, pour dé­fier la mé­ca­nique.

Ça manque cruel­le­ment de poé­sie tout ça. Te­nez, par exemple, au lieu d’une main rouge sang comme lo­go, moi j’au­rais choi­si une poi­gnée de main orange.

Car les oranges sont vertes, c’est bien connu, et que lors­qu’on fait un pacte, on se dit: «Tope là mon vieux!»

Bon. Ça va. Je vous lâche. Je suis avec vous. Je l’ai tou­jours été. Je veux bien le si­gner votre pacte. Mais dites-moi, où puis-je aus­si si­gner, en même temps, si vous le per­met­tez, le pacte des cons?

P.-S. Joyeux Noël et bonne an­née! Et n’ou­bliez pas. Il y a de la lu­mière au bout de l’hi­ver. Paix et amour aux hommes de bonne vo­lon­té. Et à tous les autres aus­si.

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