Le jeu de l’in­ex­pli­qué

VOIR (Québec) - - CHRONIQUE - PRISE DE TÊTE PAR NOR­MAND BAILLAR­GEON

Je vous pro­pose un pe­tit jeu. Voi­ci ses règles.

Vous êtes pla­cé de­vant un phé­no­mène sin­gu­lier, plus ou moins étrange, un phé­no­mène qui rompt avec l’ordre usuel des choses. Il est en ce sens in­ex­pli­qué, du moins par le cadre ha­bi­tuel qui vous per­met d’or­di­naire de com­prendre le monde. Ce phé­no­mène at­tire pour ce­la votre at­ten­tion.

Vous vou­lez com­prendre. Vous ten­tez donc des ex­pli­ca­tions que vous tes­te­rez le plus soi­gneu­se­ment pos­sible.

Il se peut que vous par­ve­niez à ex­pli­quer le phé­no­mène in­tri­gant. Tant mieux, tout rentre alors dans l’ordre.

Mais il se peut aus­si que vous ne le puis­siez pas. Peut-être même que per­sonne ne le pour­rait.

Voi­ci alors vos op­tions.

Une pre­mière pos­si­bi­li­té est de conclure que cette in­ca­pa­ci­té est pro­vi­soire et que nous par­vien­drons un jour, on peut l’es­pé­rer, à ex­pli­quer le phé­no­mène in­tri­gant.

Une autre pos­si­bi­li­té est que la so­lu­tion soit connue de cer­taines per­sonnes sa­vantes qui pour­raient vous l’ex­pli­quer. Mais il se peut aus­si que vous ne vou­liez pas connaître cette ex­pli­ca­tion et que vous vous prê­tiez, émer­veillé, à ce phé­no­mène – ce qui peut d’ailleurs être très agréable. C’est un peu ce­la qui se pro­duit du­rant le spec­tacle d’un ma­gi­cien.

Une autre pos­si­bi­li­té est d’in­ter­pré­ter le phé­no­mène en di­sant que c’est un mi­racle. Il n’est pas in­ter­dit de pen­ser qu’on ex­plique alors l’in­ex­pli­cable par plus in­ex­pli­cable en­core.

Une der­nière pos­si­bi­li­té est que fi­na­le­ment, le phé­no­mène al­lé­gué n’ait pas eu lieu: l’ex­pli­ca­tion est alors qu’il n’y avait en fait rien du tout à ex­pli­quer.

À pré­sent, jouons.

Les ca­deaux d’un bar­bu

On vous parle d’un bar­bu de rouge vê­tu qui dis­tri­bue des ca­deaux à tous les en­fants sages de la Terre en­tière, ce­la en une seule nuit et en voya­geant sur un traî­neau ti­ré par des rennes vo­lants.

En­fant, vous y avez peut-être cru. Était-ce pour le mieux?

Quoi qu’il en soit, de­ve­nu adulte, vous sa­vez bien qu’il n’y a pas de phé­no­mène à ex­pli­quer. Pre­nez en compte le nombre de mai­sons vi­si­tées, la du­rée de chaque vi­site, le temps al­loué, cal­cu­lez la vi­tesse re­quise en te­nant compte de la mon­tagne de bis­cuits ava­lés. D’ailleurs, si la science amu­sante der­rière tout ce­la vous in­té­resse, vous sou­ri­rez pas mal en li­sant ce­ci: [http://www.da­clarke.org/hu­mour/san­ta.html]

J’ajou­te­rai que la créa­ture que l’on connaît au­jourd’hui est bien ré­cente: elle est née sous le pin­ceau d’un ar­tiste tra­vaillant pour Co­ca-co­la dans les an­nées 1930 du siècle der­nier. Elle est un des fac­teurs qui nour­rit cette sin­gu­lière fré­né­sie consu­mé­riste du mo­ment. Au fait: mé­rite-t-elle une ex­pli­ca­tion? La­quelle?

Mais pas­sons à un autre phé­no­mène.

Une étrange étoile

Ma­thieu, et il est le seul des quatre évan­gé­listes à par­ler de ce­la, ra­conte que des mages ont sui­vi de­puis l’orient une étoile qui les a conduits à l’étable où Jé­sus est né. Si ces crèches de la sai­son qu’on voit un peu par­tout sont sou­vent sur­mon­tées d’une étoile, c’est jus­te­ment en sou­ve­nir de celle-là, la fa­meuse étoile de Beth­léem.

Des as­tro­nomes (ty­pi­que­ment des croyants) ont, de­puis Ke­pler, pro­po­sé des ex­pli­ca­tions à ce sin­gu­lier phé­no­mène.

Ke­pler, jus­te­ment, a cru à un ali­gne­ment des pla­nètes Sa­turne et Ju­pi­ter, sur­ve­nu dans la cons­tel­la­tion des Pois­sons, qui est, comme par un heu­reux ha­sard, le sym­bole des chré­tiens.

Hé­las, pour lui, cette conjonc­tion ne pou­vait être confon­due avec une étoile, moins en­core avec une étoile qui res­te­rait si long­temps vi­sible que les mages l’au­raient sui­vie du­rant les se­maines qu’a du­ré leur pé­riple.

Une autre hy­po­thèse est qu’il s’est agi de l’im­plo­sion d’une étoile, la­quelle dé­gage une for­mi­dable lu­mière.

Une autre en­core est qu’il s’agis­sait d’une co­mète.

Mais pour di­verses rai­sons, au­cune des hy­po­thèses en­vi­sa­gées ne cor­res­pond aux faits rap­por­tés. D’au­tant que les mages ont vu l’étoile à l’est, al­lant vers l’est, et l’ont sui­vie pour al­ler à l’ouest! Là où per­sonne ne semble d’ailleurs l’avoir vue… Par contre, il faut le sa­voir, ce genre de ré­cit dans le­quel un phé­no­mène cé­leste ac­com­pagne la nais­sance d’un être des­ti­né à de­ve­nir ex­cep­tion­nel est cou­rant à cette époque.

Alors? Mys­tère ré­so­lu? Mys­tère per­sis­tant? Mi­racle? Ma­gie? À vous de dé­ci­der.

Mais voi­ci un der­nier jeu.

Une nuit

La nuit com­mence alors que les en­fants dé­ballent leurs ca­deaux. Grand mo­ment. Qu’est-il pour eux? Pour vous? Com­ment l’avez-vous pré­pa­ré? Qu’au­riez-vous ai­mé qu’on vous dise, ou qu’on vous cache, en­fant?

Vous pas­sez en­suite à table avec la fa­mille et les amis. Ce soir-là, pré­ci­sé­ment, vous res­sen­tez une bien vive émo­tion et vous re­pen­sez aux mêmes fêtes des an­nées pas­sées.

Vous sor­tez de­hors et contem­plez les étoiles. Vous le sa­vez: on a ré­so­lu une part de leurs mys­tères. Mais il nous reste en­core bien du tra­vail. En at­ten­dant, vous son­gez que ce que vous voyez est l’état des étoiles il y a bien long­temps, le temps que leur lu­mière vous par­vienne.

Vous pen­sez alors aux gens que vous ai­mez et qui vous at­tendent à l’in­té­rieur, vous pen­sez à tout ce qui vous lie à eux et elles. Vous avez une pen­sée pour ce brave Em­ma­nuel Kant (1724-1804). Sur sa tombe, il a fait ins­crire: «Deux choses rem­plissent le coeur d’une ad­mi­ra­tion et d’une vé­né­ra­tion tou­jours nou­velles et tou­jours crois­santes, à me­sure que la ré­flexion s’y at­tache et s’y ap­plique: le ciel étoi­lé au­des­sus de moi et la loi mo­rale en moi.»

Ce que vous res­sen­tez, je vous le sou­haite, est vrai­ment étrange et n’ar­rive pas si sou­vent. Une sorte de phé­no­mène sin­gu­lier, qui rompt avec l’ordre usuel des choses.

Je vous laisse l’ex­pli­quer. Ou pas. Pen­dant que vous ren­trez re­trou­ver les en­fants et vos proches.

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