Re­trou­ver le pa­ra­dis per­du

Al Ahram Hebdo - - Egypte - Ha­naa Al-mék­ka­wi

LE GOU­VER­NO­RAT D’AS­SOUAN a dé­frayé la chro­nique ces der­niers jours, non à l’oc­ca­sion du dé­but d’une sai­son tou­ris­tique, mais parce que les ondes de choc de la ré­vo­lu­tion au­raient fi­na­le­ment at­teint ce gou­ver­no­rat re­ti­ré. Cette ville calme et douce s’est re­trou­vée face à face avec le mé­con­ten­te­ment, long­temps ré­pri­mé, de la com­mu­nau­té nu­bienne, connue pour­tant pour son calme et sa bien­veillance. Les Nu­biens avaient in­ves­ti en dé­but du mois un rond-point en face du siège du gou­ver­no­rat pour l’or­ga­ni­sa­tion d’un sit-in. Un en­droit sus­cep­tible d’at­ti­rer l’at­ten­tion des res­pon­sables, croyaient-ils. Mais au bout d’une se­maine, face au manque d’in­té­rêt de la part de ces der­niers, ils ont fi­ni par mettre à feu les bâ­ti­ments du gou­ver­no­rat.

Les Nu­biens d’Egypte ont des de­mandes qu’ils par­tagent avec d’autres com­mu­nau­tés ayant une spé­ci­fi­ci­té cultu­relle ou re­li­gieuse quel­conque : une re­con­nais­sance de la part de l’Etat et de leurs conci­toyens. Dans le cas des Nu­biens, ce qui les dis­tingue avant tout c’est leur his­toire faite de mi­gra­tions et leur éter­nel rêve de re­tour­ner à « l’an­cienne Nu­bie ».

Entre 1963 et 1964, les Nu­biens égyp­tiens qui ré­si­daient à la fron­tière avec le Sou­dan (plus de 50 000 per­sonnes) ont été trans­fé­rés à quelques cen­taines de km plus au nord, dans les en­vi­rons de la ville de Kom Om­bo. Pour contri­buer au dé­ve­lop­pe­ment de la « na­tion », ils de­vaient sa­cri­fier leurs terres pour la cons­truc­tion du HautBar­rage. Un sa­cri­fice qui fut alors sa­lué par le pré­sident Nas­ser, sou­cieux d’ho­mo­gé­néi­ser une Egypte fraî­che­ment in­dé­pen­dante, et de for­ger une iden­ti­té na­tio­nale pour son peuple.

Pour les Nu­biens, leurs terres d’ori­gine furent à ja­mais sub­mer­gées sous les eaux du lac Nas­ser, et avec elles, ils ont aban­don­né leur se­mi-in­dé­pen­dance so­cio­géo­gra­phique et la flui­di­té de leur mou­ve­ment de part et d’autre de la fron­tière. L’évé­ne­ment cru­cial des an­nées 1960 avait dé­jà un pré­cé­dent de moindre en­ver­gure, lors de la cons­truc­tion à la fin du XIXe siècle du Bar­rage d’As­souan.

Au­jourd’hui, les Nu­biens n’ont qu’un seul rêve : s’im­plan­ter ne se­raitce que sur les rives du lac qui a en­glou­ti leur pays. Le plus près pos­sible de leurs ra­cines. « A l’ins­tar des ha­bi­tants des villes en bor­dure du Ca­nal de Suez qui ont été ra­pa­triés après les guerres égypto-is­raé­liennes », ré­clame un ac­ti­viste nubien sur son blog In­ter­net.

Pris à l’im­pro­viste et dé­jà char­gé par des re­ven­di­ca­tions de tout ordre, le gou­ver­ne­ment de tran­si­tion de Es­sam Cha­raf a joué l’apai­se­ment. Cha­raf a dit « res­pec­ter le droit des Nu­biens à re­tour­ner sur les rives du lac Nas­ser », et a pro­mis de fon­der un or­ga­nisme na­tio­nal pour le dé­ve­lop­pe­ment de la Nu­bie. Mais les pro­tes­ta­taires, qui ont dé­jà eu beau­coup de pro­messes, at­tendent un acte concret. Le fait que les res­pon­sables re­con­naissent la lé­gi­ti­mi­té de leurs de­mandes n’a pas ai­dé à trou­ver une so­lu­tion ...

Mais les Nu­biens ont éga­le­ment d’autres do­léances, et c’est bien là qu’ils re­joignent les bé­douins du Si­naï, ceux des oa­sis, ou en­core les mi­no­ri­tés re­li­gieuses, coptes, chiites, ba­haïs, qui dé­noncent leur mar­gi­na­li­sa­tion po­li­tique.

Ain­si ils re­ven­diquent la mo­di­fi­ca­tion des cir­cons­crip­tions élec­to­rales pour se ga­ran­tir une re­pré­sen­ta­tion au sein du fu­tur Par­le­ment. D’après Mou­nir Bé­chir, ac­ti­viste nubien, les Nu­biens n’ont eu re­cours au sit-in et à la vio­lence que comme ré­ac­tion à l’igno­rance de la part des res­pon­sables. Un point ju­gé po­si­tif par beau­coup d’ob­ser­va­teurs. Etre re­con­nus comme ci­toyens

à part en­tière Ac­cu­sés de man­quer de loyau­té, les Nu­biens se dé­fendent et re­ven­diquent leur ca­rac­tère de ci­toyens à part en­tière. Ils re­grettent, entre autres, de voir « leur ri­chesse cultu­relle se trans­for­mer en simples danses folk­lo­riques à des fins tou­ris­tiques », pour re­prendre les termes de Sa­mir Ah­mad, qui se pré­sente comme un « ac­ti­viste nubien ». C’est aus­si ce que re­grette Ah­mad AlKa­di, cher­cheur spé­cia­liste des af­faires afri­caines au centre d’in­for­ma­tions du Conseil des mi­nistres. « Bien qu’of­fi­ciel­le­ment l’Etat n’ar­rête pas de ré­pé­ter que l’Egypte est riche grâce à sa di­ver­si­té cultu­relle, les Nu­biens n’ont ja­mais trou­vé la place qu’ils mé­ritent dans les ma­nuels sco­laires », dit Al-Ka­di. Il af­firme que la po­li­tique of­fi­cielle à l’égard des Nu­biens doit chan­ger après la ré­vo­lu­tion. « Les Nu­biens sont la conjonc­tion qui re­lie l’Egypte et le Sou­dan. Et c’est grâce à leur sa­cri­fice que tous les Egyp­tiens jouissent de l’eau et de l’élec­tri­ci­té », ajoute-t-il en­core.

La gé­né­ra­tion nu­bienne qui a té­moi­gné du pre­mier flot d’émi­gra­tion a cru jus­qu’au bout à l’im­por­tance de leur sa­cri­fice pour la mère pa­trie qui a exi­gé leur dé­pla­ce­ment. « Ce­la mé­ri­tait le sa­cri­fice » , ré­pé­tait tou­jours Awad, 75 ans, qui était par­mi les émi­grés de 1963. Les gé­né­ra­tions sui­vantes y croient de moins en moins. Bien au contraire, beau­coup par­mi les plus jeunes ac­cusent le pré­sident Ga­mal Ab­delNas­ser d’avoir vou­lu rayer leur terre de la carte. La preuve, se­lon Mo­ha­mad, c’est que si Nas­ser avait de bonnes in­ten­tions en­vers les Nu­biens, il pour­rait les dé­pla­cer un peu plus bas, loin de l’eau du ré­ser­voir et du lac, au lieu de « les je­ter loin dans le dé­sert à 50 km d’As­souan ».

Une idée que re­jette ca­té­go­ri­que­ment Ha­ni Ras­lane, cher­cheur au Centre des Etudes Po­li­tiques et Stra­té­giques ( CEPS) d’Al-Ah­ram. « Est-ce lo­gique qu’en pla­ni­fiant un im­mense pro­jet na­tio­nal comme ce­lui du Haut-Bar­rage qui a of­fert à l’Egypte des mil­lions de fed­dans de terres agri­coles, des ré­serves d’eau et de l’élec­tri­ci­té, Nas­ser ait vou­lu dé­truire l’iden­ti­té et la culture nu­bienne ? Au contraire, je pense que ce sont les condi­tions éco­no­miques dif­fi­ciles de l’époque qui l’ont em­pê­ché de ré­com­pen­ser leur sa­cri­fice » , dit Ras­lane.

In­dé­pen­dam­ment de cet exa­men de conscience que cer­tains cherchent à faire au feu pré­sident Nas­ser, les Nu­biens re­ven­diquent non seule­ment leur droit au re­tour, mais aus­si leur droit à être consi­dé­rés comme par­tie in­té­grante de l’Egypte. Alors que le pays est à la veille de ses pre­mières élec­tions dé­mo­cra­tiques, les Nu­biens sont dé­jà cour­ti­sés par les can­di­dats à la pré­si­den­tielle. Dé­jà, ils sont prio­ri­taires sur les pro­grammes de deux can­di­dats : l’ex­se­cré­taire gé­né­ral de la Ligue arabe, Amr Mous­sa, et le fon­da­teur du par­ti nas­sé­rien Al-Ka­ra­ma, Ham­dine Sab­ba­hi. La dé­mo­cra­tie s’an­nonce pro­met­teuse pour les Nu­biens

De­puis de longues an­nées, les Nu­biens en­tre­tiennent le rêve de re­ve­nir à leur terre pa­trie.

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