La guerre à l’au­to­mo­bile

VOIR (Québec) - - CHRONIQUE - PAR MI­CKAËL BER­GE­RON

On en­tend sou­vent cette ex­pres­sion, que ce soit lorsque le maire Fer­ran­dez ré­forme les rues du Pla­teau ou lors­qu’on parle du fu­tur tram­way à Qué­bec: il y au­rait une «guerre à l’au­to­mo­bile». Si guerre il y a, l’au­to­mo­bile de­meure la grande ga­gnante, et ce, sans faire le moindre ef­fort.

Même si le pro­jet de tram­way – ou de ré­seau struc­tu­rant de trans­port en com­mun – se fait à Qué­bec, la place de l’au­to­mo­bile, elle, ne di­mi­nue­ra pas. Au­cun plan de ré­duc­tion du parc au­to­mo­bile ou de la place de celle-ci n’ac­com­pagne le pro­jet. On es­père que ce ré­seau en­cou­ra­ge­ra les ci­toyen.ne.s à op­ter pour le trans­port en com­mun au lieu de leur voi­ture, mais rien ne les obli­ge­ra à le faire.

Quand une guerre est me­née sans me­naces, sans ré­pri­mandes, sans pu­ni­tions, sans pertes, mais seule­ment avec des in­ci­ta­tifs et la mise en place d’une autre op­tion, on peut se de­man­der s’il y a des vic­times. Tout le monde en sort ga­gnant.

Non seule­ment il n’y a pas de me­naces, mais on conti­nue à agran­dir les au­to­routes, à cons­truire des ponts – ou à vou­loir en cons­truire de nou­veaux –, à re­faire des échan­geurs, à agran­dir les villes avec de mau­vais plans d’ur­ba­nisme conçus pour l’au­to­mo­bile. Où est cette fa­meuse guerre?

Ja­mais le re­cours à l’au­to n’a réel­le­ment été re­mis en ques­tion. La ma­jo­ri­té des études a beau sou­li­gner les ef­fets no­cifs de l’au­to­mo­bile (sur l’en­vi­ron­ne­ment, sur la san­té pu­blique, sur la cir­cu­la­tion, sur l’ur­ba­nisme), au­cune dé­ci­sion po­li­tique n’en­vi­sage sa di­mi­nu­tion.

J’adore conduire. Vrai­ment. Cer­tains road­trips font par­tie de mes plus beaux sou­ve­nirs. En­core au­jourd’hui, l’idée de pré­pa­rer un road­trip m’ex­cite plus que pré­pa­rer un voyage en avion. Plus en­core, j’aime tel­le­ment conduire que ça m’em­merde d’être pas­sa­ger. Sans au­cun doute, mon amour pro­fond de la route confronte mes va­leurs en­vi­ron­ne­men­tales.

En même temps, je ne tripe pas sur les voi­tures en soi. Je ne tripe pas mé­ca­nique et on ne me ver­ra ja­mais dans un Sa­lon de l’au­to­mo­bile. J’aime juste ça, conduire. Pas faire de la vi­tesse, juste conduire. Faire de la route. C’est mé­di­ta­tif. Apai­sant. Beau.

Reste que d’un point de vue so­cial, la voi­ture est sans au­cun doute le pire moyen de trans­port. L’au­to­mo­bile est le mode qui coûte le plus cher, mais qui trans­porte le moins de gens à l’heure. Si le trans­port était une en­tre­prise pri­vée et non du do­maine pu­blic, au­cune di­rec­tion ne gar­de­rait un sys­tème de trans­port aus­si peu per­for­mant.

Pour un dol­lar payé de nos poches, l’au­to­bus ne coûte que 1,50$ à la so­cié­té alors que la voi­ture coûte 9,20$. Sans par­ler de la conges­tion. De la pol­lu­tion. De l’es­pace per­du pour les sta­tion­ne­ments.

De plus en plus d’en­tre­prises pré­fèrent créer des in­ci­ta­tifs pour prendre le trans­port en com­mun ou le trans­port ac­tif plu­tôt que d’agran­dir leur sta­tion­ne­ment – une op­tion trop coû­teuse ou im­pos­sible, en centre-ville.

Je sais qu’il y a cer­taines si­tua­tions où l’au­to­mo­bile est dif­fi­cile à en­le­ver de l’équa­tion. C’est pour ça que ce sont les in­fra­struc­tures et les amé­na­ge­ments qu’il faut chan­ger. Il faut mo­di­fier l’équa­tion et non lais­ser toute la res­pon­sa­bi­li­té aux gens, comme si l’en­vi­ron­ne­ment n’était qu’un choix in­di­vi­duel.

En ban­lieue, par exemple, il suf­fi­rait de faire les amé­na­ge­ments dif­fé­rem­ment, de pen­ser les villes au­tre­ment, et la né­ces­si­té de l’au­to­mo­bile di­mi­nue­rait.

La voi­ture élec­trique ne chan­ge­ra pas ces pro­blèmes. Ça de­meure une fa­çon de se dé­pla­cer très im­pro­duc­tive en mi­lieu ur­bain avec de lourdes in­fra­struc­tures. Tant qu’on va amé­na­ger le ter­ri­toire avec la voi­ture au coeur des dé­pla­ce­ments, on ne pour­ra pas l’en­le­ver de l’équa­tion.

Doit-on réel­le­ment conti­nuer à cons­truire de nou­velles in­fra­struc­tures pour l’au­to­mo­bile? Doit-on conti­nuer à bâ­tir des quar­tiers conçus pour l’au­to­mo­bile? Doit-on conti­nuer à s’as­su­rer de faire de la place à l’au­to­mo­bile dans les cen­tres­villes? Y faire de nou­veaux sta­tion­ne­ments? Doit-on li­mi­ter l’uti­li­sa­tion de la voi­ture en ville?

Je vais plus loin en­core. Doit-on re­pen­ser la pos­ses­sion de l’au­to­mo­bile? Il m’ap­pa­raît com­plè­te­ment ab­surde de payer des mil­liers de dol­lars pour un bien qui passe le plus clair de son temps à ne pas être uti­li­sé – et à prendre beau­coup de place à ne rien faire. Com­bien de temps par jour un au­to­mo­bi­liste uti­lise sa voi­ture en moyenne? Deux heures? Trois heures? Com­bien d’heures dans le tra­fic là-de­dans?

Et si la voi­ture était un bien par­ta­gé?

Et si au lieu de pos­sé­der in­di­vi­duel­le­ment une voi­ture dont la plu­part ne font rien dans un sta­tion­ne­ment on se par­ta­geait l’au­to­mo­bile? Com­mu­nau­to et Car2­go sont des exemples. La lo­ca­tion de voi­tures pri­vées aus­si, dans un sens. Et si la voi­ture in­tel­li­gente qui se condui­sait toute seule fa­ci­li­tait le par­tage de l’au­to­mo­bile? Pour­quoi pas des voi­tures sous le mo­dèle des Bixi?

J’ima­gine bien que plu­sieurs per­sonnes vont me trou­ver far­fe­lu ou rê­veur, pour­tant, c’est le mo­dèle ac­tuel que je trouve com­plè­te­ment ab­surde.

Quand je me re­trouve dans le tra­fic et que je vois toutes ces voi­tures vides – avec une seule per­sonne der­rière le vo­lant. Quand je vois des ter­rains de sta­tion­ne­ments de voi­tures in­uti­li­sés ou vides le soir ve­nu. Quand je vois la pol­lu­tion. Quand je vois des rues blo­quées par des gens qui n’ar­rivent pas à avan­cer, et à l’in­verse de grands bou­le­vards vides en de­hors du «9 à 5». Quand je vois les sommes d’ar­gent né­ces­saires pour sou­te­nir la voi­ture – au­tant par les au­to­mo­bi­listes que par la so­cié­té. Je nous trouve pro­fon­dé­ment ar­chaïques, col­lec­ti­ve­ment et in­di­vi­duel­le­ment niai­seux.

Une pan­carte, du­rant une ma­ni­fes­ta­tion, di­sait qu’on ne cou­rait pas à notre perte, mais qu’on s’y ren­dait en char. C’est un peu ça, oui.

JA­MAIS LE RE­COURS À L’AU­TO N’A RÉEL­LE­MENT ÉTÉ RE­MIS EN QUES­TION.

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