Le plus beau ca­deau

VOIR (Québec) - - CHRONIQUE - PAR EMI­LIE DU­BREUIL

Je fais de­puis quelques an­nées de la ran­don­née pé­destre en groupe. Par­mi le groupe, se­lon les mon­tagnes, il y a des amis proches, des connais­sances, mais la ma­jo­ri­té est for­mée de gens que je ne connais pas du tout a prio­ri. C’est autre chose après la ran­don­née. Le ha­sard de la marche fait en sorte que l’on avance sou­vent au même rythme que quel­qu’un dont on ignore tout au pied de la mon­tagne, mais qui, au fil des heures ou des jours à avan­cer, à res­pi­rer en­semble le grand air, se ré­vèle.

La pre­mière fois que j’ai en­ten­du les pre­miers cha­pitres de l’his­toire de Bri­gitte, nous étions quelque part dans l’im­men­si­té des Chics-chocs.

— Tu fais quoi dans la vie? — Je suis tra­duc­trice.

Elle était tra­duc­trice, elle l’est tou­jours.

Elle au­rait pu être comp­table ou mé­de­cin, ce­la n’au­rait pas chan­gé grand-chose parce qu’elle m’a dit ra­pi­de­ment: «Ça, c’est mon mé­tier, mais je viens de vivre quelque chose d’ab­so­lu­ment ex­tra­or­di­naire, un truc que j’ai at­ten­du toute ma vie.» La marche gé­nère des conver­sa­tions qui s’éloignent ra­pi­de­ment des ba­na­li­tés.

Bri­gitte, 54 ans, a été adop­tée par une fa­mille qu’elle dé­crit comme for­mi­dable, ai­mante, gé­né­reuse. Mais, du plus loin qu’elle se sou­vienne, elle a tou­jours rê­vé de re­trou­ver ses pa­rents bio­lo­giques.

— Pour­quoi?

— Parce que c’était comme s’il y avait un fan­tôme qui vi­vait en moi. Mon mi­roir me ren­voyait une image lisse, il y man­quait le pas­sé, l’ori­gine, l’ori­gi­nal.

Jeune adulte, les émis­sions de Claire La­marche et ses re­trou­vailles l’ins­pirent et elle s’ins­crit dans un groupe, le Mou­ve­ment Re­trou­vailles, dont le man­dat est de «mat­cher» des pa­rents et des en­fants qui dé­si­rent se re­trou­ver.

Mais ni sa mère ni son père bio­lo­gique ne se ma­ni­festent dans les listes du groupe. Puis, dans les an­nées 1980, la loi change et elle réus­sit à ob­te­nir des «an­té­cé­dents bio­lo­giques non iden­ti­fi­ca­toires», une ex­pres­sion de jar­gon qui veut dire qu’un en­fant adop­té peut ob­te­nir tous les ren­sei­gne­ments sur ses pa­rents que les ser­vices so­ciaux dé­tiennent, sauf ceux qui per­met­traient à l’en­fant de les iden­ti­fier.

Au dé­but des an­nées 1990, elle a su que son père avait 31 ans quand elle est née, qu’il n’avait pas étu­dié après le pri­maire. Qu’il ve­nait d’un mi­lieu ru­ral. Elle a ap­pris que sa mère avait 24 ans quand elle est née. C’est très vague.

Les an­nées passent. Une nou­velle loi est adop­tée, en­core. Do­ré­na­vant, à la de­mande d’un en­fant adop­té, les ser­vices so­ciaux peuvent contac­ter la mère bio­lo­gique. En 2005, elle re­çoit un ap­pel. Une tra­vailleuse so­ciale in­siste pour lui par­ler… chez elle. Elle ap­prend à Bri­gitte Cas­tilloux que sa mère est dé­cé­dée six ans après sa nais­sance, par sui­cide.

«J’avais ja­mais en­vi­sa­gé cette op­tion-là», m’a dit Bri­gitte. «C’était comme un trem­ble­ment de terre. La dame n’a pas vou­lu me don­ner son nom, mais elle m’a dit que ma mère avait un pré­nom vrai­ment rare. La suite fut pal­pi­tante, dé­chi­rante aus­si, mais je suis de­ve­nue celle qui trouve. Pour une rai­son in­con­nue, ap­pe­lons ce­la un ca­deau. Chaque pierre re­tour­née ré­vé­lait un nou­vel in­dice. Chaque nou­vel in­dice s’em­boî­tait

par-fai-te-ment aux autres in­dices. Mon his­toire s’écri­vait sous mes yeux, mon arbre bio­lo­gique pre­nait ra­cine. On avait ti­ré mon nom dans le grand cha­peau cos­mique.»

Fa­ce­book y est pour beau­coup. Elle trouve des groupes qui aident gra­tui­te­ment des adop­tés à faire des re­cherches. On les ap­pelle les search an­gels ou anges de re­cherche… Tra­cy, sa search an­gel ba­sée en Ca­li­for­nie, aide comme ça des cen­taines de per­sonnes par an­née à faire des re­cou­pe­ments de don­nées. La mère de Bri­gitte a un pré­nom rare, elle est morte à 30 ans, etc. Elle trouve une Lys Bol­duc, les frères et les soeurs de cette jeune femme qui ont eu des en­fants. Bri­gitte en trouve un sur Fa­ce­book, lui écrit. Il ac­cepte de pas­ser un test D’ADN. Bin­go. C’est son cou­sin. Elle est bien la fille de Lys Bol­duc.

Elle va cher­cher le rap­port du co­ro­ner sur la mort de sa mère et y trouve le nom du fian­cé de sa mère lorsque celle-ci est dé­cé­dée. Elle le cherche sur Google, tombe sur sa ru­brique né­cro­lo­gique et cherche sur Fa­ce­book les gens qu’ils laissent dans le deuil. Re­bin­go, cet homme est bien son père, ap­pren­dra-t-elle.

À peine deux se­maines plus tard, elle ren­contre ses tantes, puis son de­mi-frère. «Je les re­gar­dais et je sou­riais. C’était étrange et fa­mi­lier à la fois. C’était sur­tout la pre­mière fois que j’en­ten­dais quel­qu’un me dire: “Mon dieu que tu res­sembles à ta mère.”»

Au som­met où nous man­gions un sand­wich, Bri­gitte m’a ra­con­té que la pre­mière fois qu’on lui a don­né une pho­to de sa mère, qu’elle a pu voir son vi­sage, ç’a été comme un ca­ta­clysme, comme la ré­so­lu­tion d’un por­trait-ro­bot qu’elle avait construit dans sa tête mais qui res­tait flou.

J’ai re­vu Bri­gitte dans une ran­don­née ré­cem­ment. En des­cen­dant la mon­tagne, elle m’a dit que le plus grand re­gret de sa vie est de ne pas avoir li­bé­ré son père de son lourd se­cret avant qu’il ne meure. «Je crois qu’il ne m’a pas cher­chée parce qu’il avait honte. Lys et lui n’étaient pas ma­riés quand je suis née. Il l’a lais­sée seule avec moi et elle ne pou­vait pas s’oc­cu­per seule d’un en­fant dans les an­nées 1960. J’étais une en­fant bâ­tarde.» Dieu sait que ça ne veut plus rien dire, bâ­tarde. Lys en est morte de cha­grin.

Bri­gitte m’a en­voyé sur Fa­ce­book une pe­tite pho­to prise dans un pho­to­ma­ton de son père et sa mère bio­lo­giques, qu’elle a en­ca­drée et qu’elle a dé­po­sée sur le manteau de sa che­mi­née. «Quand je la re­garde, je sou­ris. Ce ca­deau-là, l’image des deux vi­sages qui ont créé le mien, je l’ai at­ten­du toute ma vie…»

Joyeux Noël Bri­gitte. Quand la neige fon­dra, tu me ra­con­te­ras la suite.

Joyeux Noël chers lec­teurs, à vous et à toutes vos fa­milles.

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