Les pays de l’or noir se re­biffent

Al Ahram Hebdo - - Le Fait De La Semaine -

«Un men­diant qui se prend pour su­per­man », une caricature du quo­ti­dien saou­dien Al-Riyad qui dé­voile sa vi­sion des ré­vo­lu­tion­naires égyp­tiens ins­ti­ga­teurs de la ré­volte du 25 jan­vier. Si le des­sin choque, la po­si­tion du royaume saou­dien à l’égard de la ré­vo­lu­tion qui a pous­sé au dé­part de son al­lié de longue date Hos­ni Mou­ba­rak n’est por­teuse d’au­cune sur­prise.

Dès le dé­but des mou­ve­ments de contes­ta­tion en Egypte et en Tu­ni­sie, le grand muf­ti d’Ara­bie saou­dite les a tout sim­ple­ment condam­nés. Une at­ti­tude qui n’a presque pas chan­gé pour par­ler du Yé­men ou de Bah­reïn. La seule ex­cep­tion était la Li­bye. Kadha­fi, ennemi du roi saou­dien, s’est trou­vé au centre de prières re­li­gieuses in­vo­quant sa chute.

Le pays de La Mecque où Ben Ali, dé­chu, a trou­vé re­fuge au­rait sou­hai­té ac­cueillir Mou­ba­rak éga­le­ment. Les Saou­diens, sou­te­nus par les Ko­weï­tiens, se­raient même in­ter­ve­nus à deux re­prises. La pre­mière en fa­veur de l’ex-pre­mière dame d’Egypte Su­zanne Mou­ba­rak pour évi­ter son in­car­cé­ra­tion, sur fond de cor­rup­tion et de dé­tour­ne­ment de fonds pu­blics. Ils au­raient for­mu­lé une de­mande si­mi­laire pour le pré­sident dé­chu. Fi­na­le­ment, la dame a concé­dé l’ar­gent en ques­tion et le ma­ri s’est re­trou­vé der­rière les bar­reaux dans un pro­cès-feuille­ton.

L’Ara­bie saou­dite — ce pays qui a for­mé avec l’Egypte et la Jor­da­nie le­dit axe des « mo­dé­rés » dans la ré­gion, un cou­rant al­lié des Amé­ri­cains qui, en co­or­di­na­tion avec Is­raël, avait pro­duit « le plan de paix saou­dien » pour un rè­gle­ment du conflit ara­bo-is­raé­lien — ne voit pas le prin­temps arabe d’un bon oeil. Parce que se­lon les Saou­diens, ce prin­temps pour­rait fa­ci­le­ment en­gen­drer une di­plo­ma­tie dif­fé­rente de l’Egypte de Mou­ba­rak. Une Egypte plus proche des Pa­les­ti­niens et du Ha­mas et plus ra­di­cale à l’égard d’Is­raël, et peut-être aus­si en re­la­tion avec l’Iran son ennemi d’hier. Ces in­dices ont été no­tables avec l’ar­ri­vée d’un nou­veau chef de la di­plo­ma­tie, à sa­voir Na­bil Al-Ara­bi, au­jourd’hui se­cré­taire gé­né­ral de la Ligue arabe.

Un prin­temps mal vu parce qu’il change le sta­tu quo et fait écla­ter cette boîte noire qui est le pou­voir et ses di­ri­geants im­mor­tels. Et bien sûr, le risque de con­ta­gion avec quelques mu­ta­tions in­quiète le roi de Riyad. Et c’est dans cette pers­pec­tive qu’il fau­drait peut-être voir l’ali­gne­ment des Saou­diens sur Ali Ab­dal­lah Sa­leh au Yé­men ou en­core en fa­veur du ré­gime de Bah­reïn. Le ta­bleau est fait aus­si de crainte d’un ter­ro­risme en pro­ve­nance du sud et d’un vent chiite de l’est.

Un ré­cent ar­ticle pu­blié par le quo­ti­dien amé­ri­cain The New York Times es­time que l’Ara­bie saou­dite uti­lise « sa force fi­nan­cière et di­plo­ma­tique pour contrer le vent de chan­ge­ment dans la ré­gion et pro­té­ger les trônes contre la co­lère po­pu­laire ».

Le Ma­roc et la Jor­da­nie, les deux royaumes res­tants du monde arabe, ont été ap­pe­lés à joindre leurs consoeurs du Golfe dans le cadre du CCG (Conseil de Co­opé­ra­tion du Golfe), com­mu­nau­té qui était jus­qu’à très ré­cem­ment res­treinte aux mo­nar­chies du Golfe. Riyad se­rait éga­le­ment en train de pré­pa­rer un suc­ces­seur à Sa­leh, qui ne lui se­rait pas hos­tile. Il a aus­si choi­si d’en­voyer des sol­dats à Ma­na­ma pour sau­ver le roi Ha­mad.

L’Ara­bie saou­dite ne se­rait pas le seul joueur, deux autres royaumes du Golfe sont pa­ral­lè­le­ment ac­tifs, le Ko­weït et le Qa­tar (lire ar­ticles pages 4 et 5). A Ko­weït Ci­ty, une émis­sion de té­lé heb­do­ma­daire pleure Mou­ba­rak, le di­ri­geant qui avait ai­dé à chas­ser Sad­dam et ses troupes du Ko­weït en­va­hi. Ce n’est pas tout, des avo­cats dé­fen­seurs de Mou­ba­rak ont même dé­bar­qué en Egypte pour le dé­fendre lors de son pro­cès. Et à Do­ha, les choses ne sont pas très dif­fé­rentes, une Ja­zee­ra de sen­sa­tion tan­tôt sou­te­nant la ré­vo­lu­tion comme aux pre­miers jours puis chan­geant de cap et de­ve­nant le cré­neau des is­la­mistes.

Au Caire, la contre-ré­vo­lu­tion est le mot de passe. C’est un « com­plot » tra­mé par les au­to­ri­tés des pays du Golfe contre la ré­vo­lu­tion du 25 jan­vier. Pen­dant toute la se­maine der­nière, la presse égyp­tienne, ci­tant des sources ano­nymes, évoque que le conseiller à la sé­cu­ri­té na­tio­nale saou­dien, Ban­dar bin Sul­tan, et le pre­mier mi­nistre qa­ta­ri ont pré­pa­ré des plans pour pro­vo­quer des agi­ta­tions dans le pays et mettre un terme ra­pide à la ré­vo­lu­tion.

Le mi­nistre de la Jus­tice, Mo­ham­mad Ab­del-Aziz Al-Guin­di, a an­non­cé avoir re­çu « des rap­ports ré­vé­lant l’im­pli­ca­tion d’un nombre de pays voi­sins dans le fi­nan­ce­ment in­jus­ti­fié d’or­ga­ni­sa­tions hu­ma­ni­taires et d’autres as­so­cia­tions ins­crites ou non ».

Des fi­nan­ce­ments, se­lon lui « dans le but de sa­bo­ter les ins­ti­tu­tions pu­bliques et de vio­ler la sé­cu­ri­té na­tio­nale ». Le mi­nistre a ain­si dé­si­gné, sans le nom­mer, le Qa­tar : « un pe­tit pays du Golfe a payé 181 mil­lions de livres à une as­so­cia­tion connue en un seul jour du mois de fé­vrier 2011 ». Il s’agit de l’as­so­cia­tion re­li­gieuse des An­sar Al-Sun­na (lire page 5). Et dans son ana­lyse, le mi­nistre de la Jus­tice es­time qu’« il y a des ré­gimes dans les pays voi­sins qui craignent que ne se ré­pètent des évé­ne­ments si­mi­laires à ceux sur­ve­nus en Egypte ».

Et pour lire dans la caricature du quo­ti­dien saou­dien, c’est la carte fi­nan­cière que les Saou­diens tentent de jouer aus­si avec l’Egypte de l’après-Mou­ba­rak. Ils fi­nancent dé­jà des groupes sa­la­fistes, de­puis l’époque du raïs dé­chu, et ont plus tard dé­blo­qué 4 mil­liards de dol­lars pour sou­te­nir le gou­ver­ne­ment et le Conseil mi­li­taire dans la ges­tion de la tran­si­tion. Mais ils au­raient aus­si, se­lon cer­tains res­pon­sables égyp­tiens, consa­cré 5 mil­liards de dol­lars d’aide aux cou­rants contre-ré­vo­lu­tion­naires.

Le pre­mier mi­nistre, Es­sam Cha­raf, et le roi d’Ara­bie saou­dite, une ren­contre qui n’a pas le­vé les doutes.

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