DIANE DU­FRESNE A CONNU DES HITS, MAIS CE QU’ELLE RE­PRÉ­SENTE EST PLUS GRAND QUE N’IM­PORTE QUELLE CHAN­SON.

C’EST UN TITRE SIMPLE. ON L’A DÉ­JÀ LU, GALVAUDÉ, MAIS AU­CUNE AR­TISTE QUÉ­BÉ­COISE NE S’EN COIFFE AVEC AU­TANT D’AI­SANCE ET DE NA­TU­REL QUE DIANE DU­FRESNE.

VOIR (Québec) - - CONTENTS - MOTS | CA­THE­RINE GE­NEST PHO­TOS | JO­CE­LYN MI­CHEL (CON­SU­LAT)

Pho­to­graphe: Jo­ce­lyn Mi­chel (Con­su­lat) As­sis­tant pho­to­graphe: Ju­lien Gri­mard Robe cos­tume pa­pier et mousse: Ma­rio Da­vi­gnon Sty­lisme: Ca­ry Tau­ben - The Pro­ject Ma­quillage: Gé­rald Bé­lan­ger Coif­fure et cou­ronne: Sté­pha­nie Bar­rette As­sis­tante Diane Du­fresne: Hé­lène Turp Pro­duc­tion: Vincent Boivent (Con­su­lat)

«Bien sûr que vous pou­vez m’ap­pe­ler

Diane, c’est mon pré­nom!» Elle est cha­leu­reuse, tout le contraire de ce que cer­tains au­ront dit d’elle au fil des ans. Jointe par té­lé­phone, elle cré­pite de joie, sau­poudre ses ré­ponses d’éclats de rire.

C’est en s’an­crant dans le pré­sent qu’on ap­pri­voise Ma­dame Du­fresne. Son nou­vel al­bum Meilleur après, à cet égard, lance un mes­sage vrai­ment clair. «L’autre jour, j’étais au Centre Ro­ck­land, je cher­chais des bot­tines pour notre séance pho­to. Je croise cette dame qui me dit: “Ah! vous êtes mon en­fance!” C’est très drôle. Je sors un disque, ça fait 20 ans que je fais beau­coup de spec­tacles, je fais des trucs, des ex­pos, tout ça, mais on me parle sou­vent au pas­sé.»

Sur cette nou­velle of­frande, l’au­teu­rein­ter­prète signe pas moins de quatre textes, dont Le temps me fait la peau, la piste 3. Elle y évoque «une longue traîne [qui] sans se dé­coudre tisse une den­telle de dé­cen­nies». Une mé­ta­phore, deux strophes qui nous ra­mènent à Ma­gie rose, à cette en­trée en scène tout de ma­gen­ta vê­tue, cette étoffe qui, comme sa dis­co­gra­phie, n’a ces­sé de s’al­lon­ger. «La vie, on ne peut pas la cou­per comme ça. On n’est ni un tro­phée ni un bou­let. On conti­nue. [...] La vieillesse, c’est un su­jet que je vou­lais abor­der. Quand j’ar­rive main­te­nant sur des pla­teaux, à des spec­tacles de la Saint-jean, de­vant le pu­blic, je le sais que je n’ai plus le même phy­sique. Je ne peux jouer à au­cun jeu, il n’y a plus de jeu à jouer.»

Au-de­là de ses 74 hi­vers, de ce thème que l’on n’au­rait ja­mais osé abor­der, n’eussent été ces quelques mor­ceaux,

Diane Du­fresne se penche sur la vaste ques­tion des chan­ge­ments cli­ma­tiques.

Elle chante L’arche comme en écho au re­frain de Pla­mon­don («ne tuons pas la beau­té du monde»), à cette lettre ou­verte qu’elle co­si­gnait en sep­tembre der­nier avec une pléiade de grandes ve­dettes dans

Le Monde, à ce Pacte pour la tran­si­tion qu’elle s’en­gage à res­pec­ter. Des mots de son cru em­bal­lés dans une par­ti­tion de Jean-phi Gon­calves. «Moi, j’ai fait une chan­son sur la dis­pa­ri­tion des ani­maux, mais on est des ani­maux nous aus­si. [...]

Les gens ont tel­le­ment peur de perdre quelque chose qu’ils sont en train de tout perdre. C’est as­sez bi­zarre.» Clair­voyante, elle a re­pris, par la bouche de ses chan­sons, le flam­beau de la poète mont­réa­laise Hu­guette Gau­lin. Diane Du­fresne n’est pas mi­li­tante, c’est ce qu’elle vous di­ra, mais l’éco­lo­gie est un thème cher à son coeur, une pré­oc­cu­pa­tion cons­tante. Son in­di­gna­tion, son af­fo­le­ment et ce trop-plein d’amour qu’elle éprouve à l’en­droit de la Terre lui servent d’en­grais lorsque vient le temps d’em­poi­gner la plume. Ses craintes les plus vives se changent en hymnes.

Par-de­là les ec­chy­moses

Il est ques­tion de vio­lence, aus­si, sur ce disque. Celle qu’on fait aux femmes (Ai­mer ce qui nous tue), celle qui trans­perce nos écrans, trouble nos nuits, nos joies. Diane Du­fresne s’est ins­pi­rée pour écrire de l’at­ten­tat du Ba­ta­clan, cet évé­ne­ment d’une hor­reur sans nom qui ré­sonne pro­fon­dé­ment en elle et qui la ra­mène à ses propres parts d’ombre. «Plus jeune, quand je fai­sais des fo­rums, je dois vous avouer que j’avais des me­naces de mort. Un soir, quand j’ai fait le spec­tacle Hal­lo­ween, j’ai re­çu une lettre ou tu voyais le plan des tirs, la date. [...] Mais ça, c’est très, très rare par rap­port à l’amour que j’ai re­çu.» C’est en re­muant ses sou­ve­nirs per­son­nels les plus glauques et en pui­sant à même l’ac­tua­li­té qu’elle pon­dra La peur a la frousse, ce titre en hom­mage à ce type qui au­ra pro­té­gé sa douce en se pla­çant contre son corps sous une pluie de balles, à cette idylle qui au­ra fleu­ri dans les flaques de sang. Où qu’elle passe, et en dé­pit de la co­lère qui la consume, Diane trouve tou­jours le moyen de cueillir quelques in­fimes par­celles de lu­mière. Il ne fait ja­mais par­fai­te­ment noir. «C’est un su­jet d’ailleurs que per­sonne n’ose tou­cher. Quand il ar­rive quelque chose dans les nou­velles, on n’est pas cen­sé tou­cher à ça, mais je me suis dit que c’était tel­le­ment une belle his­toire d’amour… Je vou­lais es­sayer avec la mu­sique de

Ca­the­rine Ma­jor, quand même, qui a une fa­çon de faire de la mu­sique qui est tel­le­ment in­tense.»

Por­tée par sa fougue, ne ré­pon­dant qu’à son cou­rage et à son ur­gence de dire, Diane Du­fresne est pas­sée maître dans l’art de dé­mo­lir les plus per­sis­tants ta­bous. On l’a trai­tée à tort de pro­vo­ca­trice, sim­ple­ment parce qu’elle a cla­mé ce que d’autres n’évoquent que tout bas, parce qu’elle a osé conju­guer le dé­sir au fé­mi­nin. Elle a chan­té les dé­lices de la mas­tur­ba­tion (La main de Dieu) et elle étale au­jourd’hui son goût des hommes moins mûrs sur Comme un dam­né, un ca­deau du pa­ro­lier fran­çais Cy­ril Mo­kaiesh. «J’ai tou­jours été out­si­der, faut sa­voir ça, même quand j’étais plus jeune. [...] J’ai eu toutes les cri­tiques. Un mo­ment don­né, j’ai ar­rê­té de les lire. Il y en avait des bonnes, c’est évident, mais je pense que les pires ve­naient des femmes. Je ne di­rai pas de nom, ça ne sert à rien. J’ai été trai­tée de pu­tain, de folle, de n’im­porte quoi.»

Toute sa faste car­rière du­rant, elle don­ne­ra une voix à ceux qui n’en ont pas, aux mar­gi­naux, aux strip­tea­seuses, aux fé­mi­nistes de troi­sième vague d’avant la lettre et membres de la com­mu­nau­té LGBTQ+, qui l’au­ront pro­pul­sée au rang d’icône. Diane Du­fresne a connu des hits, elle en crée­ra sans doute en­core, mais ce qu’elle re­pré­sente est plus grand que n’im­porte quelle chan­son. Le temps, les autres, Ma­don­na et La­dy Ga­ga n’au­ront fait que la rat­tra­per. Elle a tou­jours eu cette lon­gueur d’avance. Elle est d’une autre ga­laxie.

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